Le tennis français me fait peur

Dans une semaine, je serai sur la route vers le Nord, vers Lille exactement, pour aller voir et supporter l’Équipe de France en demi-finale de Coupe Davis contre l’Espagne de Rafael Nadal. J’y vais mais j’ai peur. J’ai peur de ne pas vibrer, de ne pas pouvoir sauter de joie ou de trembler. J’ai peur parce que le tennis français est au plus mal depuis plusieurs mois. Aucun français (masculin ET féminin) en quart de Grand Chelem cette saison. C’est à l’US Open, qui se déroule en ce moment même, que les français ont été le plus absents : aucun joueur en ⅛ (malgré 10 qualifiés pour le 2ème tour), et la seule Caroline Garcia en ⅛ chez les femmes. Au-delà d’une belle demi finale de Coupe Davis (qui pourrait être la dernière rencontre de Coupe Davis jouée en France), le futur du tennis français est à craindre, la saison 2018 ne fait que le confirmer.

2018 : l’absence de Tsonga se fait sentir

Après la victoire en Coupe Davis l’an dernier, on s’imaginait que les bleus pourraient surfer sur cette belle vague. D’ailleurs, on ne pouvait pas mieux commencer ! Victoire de Monfils à Doha et de Simon à Pune. Deux finales 100% française à Montpellier (ATP250) entre Gasquet et Pouille et à Bois-le-Duc (ATP250) entre Gasquet et Chardy, 2 autres finale pour Pouille à Marseille (ATP250) et Dubai (ATP500). Et depuis ? Plus rien à part la finale de Mannarino à Antalya (ATP250) en Juin et celle de Gasquet à Bastad (ATP250) en Juillet dernier ! C’est pauvre. D’autant plus que ça n’est pas ce qui fait rêver. Dans les tournois qui comptent, les Grands Chelem et les Masters 1000, les français brillent par leur absence. Tsonga étant loin des terrains, seul Gasquet a su atteindre les quarts (ou plutôt 1 quart), c’était à Monte-Carlo. A une semaine d’un grand rendez-vous, ces résultats font froid dans le dos. Et si samedi soir, la demi-finale était déjà perdue ? Parfois j’en viens même à n’espérer qu’une seule victoire, celle du double. En témoigne la saison de ceux censés être les têtes d’affiche du tennis français.

Les meilleurs résultats des Français en Masters 1000 en 2018

Gasquet ou la révolution avortée

Richard Gasquet lors de l’US Open – Image Le Figaro

Le Biterrois, par exemple, a commencé l’année en s’attachant les services de Fabrice Santoro avec pour projet d’aller de l’avant et de raccourcir les échanges. On l’a vu un peu mais surtout sur les petits tournois (Marseille, Bois le Duc, Bastad). Et sinon, pas de chance : sur 3 des 4 Grands Chelem, il tombe sur Federer (Australie), Nadal (Roland Garros) et Djokovic (US Open) au 3ème tour. Bilan : 3 défaites sèches. Pas un set de pris. Où est passé le projet ? Sur ces 3 matchs, il est retombé dans ses travers en restant planté la plupart du temps loin derrière sa ligne. Quitte à se prendre une nouvelle taule, autant essayer quelque chose de nouveau et aller de l’avant ! Je n’imagine même pas que Santoro ne lui ait pas suggéré l’idée… Depuis quelques semaines, il est retourné avec son ancien coach, Sébastien Grosjean, comme pour souligner le retour en arrière.

N’attendez plus rien de Monfils

La chance au tirage, ça se provoque. Je pensais que Monfils l’avait compris en ce début d’année. Il part en Amérique du Sud pour se “préparer pour Roland”. L’objectif est double : engranger de la confiance sur la terre et des points pour être tête de série (la plus élevée possible) et ainsi éviter un gros trop tôt. Mais il est là bas en vacances, ou plutôt en exhibition. Ses matchs ne sont d’aucune utilité : 5 victoires en 3 tournois alors qu’il aurait légitimement pu prétendre à au moins un titre. Son calendrier surchargé l’oblige ensuite à se retirer des épreuves sur terre les unes après les autres et il arrive à Paris en méforme. Cet été, encore mieux, il ne dispute aucun tournoi avant l’US Open, LE tournoi qui lui réussit. Il abandonne au 2ème tour contre Nishikori. Quelle est le projet de ce joueur si talentueux ? Que veut-il réellement ? Qu’il nous le dise pour qu’on arrête d’espérer le voir s’imposer !

