Entretien avec Joel Carton, président de l’association française de Blind tennis

Imagineriez-vous pouvoir jouer au tennis dépourvu de votre faculté visuelle ? Et bien pourtant, c’est possible et ça existe. Cette discipline s’appelle le « Blind Tennis », et Joel Carton en a fait son combat au quotidien. Il a accepté de répondre à nos questions et nous explique les difficultés de faire vivre cette discipline en manque de reconnaissance.

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C’est un vrai plaisir de pouvoir réaliser cette interview et We Sport vous remercie d’avoir accepté de répondre à nos questions. Tout d’abord, pouvez-vous nous expliquer les bases du Blind tennis, comment se pratique-t-il ? Depuis quand cette discipline existe-t-elle ?

Bonjour, merci à vous pour cette interview.

Le Blind tennis existe depuis 1984. C’est un Japonais, M. Miyoshi Takei, qui était passionné de tennis, mais aveugle, qui a initié cette discipline. Il a inventé une balle sonore pour pouvoir pratiquer sa passion. Cette balle a la particularité d’être en mousse et fait 9 cm de diamètre. Elle est composée d’une balle de ping-pong et de plomb à l’intérieur pour faire du bruit. Malheureusement, on ne peut pas jouer sur toutes les surfaces et elle n’est pas faite pour jouer en extérieur, mais elle a le mérite d’exister.

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Le Blind (aveugle en anglais) tennis a les mêmes règles que le tennis classique : les points se jouent de la même manière et un match se gagnent en 2 sets gagnants, que ce soit en simple, en double et double mixte.

Il existe 3 catégories de joueurs :

B1 : pour personnes aveugles. Les règles autorisent 3 rebonds maximum et le terrain est légèrement plus petit.

B2, B3 : pour personnes en déficience visuelle et mal voyantes (niveaux de visions différents). Les joueurs ont le droit à 2 rebonds maximum, et le terrain est plus grand. On joue sur des terrains normaux, on place juste une ligne pour marquer le fond de court et de chaque côté pour que les joueurs puissent sentir la fin du terrain, et il faut une personne voyante pour annoncer la balle faute et les points pendant les matchs.

A titre personnel, vous êtes passionné de tennis depuis toujours ? 

Je suis un très grand passionné de tennis, sport que je pratique depuis 42 ans maintenant. Je suis éducateur fédéral de tennis depuis plus de 30 ans et c’est une vraie passion.

Quel est votre plus beau souvenir tennistique, que ce soit avec le blind tennis, ou en dehors ?

Bien avant le blind tennis, je retiens notamment ma rencontre avec Bjorn Borg, que j’avais loupé aux Masters de New York en 1978, faute de prise de retraite, mais que j’ai retrouvé à St Tropez il y a 6 ans maintenant.  J’ai pu lui parler et faire des photos avec lui, et il m’a ensuite offert son polo qu’il m’a dédicacé aux Rolex Masters de Monaco l’année d’après. Même maintenant nous nous croisons très souvent et nous nous saluons, c’est un rêve.

J’ai également eu la chance de rencontrer énormément de joueurs : Roger Federer, Rafa Nadal, Stan Wawrinka, Andy Murray, Djoko… Mais aussi David Goffin, Dominic Thiem, et les français Gilles Simon mon parrain, JW Tsonga, Lucas Pouille, Richard Gasquet, Nico Mahut, P2H, Gael Monfils etc…

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Malgré tout cela, mon plus beau souvenir est incontestablement d’avoir été invité en tant «qu’invité joueur» par Bernard Tomic et de pouvoir rester auprès de lui aux entraînements pendant la semaine du Rolex Monaco Masters. C’était un rêve absolu de vivre un Masters 1000 de l’intérieur : aller au restaurant des joueurs qui vous saluent c’était une expérience unique pour moi, simple fan de tennis, et j’espère revivre cela un jour.

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Je souligne aussi la gentillesse des joueurs français que je suis sur les réseaux sociaux et qui viennent me saluer dès que l’on se croise, c’est incroyable et je mesure ma chance.

