Rencontre avec Laurent Paganelli…

A trois heures de Toulouse-Marseille, Laurent Paganelli nous donne rendez-vous dans la tente de Canal + sur le parking du stadium. Souriant et déconneur, l’homme de terrain de la chaine cryptée a été fidèle à lui-même. Pendant une heure et demie d’entretien, « Paga » survole l’actualité footballistique sans oublier ses débuts avec C+…

 

Canal + / Journalisme

Laurent, merci de nous recevoir pour une interview pour WeSportFR…
Je suis bien payé alors je suis venu. Le chèque était gros. (rire)

Tu es sur Canal+ depuis 1997. Te souviens-tu de ton premier match avec la chaine ?
Oui. C’était même en décembre 1996. C’est un pote à moi, qui me connaissait d’Avignon, qui a appelé un pote qui, à l’époque, travaillait avec Charles Biétry, qui était mon témoin de mariage, et qui l’appelait en disant « Paga, il faut lui faire un match » et moi je ne voulais pas, pendant six mois on me demandait. Et un jour, je vais faire un match pensant que c’était le dernier. C’était un Nice-Lille, puis à l’hôtel, j’étais avec les lillois. J’avais Patrick Collot, les mecs que je connaissais et j’allais les voir en demandant si je pouvais les avoir en début de match. Et puis ce jour-là, y’a eu un truc… A l’époque, il y avait que trois arbitres et y’a un arbitre qui s’est blessé et il fallait faire un appel à la tribune pour appeler un 4ème arbitre. Et donc y’a eu vingt minutes de coupure et il a fallu faire de l’animation et ça me convenait très bien. J’ai fait un peu le con pendant vingt minutes et ça a amené un deuxième et troisième match et du coup je suis resté.

Comment fait-on pour durer aussi longtemps ?
Ben… Je ne sais pas. Ma chance à moi, c’est d’être sur une chaine qui permet d’être le plus naturel possible. J’ai connu cinq-six patrons des sports à Canal et les six ont toujours été honnêtes avec moi puisque qu’ils m’ont toujours dit « soit le plus authentique, fais comme tu faisais, fais comme on aime, c’est le ton Canal. » Donc j’ai pris le ton canal qui me convenait très bien et finalement ça a duré comme ça. Je me suis jamais trop pris la tête et j’ai continué, j’ai avancé.

Tu nous disais que tu ne voulais pas au départ. Aujourd’hui, tu ne regrettes pas ton choix ?
Non du tout. J’avais quitté le milieu pro pendant sept ou huit ans, je ne voulais pas trop y revenir et pour faire plaisir aux gars qui s’étaient investi pour moi, j’y suis allé. Je ne regrette pas mon choix parce que ça me convient très bien. Tu sais, je travaille que les jours qui ne terminent pas par -i donc ça me convient très bien. (Rire) Ca va bien avec ma personnalité, mon état d’esprit et puis je vois de l’autre côté le foot à ma façon donc j’aime bien. J’aime comment on le traite à Canal, j’aime comme je le fais donc ça me convient parfaitement.

Quelle est la force d’un journaliste « bord du terrain » ? Quel est ton objectif ?
Personnellement, j’ai toujours travaillé pour les gens devant leur télé en me disant que le foot, ils s’en farcissent quand même pas mal de fois, on le traite souvent de la même façon et c’est bien d’amener du plaisir à l’antenne. J’ai démarré avec Charles Biétry qui disait toujours « c’est comme une mille-feuille, il ne faut pas mettre la feuille de trop » tu vois ? Donc il faut quand même traiter le contenu mais emmener du plaisir aux gens aussi tout en étant en harmonie avec les gars qui travaillent avec toi. Ne pas en faire trop, tu te fonds dans le truc mais tu emmènes quand même ta touche personnelle. Il faut surtout faire ressentir des émotions et des choses qu’on n’a pas devant son poste de télé. C’est partager finalement un moment de vie pendant deux heures où les gens trouvent du plaisir, de la joie de vivre, du foot et du contenu.

