Entretien avec Stéphane Houdet, champion de tennis fauteuil

4 titres du Grand Chelem en simple, 17 titres du Grand Chelem en double, deux fois médaillé d’or en double aux jeux paralympiques, ancien numéro 1 mondial… Oui oui, ce palmarès digne d’un Roger Federer ou d’un Rafael Nadal appartient bien à un français. Pour découvrir, ou redécouvrir le champion de tennis fauteuil Stéphane Houdet, We Sport Fr vous propose aujourd’hui un entretien exclusif avec ce grand monsieur du tennis français au palmarès impressionnant. 

Bonjour Stéphane, nous tenons tout d’abord à vous remercier d’avoir accepté de répondre à nos questions. Pour commencer, pouvez-vous nous raconter votre plus beau souvenir tennistique ?

J’ai remporté l’US Open cette année, et je dois l’inscrire dans mes plus beaux souvenirs. Ça faisait 4 ans que je n’avais pas gagné un Grand Chelem en simple, et c’est suite à un travail de remise en question et de changements que je gagne à New York. Le futur vainqueur était soit le plus jeune, soit le plus âgé de l’histoire ; au final c’est moi qui gagne et c’est un super beau souvenir.

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Vous avez un palmarès exceptionnel : 2 Roland Garros et 2 US Open en simple, 17 titres du Grand Chelem en double, et vous êtes également médaillé des jeux paralympiques. Vous semblez inarrêtable, quel est votre objectif pour 2018 ?

Je suis toujours dans une démarche d’apprentissage et de progression, je prends énormément de plaisir à jouer et à apprendre. Bien sûr je veux encore aller chercher des titres, mais mon premier moteur est le plaisir et la compréhension du jeu. Je veux être capable de jouer chaque coup à 100%, parce que c’est comme ça qu’on marque des points, qu’on gagne des jeux, des sets et des matchs, et bien sûr qu’on peut gagner des tournois.  Mais c’est important de préciser que ma démarche n’est pas une démarche de résultats, mais d’engagement, et quand on est engagé, ça marche.

Quand on va sur votre site, on tombe sur cette phrase que le journal l’Equipe a écrit : « je ne suis pas normal, je suis un champion ». Est-ce une philosophie de vie au quotidien ?

Non, ma philosophie de vie serait plutôt « Celui qui veut cherche un moyen, celui qui ne veut pas cherche des excuses ». Ça se vérifie parfois dans le sport d’ailleurs, les joueurs qui perdent se cherchent souvent des excuses.

Vous avez été vétérinaire, puis joueur de golf handisport, est ce que ce sont deux passions dont vous donnez encore du temps aujourd’hui ?

Je joue au golf au gré des invitations, environ 3 à 4 fois par an. Comme je suis un compétiteur, j’aime bien scorer, mais en jouant 3 fois par an c’est un peu plus compliqué et je suis aujourd’hui moins accro. Je n’exerce plus en tant que vétérinaire, mais pour moi je fais le même métier : hier je rencontrais un public autour de l’animal, aujourd’hui je rencontre des personnes autour de la balle. Et pour moi ce qui me plait le plus dans un métier, c’est la rencontre avec les autres. Je suis également conseiller sport et handicap auprès du ministère des armées, pour lequel je travaille sur la reconstruction des blessés par le sport.

A quoi ressemble la vie de Stéphane Houdet au quotidien ?

Certainement à celle de tous sportifs de haut niveau. Ma vie s’organise autour de l’entrainement et des compétitions. J’essaye de travailler les 3 axes des sportifs de haut niveau : la pratique avec la technique, le mental et le physique. Dans ce cadre là, on est un peu comme des navigateurs, on a un projet et on essaye de faire le chef d’entreprise qui va aller chercher le budget pour acheter le bateau et naviguer. Donc on a une partie autour de cela qui inclus la réalisation et la préparation des documents qu’on va présenter ainsi que du budget et de la communication associée. Autour de ça, j’essaye aussi de saupoudrer avec la partie conseiller sport et handicap au ministère de la défense. Les compétitions prennent 23 semaines par an, le reste du temps se partage entre l’entrainement et les différentes missions.

Le golf vous a-t-il aidé à devenir un champion de para tennis ?

Énormément, parce que j’ai réappris à jouer au tennis avec ce que je connaissais des méthodes d’entrainement du golf. La première fois dans ma carrière que j’ai touché au haut niveau, c’était avec le golf. Les démarches du sport de haut niveau sont finalement les mêmes, que ce soit au golf ou au tennis.

Finalement, le destin vous a permis de devenir un des meilleurs joueurs au monde de tennis fauteuil. Est-ce une revanche sur les difficultés que vous avez pu subir dans votre vie ?

Non, il se trouve que j’ai eu cet accident de moto, ça s’est passé et après j’ai cherché une manière de me reconstruire. Le sport est venu comme une évidence parce que je suis sportif depuis que je suis tout gamin, je pratique le tennis depuis l’âge de 7 ans. Après je le prends comme une chance de pouvoir faire cela. Quand j’ai cherché des activités sportives possibles à faire à la suite de mon accident, j’ai vu une photo dans le centre de rééducation où j’étais d’un gars qui jouait au golf et ça me semblait accessible avec mon état à ce moment là. Comme c’était nouveau, je ne voyais que la progression, alors que si j’avais joué au tennis tout de suite, peut être que je me serais retrouvé dans la situation du gars qui régresse.