Pour le blind Tennis, c’est complètement différent. Ce sont des joueurs anonymes qui désirent élaborer leur jeu à la manière de leur joueur ou joueuse préférés. C’est à chaque fois une immense joie de les voir sourire et être heureux, et surtout de les voir faire une activité sportive seuls, sans accompagnant, sans canne, ni chien. Ce sont vraiment de très belles et fortes émotions, et ce n’est pas prêt de s’arrêter.

Quel est le principal objectif de votre association ?

Aujourd’hui, je fais un travail de sensibilisation sur terrain auprès des clubs et des régions mais aussi dans les écoles pour la mise place et le développement du blind tennis.

L’objectif de mon association est simple : nous ne voulons pas d’adhérents comme dans une association « classique » avec une structure établie, nous voulons seulement aider les aveugles et les déficients visuels afin qu’ils puissent simplement avoir accès aux clubs de tennis, partout en France, pour pratiquer le blind tennis.

D’après le journal officiel, nous sommes depuis le 1 janvier 2017 rattachés à la FFT. Par conséquent, les intéressés peuvent prendre une licence dans le club de leur choix et un abonnement annuel comme toute personne normale, rien de plus simple, en soi, mais il faut que les clubs puissent leur donner accès.

C’est quelque chose de très important pour les déficients visuels : ils pourront apporter un autre regard sur leur différence, leur manière de voir le jeu et pourront, pourquoi pas, parler stratégie avec les autres membres du club afin de lier de nouveaux liens sociaux. Le Blind tennis n’est pas un tennis réservé aux personnes aveugles ou déficientes, tout le monde peut jouer avec tout le monde, c’est très ludique et chacun peut échanger sur les différences techniques et le contrôle des balles, que l’on soit voyant, ou déficient visuel. Cela apporte également pour beaucoup, plus de confiance en soi et plus d’autonomie. N’oublions pas que c’est pour le moment, le seul sport où les déficients visuels peuvent jouer sans leur canne, sans leur chien et sans un accompagnant à leur côté, ils sont autonomes a 100%.

Voilà notre objectif, nous souhaitons juste que tous les clubs de France puissent avoir des balles sonores dans leurs infrastructures pour accueillir ces nouveaux joueurs. Il ne faut pas de brevet de spécialisation pour l’encadrement des aveugles et déficients, et il n’y a rien qui puisse freiner le développement de cette discipline.

La FFT vous aide-t-elle dans vos démarches ?

Malgré ma rencontre avec le président Bernard Giudicelli en Mars dernier, rien n’est établi, et je n’ai pas de contact sérieux même si le tennis pour les personnes aveugles et déficientes est depuis le 1 janvier 2017 dans le giron de la FFT. Je comprends qu’il y ait des tas de choses, peut être bien plus importantes à faire, mais une simple aide financière pour l’achat des balles, ou pour m’aider dans mes déplacements, étant moi-même handicapé, pourrait m’aider à m’occuper de cela au sein de la FFT.

La FFT pourrait également faire une demande à Peugeot France pour me fournir un petit vanne de type VTC pour mes déplacements en région, Peugeot étant un des partenaires officiels de la FFT. J’ai également contacté BNP Paribas pour leur parler de mon projet et j’ai eu un refus net. C’est incompréhensible ! La BNP est un sponsor depuis plus de 30 ans du tennis français, je ne comprends pas pourquoi elle ne veut pas aider au développement du blind tennis en France, alors que nos aveugles et déficients visuels sont des clients comme les autres : ils consomment, ils achètent … Peut être que l’image de la BNP ne désire pas être associée au tennis des personnes handicapées. On peut légitimement se poser la question. J’espère que les mentalités changeront très vite car véhiculer une image « de tennis pour tous » en théorie mais pas dans la pratique, cela n’a pas de sens.

Depuis quand êtes-vous ambassadeur du blind tennis ?

Je développe le Blind Tennis depuis bientôt 2 ans. J‘ai repris le flambeau à Guillaume Hervier, qui a importé cela d’Angleterre et qui m’a demandé de tout faire pour le développer en France. Je l’en remercie encore aujourd’hui pour m’avoir accordé sa confiance.