Est-ce que tu prépares ton match comme peut le faire un commentateur ?
Non. Au début oui, j’avoue. Sincèrement au début oui parce que tu as le trac, tu prépares même les questions. Et après je me suis rendu compte que l’idéal, pour moi, c’est d’arriver le plus tard possible au match, d’avoir aucune donnée et de vivre ça comme une partie d’échec et de vivre ça, émotionnellement, comme c’est en train de se passer. Tu es vraiment dans le match. Dès que j’arrive au stade, Bam c’est parti ! Tu rencontres les supporters, le gardien du stade, le mec de la pelouse, l’entraineur, le préparateur physique. Tu montes en pression et après ce sont les évènements qui te guident par rapport à ce qu’il se passe. Pour moi, c’est l’idéal.

On se souvient de toi lors du dernier derby entre Saint-Etienne et Lyon (0-5) où tu vas dans le vestiaire des délégués pendant l’arrêt de jeu suite à l’envahissement du terrain. Avec le temps, est-ce qu’on se permet plus de chose ?
Quand je le fais, je ne me considère pas comme un autre. Je pense que si c’était mon premier match, je l’aurais fait de la même façon. Ce que j’aime dans le foot, c’est que les choses sont dans la réalité. Si y’a pas assez d’éclairage pour faire une interview, pas grave. C’est ce que l’on vit au moment présent. Un moment, t’as les délégués qui cherchent le préfet et qui appellent sa femme. Dans le vestiaire, je leur dit même d’appeler chez sa maitresse, pas chez sa femme, ils auront plus de chance de le trouver. (Rire) On est vraiment dans un truc tendu. Il faut que les gens le vivent de la même façon que nous et pas à être devant la télé à se demander ce qu’il se passe. Alors, tu te dis « on ouvre les portes ». Dans le foot, à part le vestiaire des joueurs qui doit rester privé, le reste ça va. Les délégués n’allaient pas nous inventer quelques choses. On reprend ou pas mais dites-le. Car je voyais qu’ils avaient la réponse mais qu’ils ne voulaient rien dire. C’est le droit de tout journaliste de savoir, sans être irrespectueux. D’ailleurs, ça s’est bien passé comme ça et c’était un vrai moment de foot. C’est ça que l’on aime.

C’était inattendu et même les commentateurs se demandaient ce que tu faisais…
Oui c’est ça. Après ce n’est pas dans ma nature d’y aller en gueulant mais je pensais à J+1 après, tu as les pubs. Et y’a un truc qu’on ne sait pas, c’est que j’ai les retours dans le casque avec les mecs qui demandaient quand ça reprenait. D’ailleurs, souvent, je fais les interviews en enlevant le casque pour pas qu’ils me gonflent à demander ça ou ça. Je ne veux pas être téléguidé et des fois ça sert. Vendredi dernier, j’étais à Monaco pour Monaco-Bordeaux et j’étais en direct à l’émission de Pierre Mènes et je dis, devant la porte de Bordeaux, « je vais vous montrer comment on se fait virer d’un vestiaire ». Et j’ouvre la porte, la caméra entre. Gustavo Poyet (l’entraineur de Bordeaux) que je connais bien a finalement joué le jeu. C’était génial et à des moments, il faut vivre des choses comme ça en restant dans l’équilibre. C’est ça qu’on aime.