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Stéphane Houdet et Nicolas Peifer, médaillés d’or aux jeux paralympiques de Rio en 2016

Pouvez vous nous expliquer les grandes différences entre le tennis fauteuil et le tennis pour valide ? Lequel est le plus physique, ou du moins quelles sont les grandes différences en tant que joueur?

La grande différence est le moyen de déplacement. C’est important de garder le fauteuil en mouvement parce qu’on va être moins rapide avec un fauteuil qu’avec des jambes pour démarrer ou s’arrêter. Pour se faire, on doit faire des grands huit pour faire garder de la vitesse au fauteuil. Il est aussi important de souligner qu’on n’a pas toujours les yeux sur la balle quand on fait des pivots, donc l’anticipation est importante.

Au niveau physique, ce qui consomme le plus d’énergie dans le sport et en particulier dans le tennis est l’utilisation des quadriceps. Au tennis fauteuil, on ne les utilise pas et le poids du corps est directement supporté par la machine, ce qui fait qu’on est jamais dans le rouge niveau cardiaque. Par contre, nos temps de relâche sont très courts, il faut déplacer le fauteuil et tout de suite jouer son coup. C’est difficile de rester relâché au moment de l’exécution et cela peut entraîner une saturation musculaire au niveau des bras. Une fois que les matchs sont finis, je peux mettre ma prothèse, marcher, et reposer mes membres supérieurs contrairement à d’autres joueurs qui doivent faire la même démarche de déplacement une fois qu’ils sont sortis de leur fauteuil de match, et c’est très fatigant. Je prends l’exemple de l’US Open cette année, nous nous sommes retrouvés avec Nicolas Peifer contre la paire anglaise en finale du double, et le lendemain j’avais ma finale de simple à jouer; je pense que les 3 autres étaient beaucoup plus fatigués que moi alors qu’ils sont plus jeunes.

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L’handisport est malheureusement encore peu médiatisé, et pourtant les médias prennent une part de plus en plus importante dans notre société.  Quand je vois votre parcours et votre palmarès, vous n’avez rien à envier sur nos autres joueurs de tennis français. Comment expliquez-vous ce manque d’intérêt de la part du public et des médias ?

Je l’explique sur le plan historique : le mouvement paralympique ou handisport est issu du monde médico social autour de la rééducation. Il a été construit autour d’un système où il était important que chacun réussisse sa rééducation, et donc il a une tendance à chercher un peu d’égalité voire même d’égalitarisme dans son système. C’est la raison pour laquelle il a mis en place des classifications où l’on met les gens dans des cases alors que le monde du sport est construit d’une façon complètement inverse sur une pyramide, où l’on se dit par exemple « Quelle est la femme qui court le plus vite au monde? ». La rencontre entre ces deux mondes qui est entrain de se faire explique à mon avis la différence. C’est comme si vous aviez 10 champions à l’US Open : Nadal pour les gauchers, Schwartzman pour ceux qui font moins d’1m71, Federer pour les plus de 35 ans etc… Cela n’aurait pas de sens pour le public. La beauté du sport est qu’on soit tous ensemble avec la même règle et qu’on ne mette pas les individus dans des cases.

Cette différence sera gommée quand les disciplines seront ouvertes à tous et pas seulement aux déficients. Je prends l’exemple du tennis fauteuil, il devrait être ouvert à tous ; avoir des jambes n’est pas un avantage dans cette discipline, et en la partageant, on va la rendre sportive alors que pour l’instant on la garde réservée à la population des déficients. Il faut trouver des sports qui peuvent être pratiqués par tout le monde. Il faut envisager une conception universelle du sport, pour gommer les différences entre les hommes et changer la vision de la société car le sport est un moyen de communication.

N’auriez-vous pas une petite anecdote drôle à nous raconter ?

Une année à l’US Open, j’ai croisé Federer dans les vestiaires, il m’a dit « Ah mais tu sais quand j’ai appris que j’allais avoir une deuxième paire de jumeaux, j’ai tout de suite pensé à toi parce que tu es la seule personne au monde que je connaisse qui a deux paires de jumeaux. » Je lui ai répondu qu’il fallait qu’on fasse une association des vainqueurs de Grand Chelem qui ont deux paires de jumeaux (rires).

Pour terminer cet entretien, auriez-vous un message à faire passer à nos lecteurs ?

Je souhaiterais partager avec vous cette vidéo, j’aimerais que cela soit fait avec le tennis fauteuil et qu’on se dise « osons ça ».

Toute l’équipe de We Sport Fr vous remercie pour cet entretien, et nous vous souhaitons une très belle saison 2018.

Charlotte HILDEBRAND @MadameTennis

A propos de l'auteur

alias Madame Tennis. Le tennis matin midi et soir, 7 jours sur 7, 365 jours par an !

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