Je ne suis pas un ambassadeur (rires). Ce sont les médias qui disent cela de moi et je les en remercie fortement de s’intéresser au blind tennis ; mais moi je ne suis rien, je suis juste la pour que cette activité puisse se développer car la FFT ne fait rien et ne remplit sa fonction de mission publique. Je rappelle que je n’ai également aucune aide financière pour l’achat des balles (12€ pièce). Je suis moi-même handicapé, et je n’arrive pas non plus à trouver de trésorerie pour financer mes transports et le logement lors de mes déplacements ; et ce malgré les soutiens des anciens secrétaire d’Etat aux sports M. Braillard, et ministre des sports M. Kanner. J’ai déjà rencontré le nouveau secrétaire d’Etat aux sports M. Guillaume Macher dont j’ai le soutient, et j’espère être très bientôt reçu par la ministre des sports, Laura Flessel.

Quels sont vos projets sur le moyen, et long terme ?

 Le projet à moyen terme serait de pouvoir faire venir entre 80 et 100 000 personnes dans les clubs de France et surtout que le blind tennis comme le tennis fauteuil deviennent simplement une banalité totale aux yeux de tout le monde. On souhaiterait également que les personnes déficientes puissent pratiquer cela partout à travers toute la France, pour le loisir ou pour les plus sportifs, en compétition avec un tournoi régional, puis national ainsi que des rencontres amicales avec nos pays voisins. On souhaiterait aussi préparer les jeux handisports pour Tokyo 2020 et surtout Paris 2024. Cela serait vraiment super pour le développement de ce sport.

Existe-t-il des compétitions de Blind tennis, ou est ce uniquement pratiqué en loisir ?

Pour le moment nous en sommes seulement à la mise en place dans les clubs de tennis  en France car j’avance l’achat des balles que les clubs ne me rachètent qu’après. Pour 120 balles que j’ai commandées, il a fallu que trouve 1500€. Donc tout cela va se mettre en place petit à petit. Pour la rentrée 2018/2019 nous devrions avoir (j’espère !) au moins 1000 à 3000 clubs prêt à recevoir le blind tennis chez eux aussi bien pour les enfants, à partir de 4 ans, que les adolescents et les adultes.

Cependant, suite au premier tournoi mondial de blind tennis, notre française Odette Batarelle a fini en 3ème place dans la catégorie des joueurs B3, bravo à elle ! Championne mondiale !

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Vous avez comme parrains Gilles Simon et Alizé Cornet. Avez-vous du soutien de la part d’autres joueurs ou personnalités sportives ?

Oui et je les en remercie infiniment. C’est vraiment très gentil de leur part de m’apporter leur soutien. J’ai la chance de pouvoir vivre à coté de Monaco et lorsque je parle du blind tennis auprès des joueurs de tennis français, ils sont toujours étonnés de voir que cela soit possible pour les aveugles et les déficients visuels. Lorsque je leur montre des vidéos, ils sont très respectueux et admiratifs et ne réagissent pas avec « pitié », car eux connaissent la difficulté de ce sport, que l’on soit voyant ou non.

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Sur ma page Facebook, vous trouverez tous les grands joueurs qui soutiennent le développement du Blind Tennis et qui sont heureux de savoir que cela existe. Parmi les aveugles et les déficients, ils ont aussi des fans, et beaucoup regardent ou écoutent leurs matchs à la télévision.

Le blind tennis est très peu connu en France. Cette discipline est-elle plus populaire à l’étranger ?

Oui, en France nous avons des soucis de communications. Et pour cela et faute de moyens de ma part, je dois contacter les clubs un par un, par facebook et twitter. Mais il serait si simple que cela soit rendu public par la FFT… J’ai deux fois proposé de venir lors des journées des Présidents dans le but d’intervenir 10 minutes pour présenter mon projet ; cela m’a tout simplement été refusé… C’est dommage car j’aurai directement pu rencontrer les 32 (bientôt 16) présidents de ligues avec à la clé une retombée immédiate dans tous les clubs de tennis en France. Mais on prend beaucoup de retard comme toujours, et on se complique très volontairement les choses simples et faciles, ce qui freine beaucoup les attentes des personnes voulant faire évoluer cette discipline.