Tu as parlé de vestiaires, du fait que c’était privé. Justement, où est le juste milieu entre le journaliste et « l’ami » ? Comment faire la différence entre ce qu’on peut dire à l’antenne et ce qu’on doit garder pour soi ?
Je pense, sincèrement, que tout peut se dire mais il y a la façon de dire les choses. Sauf si quelqu’un te dit « je te dis ça mais tu le dis pas » mais franchement ça n’arrive jamais. Les mecs, y’a pas de problème. C’est plus facile de dire à un gars « putain, tu as raté un but tout fait ». Pendant dix secondes, il le dit et on ne le gonfle pas dans la semaine avec ça. Ça m’arrive qu’un entraineur vienne me voir en me demandant « comment ils jouent les autres ? ». Mais ça je ne le dis pas…

Tu penses qu’ils en jouent ?
Oui c’est le jeu. Et je vais te dire… Y’a pas de oui ou non. Si tu ne veux pas dire un truc, tu ne le dis à personne. Par contre, je ne mettrai pas en porte-à-faux un préparateur physique par rapport à un entraineur. Je ne vais pas trahir un mec qui est en dessous de l’entraineur. Faut être respectueux. Après, les choses peuvent se dire. Dire « tiens, ils ont hésité car dans la semaine, il y avait ça ou ça ». Quand les choses sont bien dites, ça passe toujours mais il faut les dire en positivant. Si c’est dit de façon négative où le mec se sent agresser, ça ne va pas. Ce soir, j’ai des copains à Marseille ce soir, je ne les appelle pas pour savoir l’équipe. S’ils veulent me le dire, ils m’envoient un SMS. Je préfère que ce soit l’entraineur ou l’adjoint qui aille voir Stéphane Guy pour lui dire. Il ne faut pas trahir l’identité du club.

« Maintenant quand il (Balotelli) me voit arriver, il se barre vite en courant là-bas »

Ton métier t’amène à faire beaucoup d’interview parfois en anglais ou en espagnol. Sur les réseaux sociaux, on rigole de toi pour ton anglais ou ton espagnol.
Oui mais c’est bien de rigoler.

Tu le prends bien ?
Oui ben oui. Après je te dis sincèrement, je ne lis pas trop ce qu’on dit sur moi. Ça ne me dérange pas. D’autant que mon anglais, on le comprend mieux que si je parlais qu’en anglais (rire). Quand je parle à ma façon, huit personnes sur dix le comprennent. Si je parle vraiment anglais, seulement deux sur dix le comprendraient. Ça fait partie de ces moments de vie où le mec en face il réagit différemment car il comprend rien. Nous sommes une chaine payante donc on ne peut pas vendre le même produit que TF1 ou France 2. Il faut qu’il y ait un plus ou un moins d’ailleurs (rire). Quelque part, il faut qu’il y ait des choses différentes. Canal+ a toujours fait du décalé donc ce décalage il nous le faut même si ça chambre ou si ce n’est pas bien interprété. Putain il faut y aller. Ce ne sont pas des opérations à cœur ouvert, c’est que du foot…

Laurent Paganelli dans le vestiaire Niçois avec l’Italien, Mario Balotelli.

On pense à l’interview de Balotelli…
Oui et d’ailleurs il ne veut pas me parler. Tu vois, Canal+, certains m’ont un peu engueulé, mais je n’ai pas été dans le vestiaire sans accords. J’ai demandé à la com’ et ils m’ont dit « viens le faire mais dans le vestiaire ». Il a vu arriver ça, il s’est demandé ce qu’il se passait car en Italie, il n’y a pas ce genre d’interview. Maintenant quand il me voit arriver, il se barre vite en courant là-bas et il se dit « putain qu’est-ce qu’il va m’arriver encore » (rire). Après il est sorti du vestiaire et il m’a tapé la main et il était content de l’avoir fait même si c’était tendu, à la limite de. Au début, je lui dis « no speak English, no habla espagnol, italiano » et il me dit « alors on le fait en quoi ? » du genre, tu me casses les pieds et tu ne sais pas en quoi on va la faire (rire).

