Enfants de l’inespoir : Mahmoud

Depuis trois jours, les tirs dans ma surface de réparation ont cessé. Dans mon camp, celui des apatrides, on fête alors la troisième mi-temps, celle qui marque la fin de solides affrontements. Avant le prochain coup d’envoi…
Ici, le soleil brille une dernière fois pour marquer la fin de la journée. Et Jérusalem n’a jamais été aussi belle qu’au crépuscule, quand les rayons roses viennent se refléter sur la coupole du Rocher. Une légère tramontane vient embrasser les pans en soie de nos chemises. Avec Yasser, on profite de ces moments comme s’ils étaient les derniers, où les gens se confondent car les hommes de la Mishtara se montrent plus indulgents. Alors, on déambule dans la Ville Dorée, jusqu’à ce que la nuit finisse par plonger notre foi dans l’obscurité.

Le lendemain, on rejoindra une dizaine d’amis, tous musulmans, à l’extérieur de la ville. Nous n’avons plus d’école depuis que les bombes l’ont rasé, il y a de ça quelques mois. On nous a dit que de là où on était, pour s’en sortir, il fallait être un terroriste ou bien devenir footballeur. Je n’ai que quinze ans et je ne suis pas de ceux qui veulent faire couler le sang. Alors, tous, on joue au football, en espérant qu’un jour, oui, un jour peut-être, un riche homme d’affaires qatari ou un prince saoudien nous trouve et qu’il décide de nous emmener loin de la guerre, cette guerre entre deux peuples autrefois opprimés et persécutés qui n’ont pas su retenir les enseignements d’un passé pourtant pas si lointain.
Yasser a un ballon dont le cuir est presque fichu, mais c’est mieux que rien. Le terrain est un peu bosselé. On évite de jouer vers le rond central car un missile perdu est venu se loger au fond du sable fin. Je joue attaquant. J’ai la rage.

Lorsque j’ai la balle aux pieds, je ne pense plus à ma petite sœur tombée sous les tirs de mortiers, je n’imagine même plus que nous sommes en guerre. Non, le seul combat que je mène est celui qui entraînera la victoire de mes coéquipiers. Alors, je me démène comme un dératé. Et on peut dire que je suis bon. J’ai la force d’un défenseur car j’ai toujours voulu protéger les miens et j’ai la vivacité d’une étoile jaune et filante. J’enchaîne les tirs cadrés. Le gardien d’en face est très doué, mais j’arrive toujours à m’en défaire pour pousser la balle au fond des filets…
Parfois, le match peut durer pendant des heures. Même les coups de sifflets de l’ONU ne nous stoppent plus. Et puis, ça fait bien longtemps qu’on y croit plus. On ne sait pas encore combien de temps on pourra jouer, alors avec Yasser, Ahmed et les autres, on joue jusqu’à ce que nos jambes ne répondent plus. Un jour, ça paiera…

Quelques mois plus tard, un blanc vêtu comme on le fait en Occident est venu nous regarder. Il ne disait rien. Il se contentait d’observer ce qu’il se passait. Parfois, il semblait vouloir se lever, sans doute pour mieux apprécier le spectacle. Mais il ne faisait rien. Il restait assis, stoïque. A la fin, lorsqu’il fut le temps de rentrer chez nous, cet homme mystérieux vint à ma rencontre. Il avait dans son grand sac une demi-douzaine de bouteilles d’eau. Il ne savait pas, lui, que ce geste était l’une des plus belles choses qu’il pouvait nous arriver. Une poignée de minutes passèrent et il prit le temps de s’asseoir à côté de moi. Il avait remarqué ma ténacité. Il m’a dit que je jouais avec mon cœur, que parfois, je pouvais paraitre badin mais j’avais toujours cette hargne qui mettait à coup sûr mes adversaires en dehors du coup.

Autrefois, lui aussi avait ressenti ce sentiment d’abnégation et il avait joué pour ces clubs dont on porte les maillots, comme l’AC Milan ou le Real Madrid. A ce moment précis, je sentis alors que ce qui rassemblait les peuples opprimés comme nous et ceux qui vivent heureux comme lui, c’était bien la passion. Et lui, c’était un jeune retraité qui ne savait que faire de tout cet argent qu’il avait amassé pendant toute une carrière durant. Quand il a raccroché les crampons, il a pris une année sabbatique. Pour réfléchir. Pour savoir comment il pouvait améliorer d’un pouce la condition de notre monde. Finalement, il a ouvert une école de football au Qatar. Il voulait donner la chance aux petites gens comme moi de traverser le monde et de viser les étoiles. Il disait qu’avec mon talent, je pouvais aller très loin. Il me l’avait dit clairement : il me voulait dans son équipe.

La semaine prochaine, je pars en direction de l’Est. Je laisserai tout. Mes parents, mon chien et mes corvées. Mais un jour, je reviendrai et moi aussi, j’irai semer l’espoir auprès des miens. J’emmènerai ma famille et les amis faire le tour du monde et je les sortirai de cette vie pénible. Peut-être même que d’ici là, les conflits se seront arrêtés pour de bon et qu’on vivra tous en harmonie dans cette terre si pieuse.

La veille de mon départ, j’allai rejoindre mes amis pour une dernière partie endiablée. Je leur donnais tout. Et eux n’étaient pas jaloux. Ils m’ont salué en héros et en ami, comme si j’avais déjà fait mon jubilé. Demain, je ne les reverrai plus avant un certain temps. Il ne me restait plus qu’une nuit de peur pour ma propre vie. Pour eux et pour Yasser surtout, il leur restera sans doute une vie. Une nuit, voilà ce qui me séparait d’une seconde naissance.
Oui, mais… Mais plus tôt dans la journée, un fou s’était fait exploser dans un centre commercial de Tel-Aviv. Israël était en panique. Leurs autorités étaient folles de rage. Il devait y avoir des représailles. Alors que je rentrais, je vis mon village en feu et j’entendais le bruit sourd des avions qui déposaient leurs ballons juste au-dessus de nos têtes. Soudain, j’entendis un bruit de plus près et puis, plus rien.
Je me réveille dans un hôpital de fortune quelques jours plus tard. Mes jambes et mes rêves fauchés.

Louis SIMON.

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