Il y a dans le monde 27 pays qui pratiquent régulièrement le blind tennis : les anglais, les allemands, et les polonais sont pour moi avec l’Espagne et l’Argentine les nations qui sont les plus organisées pour le développement de ce sport. Lorsque nous aurons l’aide de la FFT qui s’occupe du tennis adapté, il me sera bien plus facile de rentrer en contact avec l’ensemble des présidents de ligue et les présidents de club.

A ce jour, combien d’adhérents comporte votre association ?

Comme je vous l’ai dit précédemment, il n’y a pas d’adhérents dans mon association. C’est ce qui rend aussi mon travail très lent, faute de trésorerie, mais je ne conçois pas que les aveugles et les déficients visuels doivent payer une cotisation dans une association pour aller jouer au tennis. Qu’ils payent des associations pour faire d’autres activités, c’est normal, mais mon projet consiste simplement à ce que les déficients visuels puissent aller dans les clubs pour prendre une licence et jouer au tennis comme n’importe qui. Il n’y a pas besoin de formation particulière de plus que celles qu’ont les enseignants de tennis pour que cela soit possible. Ce sont des personnes différentes juste dans leur manière de voir les choses, rien de plus.

Malgré tout, j’ai en ce moment beaucoup de contact dans plusieurs régions ou villes de France, et je serai notamment à Montpellier où je serai en animation pendant l’Open Sud de France du 04 Février au 11 Février. J’espère avoir des invitations à l’Open 13 de Marseille ainsi qu’à Monaco, Cannes, et Lyon puis Roland Garros pour ne parler que des plus connus, mais chaque tournoi compte pour le développement du blind tennis.

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Si on a envie de faire un don ou d’être bénévole pour votre association, que devons-nous faire ?

Tout d’abord, merci à tous. Vous pouvez faire un don a l’association Française de Blind Tennis, 2 rue Auguste Gal 06300 Nice, afin de nous aider à acheter des balles dans le but de les revendre au prix coutant aux clubs.

Je recherche également des fonds pour le développement de deux nouvelles balles de tennis dont j’ai déposé les brevets : la première aura un rebond bien plus haut et une une vitesse lente car sans pression. Ce sont les mêmes balles, mais sonores, que celles que l’on utilise pour les enfants qui débutent le tennis. Elles sont donc justement très bien pour apprendre les bons gestes, et on pourra donc jouer avec celles-ci aussi bien en intérieur qu’en extérieur et sur toutes les surfaces. La deuxième balle, elle, sera dite connectée avec un émetteur qui enverra un son dans un casque. Les deux balles auront le même diamètre : 7.5 cm et la première vaudra 7€ maximum.

Je recherche donc des investisseurs pour lancer la production et il me manque 30 à 40000 €.

Retrouvez-nous sur la page Facebook : Association Française de blind tennis et sur notre site www.blindtennisfrance.fr pour avoir plus d’informations !

Pour finir cet entretien, quel message souhaiteriez-vous faire passer à l’ensemble de nos lecteurs ?

Je voudrai simplement que vos lecteurs comprennent qu’il y a effectivement une manière de voir les choses qui nous échappe. J’en arrive à me demander si le fait d’être voyant n’est pas un handicap par moment. Les personnes aveugles ou en déficience visuelle ont une telle force et une telle énergie ! Faites le premier pas avec eux, et vous verrez… Ce sont des personnes formidables qui ne désirent qu’une chose : être auprès des autres, des personnes « normales » avec leur vie de tous les jours et une différence qui est, à mon sens, une chance.

Merci beaucoup Joel d’avoir répondu à nos questions. We Sport vous souhaite bon courage dans votre combat. 

Charlotte HILDEBRAND @MadameTennis

 

A propos de l'auteur

alias Madame Tennis. Le tennis matin midi et soir, 7 jours sur 7, 365 jours par an !

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