 

Ligue 1 / Football français

Cela fait 21 ans que tu es au bord des pelouses de L1. Le football français, souvent décrié, a-t-il progressé pour toi ? Dans quel domaine ?
Il y a plein de choses dans le football français. Il y a les entraineurs, les formateurs, l’arbitrage, les structures, les équipes, les joueurs et si tu prends la généralité de tout ça, il a évolué. Car on essaye de faire avancer les choses. Ton équipe nationale fonctionne, ton niveau français est bon, les joueurs reviennent en France et les entraineurs attaquent plus qu’ils ne défendent. Quand on ne s’arrête pas sur des détails, c’est le propre du journaliste qui préfère voir négativement que positivement, ça a évolué dans le bon sens du terme. Tu prends une analyse avec des vrais footeux comme Aimé Jacquet ou Raynald Denoueix, ils vont te dire que ça a bien évolué.

Qu’est-ce qu’il manque à la Ligue 1 pour être au même niveau de l’Espagne ou de l’Angleterre ?
On n’a pas la culture sportive et on n’arrive pas à garder les joueurs pour des raisons juridiques. Tu as 150 français de très bon niveau qui sont à l’étranger. S’ils sont en France, tu arriverais plus à fédérer autour de ça. Quand tu faisais un PSG-OM, tu avais vingt-cinq internationaux avec des entraineurs forts, des présidents forts. On y arrivait. Le grand Lyon à un moment avec les bons joueurs français. Mais si on avait tous ces joueurs français, ça serait plus fédérateur et les gens seraient plus proches de leur équipe car il y aurait des joueurs formés au club, etc. Aujourd’hui un PSG-OM, tu as que le petit Lopez et Aréola qui sont formés au club. En France, il y a une vraie identité de club comme à Lens, Lyon, Paris, Saint-Etienne ou Nantes et plus on tirerait vers le haut, plus on aurait du monde dans les stades. En Angleterre, les stades sont pleins même pour West Ham-Brighton. Ils ont la culture foot. Après ils ont moins de sports de haut niveau alors qu’en France.

Le Paris Saint-Germain aide la Ligue 1 à atteindre ce niveau ? Même si il tue toute concurrence ?
Le problème ce n’est pas le PSG. Ils sont dans la réalité. Ils ont de l’argent et ils ont un fonctionnent qui permet d’avoir les plus grands joueurs. Le problème vient de derrière. Comment faire pour que ça suive ? Etre compétitif face au PSG. Il y a un deuxième problème. Avant, tu avais une grosse équipe dans un championnat mais cette équipe jouait 38 matches de coupe alors que ce PSG fait une balade de santé tous les dimanches. Lyon des années 2000 prenait quelques coups dans l’année. Paris est trop au-dessus. Monaco peut suivre un peu mais doit vendre pour équilibrer les comptes avec des prêts. Le Paris SG est la seule équipe qui peut faire progresser son équipe d’une année à l’autre… Et ça c’est inadmissible en France par rapport aux clubs étrangers. On est en Europe mais l’Europe footballistique n’est pas dans le même équilibre. Juridiquement, l’Espagne, les Anglais ont un fonctionnement qui leur permet de faire ça. Pas en France. Et si tu ne le permets, tu perds tes joueurs et tes entraineurs. Si on est en Europe, on doit avoir les mêmes droits.

L’élimination du PSG en Ligue des champions est-elle logique avec le niveau de la Ligue 1 alors ?
Bien sûr. Quand tu vois le Réal Madrid à ce moment de la saison, ils ont joué quinze gros chocs en Espagne où ils se font rentrer dedans. Paris non et ils ne sont pas dans l’intensité du match. Franck Sauzée me disait « en ligue des champions, les vingt premières minutes décident du sort du match ». Si, pendant ces vingt premières minutes, tu n’es pas capable d’imposer un rythme sur le plan physique, mental ou sur le plan technique, tu ne peux pas gagner. Même les PSG-OM une semaine avant où on s’attendait à voir Paris se faire rentrer dedans, y’a pas eu d’intensité et y’a eu 3-0 deux fois. Quand tu prends des coups, tu les acceptes après. Quand tu les prends de temps en temps, tu ne comprends pas. Le niveau du championnat a tué les parisiens mais ce n’est pas que cette année.

Au final, n’est-ce pas le PSG qui est désavantagé avec le niveau de ses concurrents ?
Oui. Regarde, j’ai fait pratiquement toutes les éliminations du PSG en coupe d’Europe et tous les matches ils auraient pu les passer. Quand ils se font éliminer depuis six ans, il ne lui manque rien à chaque fois. Mais s’ils étaient en intensité là-haut, ils les auraient passés. A Barcelone, Chelsea, Manchester City. Ils ne sont pas dans l’intensité maximale dans ce moment-là. Il faudrait mieux définir une équipe type mais sans faire tous les matches. Mais tous les matches qu’ils feront, ils doivent être dans l’intensité et quand ils prennent des coups, ils ferment leur gueule et ils y vont. Il faut demander aux équipes adverses de leur rentrer dedans, aux arbitres de les allumer. On doit les mettre en condition du très haut niveau et en championnat, ce n’est pas le cas. J’ai trop vu Paris, dans des matches de championnat où quand ça commençait à devenir trop engagé, râler, lever les bras. Je ne vois pas Ramos faire ça. Il prend, il donne et je n’entends jamais un espagnol ou un italien parler de l’entraineur, arriver un joueur arrivé à l’entrainement. On tire sur Emery mais c’est une erreur. Il est formé à l’espagnol donc pour lui, les joueurs ne râlent pas, ils sont à 100% et ils sont à l’heure. Ils sont dans une discipline mentale et physique. Pas en France. Le problème du PSG n’est pas lié à l’entraineur mais à l’état d’esprit d’un groupe. Ils ne se font pas mal.

C’est juste français ?
Oui c’est français, bien sûr.

Pourtant il y a beaucoup d’étranger au PSG…
Ils ont pris la culture française. Regarde, combien de fois le mec râle pour être prolongé ? Tu vas d’abord en finale et après on te prolonge. Il faut être dans une logique. On est trop gentil.

A-t-on l’habitude de gérer des clubs comme ça en France ? On cède aux caprices des stars par peur de les voir partir…
Avant, Lyon, Marseille, etc avaient affronté les montagnes, ils devaient grimper les montagnes. Au PSG, tu les mets directement en haut. Rappelle-toi, Chelsea a gagné la ligue des champions quand il y avait plus les stars. Pourquoi ? Car ils se sont retrouvés en bas de la montagne et ils devaient la monter… Pour le PSG, quand tu joues le Réal Madrid, tu dois être à 300% ! J’entendais « on va le faire ». Oh, je prenais le calendrier du Réal et je disais « quand ils ont pris 3-0 cette saison ? »

Le Réal Madrid perd face à l’Espanyol une semaine avant, pourtant ils sont là à Paris…
Car ils sont toujours là-haut. Ils perdent au Bétis ou machin, ils restent là-haut. Y’a du répondant mental et physique. Ils ne doutent jamais. En France, y’a que Monaco qui ne doute pas. Ils perdent 1-0, les mecs ils ne doutent jamais oh.

Il y aussi une petite guerre entre les supporters et les instances du football. Du bord du terrain, comment vois-tu ces fumigènes ? Est-ce vraiment mal pour l’image du championnat de France ?
Un club c’est un tout. Joueur, entraineurs, président et supporters. Mais chacun doit rester à sa place. Après, tu peux comprendre les supporters dans le sens où les mecs sont là tous les week-ends et certains mettent beaucoup d’argent donc peuvent exiger des résultats mais pas de cette manière. Je pense que les supporters doivent être intégrés au club mais en restant à leur place. T’as entrainement de 9h à 11h, les joueurs peuvent bien rester jusqu’à 12h avec les supporters. Ça aidera au dialogue et chacun se sentir important pour l’autre.

Toi qui côtoie les joueurs chaque week-end, que pensent-ils de ça ?
Les joueurs n’ont rien à dire. Ils gagnent bien leur vie et ils peuvent rester 2h avec les supporters par jour pour discuter de tout et de rien.

« L’environnement est la plus grande évolution qu’il y a eu dans le football »

Tu es également connu pour détenir le record du plus jeune joueur à avoir participé à un match de ligue 1 (le 25 août 1978; PSG-ASSE à 15 ans et 10 mois). Tu as donc un œil particulier sur l’éclosion précoce de Mbappé, Dembélé, Coman etc… Est-ce une bonne chose d’être à la lumière très tôt ?
Non… Non car tu mets le jeune très haut tout de suite dans la hiérarchie. En plus, tu ne connais pas sa marge de progression… Par exemple, Mbappé a fait trop de match cette année pour moi. Il est malin, il est bon dans la communication et il a un très bon niveau footballistique mais cette année il a eu pas mal de pièges. Il a souvent été descendu par les médias, par les machins, pas constant par-ci par-là. Et il a été bon moralement et psychologiquement mais un autre n’aurait peut-être pas eu le même rapport avec sa personne, envers le collectif, tu vois ? Il aurait peut-être à un moment donné subit les choses et quand tu les subis et que tu n’as pas les réponses, les autres ne sont pas toujours là pour t’aider. Les coéquipiers, l’entraineur ont leur propre cas. Mbappé s’en sort bien mais je trouve qu’il y a eu pas mal d’alertes. Dembélé aussi à Barcelone ou Martial à Manchester United. Faut faire attention aux jeunes. Je pense qu’il est plus facile d’arriver pro à 22 ans qu’à 18 ans. Moi, quand j’avais 22 ans, on avait l’impression que je jouais depuis 25 ans, j’étais en fin de carrière…

Justement, ça a été dur de gérer tout ça quand tu as débuté ?
C’était ingérable. Ingérable…

Par rapport à tes coéquipiers ? Aux médias ?
A tout. A tout car les structures n’étaient pas adaptées comme aujourd’hui. Le jeu était plus dur, il n’y avait pas les médias, on te protégeait pas. La vie de tous les jours, comme le dentiste, n’était pas lier. Regarde aujourd’hui avec Dembélé par rapport aux gens qui sont autour de lui.

Laurent Paganelli avec Kylian Mbappé, Monégasque à l’époque.

Le joueur moderne est moins patient qu’avant ?
Oui, beaucoup moins patient oui. C’est dû à l’environnement comme les agents, les parents. Je le vois surtout quand tu ne le fais pas jouer, quand il sort, quand il rentre trop tard. La différence c’est que le jeune est moins patient mais ça dure que dix minutes. Il revient vite sur terre et il retrouve vite sa spontanéité. Il fait la gueule cinq minutes et ça va. Tu sais aujourd’hui, un mec qui ne joue pas appelle son agent. Guy Roux me disait « Putain je passais plus de temps à expliquer au mec pourquoi il ne jouait pas plutôt que pourquoi il jouait et quand j’avais réussi avec le joueur, je repassais deux heures avec l’agent et quand je pensais que c’était réglé, j’avais la femme ». L’environnement est la plus grande évolution qu’il y a eu dans le football. Avant y’avait très peu de monde autour d’un stade maintenant y’a beaucoup de gens et qui n’aiment pas spécialement le foot.

Ton record sera battu un jour ?
Je ne le souhaite pas. Sincèrement je ne le souhaite pas. C’est aberrant. Sur le coup, je ne le voyais pas mais quand je vois des gosses de 15 ans aujourd’hui, je me dis qu’il faut être malade pour jouer en pro. Je suis au bord du terrain et quand tu vois l’impact physique c’est dur. Tu n’as pas le métier du placement. Même si tu es protégé avec les arbitres, un mec qui a du métier, il va te prendre à des moments quand tu as le mauvais placement. Ce que tu apprends quand tu es plus mature. Quand je vois les jeunes qui jouent, à des moments j’ai peur. Je te prends l’exemple de Mbappé quand Lopes sort à Lyon. Lopes sort comme il sort, c’est son droit. Ce n’est pas à Lopes de freiner. Si Mbappé a plus de métier, il n’y va pas. Il doit s’attendre à ce que Lopes sorte surtout que quand tu le connais, tu sais que les gardiens sont un peu kamikazes. Lopes veut pas faire mal mais il va chercher le ballon avec sa puissance et sa vitesse. Sur l’action, Di Maria n’y va pas. Tu n’as pas encore le métier pour recevoir ces coups-là. Si t’as un Roy Keane de l’époque, un truc comme ça en face de toi et que tu prends le ballon de côté, le type va te rentrer dedans. Je me rappelle de la finale de la coupe de la ligue l’année dernière à Lyon. Premier ballon de Mbappé le long de la ligne, Thiago Silva vient le couper en deux. Mbappé tu l’as plus vu et c’est là où tu apprends car tu te dis « putain ces ballons, je n’y vais plus ». Quand tu prends ça à 15, 16 ,17 ans, tu peux avoir du dégât… Quand tu es jeunes, tu n’es pas préparé à ça car à l’entrainement tu le reçois pas les coups. Il faudrait peut-être. Il n’a pas trop morflé mais il a appris.

 

Equipe de France

On parlait de Mbappé, Dembélé. Nous sommes à moins de 100 jours du début de la coupe du monde. A-t-on raison de s’enflammer avec les bleus ?
Dire que cette équipe a du talent, on peut le dire. Mais dire qu’elle va gagner la coupe du monde ce n’est pas possible. Je discutais souvent avec Aimé Jacquet et il me disait qu’il passait tous les matins voir les joueurs pour les resituer dans le groupe. C’est une équipe d’avenir mais faut pas lui demander direct des résultats. Elle peut gagner la coupe du monde mais si tu te prends l’Allemagne ou l’Espagne, ça se passe comment ? C’est une équipe en devenir avec un entraineur qui a du métier et qui a une vocation. La gagne, il connaît.

« Deschamps a peur que Karim soit un problème dans son collectif »

Justement, Didier Deschamps est montré du doigt pour son jeu défensif malgré le vivier incroyable des bleus. C’est justifié ?
Ecoute, l’entraineur, il travaille avec le groupe. T’as deux domaines dans le foot : quand tu as le ballon et quand tu n’as pas le ballon. Deschamps demande une organisation quand tu n’as pas le ballon qui est de se replacer, pas de défendre mais de se replacer pour être dans le sens du jeu. Si tu veux faire un pressing pendant un match, il ne va pas t’empêcher de le faire. Un entraineur ne t’empêchera jamais de faire les choses. Il te donnera des directions. Didier met des choses en place mais après les joueurs font ce qu’ils veulent sur le terrain quand ils ont le ballon. C’est au joueur d’emmener le plus. C’est ce que dit Didier d’ailleurs. Regarde la finale de l’Euro contre le Portugal, si la finale, tu la joues à Marseille, il joue car le stade aide à ça. Ils ont confondu le fait de se replacer et de défendre. Un entraineur ne va pas crier si tu joues surtout avec les talents que tu as.

Et la France ira en Russie avec ou sans Benzema ?
Elle sera sans Benzema. Si Didier doit privilégier le groupe, il ne le prendra pas. Personnellement, Karim Benzema a un talent de barjot et sincèrement c’est un bon coéquipier. Ce n’est pas quelqu’un à te mettre le bordel. C’est un peu comme le prisonnier, il a payé sa dette. Je connais le comportement de Deschamps et il a peur que Karim soit un problème dans son collectif. Ce n’est pas la performance du joueur qui pose un problème mais l’individu. Karim n’est pas le joueur qu’on veut représenter. C’est un bon mec.

 

Jean SUREDA à Toulouse.

Les Commentaires sont fermés.