Un leadership lourd à porter pour Pouille

Pouille, lui, devait être celui qui sera le seul leader du tennis français. Très vite, cette phrase s’est conjuguée au présent. L’absence de Tsonga pour blessure l’a propulsé seul joueur français du top 20. Et on sent qu’il a beaucoup de mal avec ce nouveau statut, à la manière d’une Mauresmo lorsqu’elle jouait à Paris. Cette année, il n’a pas réussi à confirmer ses deux bonnes précédentes saisons. Pourtant, il a enchaîné quelques titres et finales dans des ATP250 et 500. Mais en Grands Chelem et Masters 1000, il n’a pas fait mieux que deux 3ème tour à Roland Garros et New-York (7 victoires dans ces deux catégories de tournois).

Le déclic pour s’imposer régulièrement dans les matchs importants ne semble pas avoir été passé. On espère qu’avec l’aide de Tommy Haas, il pourra enchaîner les bons résultats dans le futur mais que la marche semble haute…

2018 accentue le constat général des dernières années

Le tennis français ne fait plus rêver. Depuis quand n’a-t-on plus tremblé devant un match d’un Français ? Le dernier très bon match est le 1/8 de finale de l’US Open de Pouille face à Nadal en 2016. Le temps commence à être long. On arrive maintenant à la fin d’une période dorée. Cette génération, emmenée par les “4 Mousquetaires”, qui n’ont jamais demandé à être comparés à leurs illustres ancêtres, laisse peu à peu la place. Une place que personne ne semble vouloir occuper. Depuis plusieurs années, le constat est claire : de moins en moins de français occupe le top mondial. Même si 10 unités sont encore classées parmi les 100 (derrière les américains avec 12), 3 seulement ont moins de 30 ans. Le classement du meilleur Français est d’ailleurs en chute libre. Lundi, il n’y en aura plus aucun dans le top 20 (Gasquet sera 24ème). L’année prochaine, avec le passage à 16 têtes de série en Grand Chelem, il se pourrait qu’aucun de nos bleus soit protégé.

Evolution du classement du meilleur Français (bleu) et du nombre de Français dans le top 20 (rouge)

Le semi échec de Noah

Inquiétant aussi, l’influence de Yannick Noah. A l’inverse d’une Mauresmo qui a fait passer un cap à Garcia et Mladenovic lors de son capitanat en Fed Cup, le dernier vainqueur français de Grand Chelem ne semble pas transmettre les bienfaits de son expérience. Depuis qu’il est capitaine, la plupart des joueurs (à part Pouille qui s’est révélé en 2016) ont quasi régressé. On n’a jamais senti de révolution dans chacune des carrières individuelles depuis que Noah est arrivé. Il n’y a pas eu d’effet Noah. De plus la communication avec le groupe a l’air inexistante, en témoigne les relations avec Monfils ou encore l’attitude du capitaine et de Tsonga lors de la demi contre la Serbie. Dommage, quand on voit les très bons résultats d’équipe obtenus dans la compétition, qu’il n’ait pas pu faire passer son expérience de la gagne.


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Yannick Noah et Jo-Wilfried Tsonga lors de la demi-finale de Coupe Davis 2017

4 Mousquetaires face au Big 4

Si le pire arrive, quel bilan dresser de ses années “en or” ? Celui-ci n’est pas si prolifique que ça. Depuis 2005 et l’arrivée de Gasquet sur le circuit, une seule finale de Grand Chelem (Tsonga), 2 Masters 1000 (Tsonga encore) et une cinquantaine de titre 500 et 250. La Coupe Davis, tant attendue, vient embellir le constat, mais elle ne cache pas tout. Oui la France gagne. Pardon, mais, ce n’est pas un titre à Bastad ou à Marseille qui me fait vibrer. C’est très bien mais on attend mieux de joueurs qui clament vouloir mieux. Comment se fait-il qu’aucun français n’est pu soulever un des 4 titres du Grand Chelem. Ne serait-ce qu’UN ! Les excuses du type “le Big 4 a tout gagné” ou “il n’y a que 7 nations à avoir gagné un Grand Chelem depuis 2004” sont trop faciles. Certes, depuis 2005 et l’Open d’Australie remporté par Safin, seuls 4 hommes (hors Federer, Nadal et Djokovic) ont pu s’imposer. Pourquoi Cilic, Wawrinka, Murray ou del Potro ont réussi cet “exploit” pendant cette période dominée par des légendes ? Pourquoi aucun bleu ne fait parti de cette liste ? Je ne pense pas qu’ils aient moins de talent. C’est bien beau de se dire qu’en France, on a l’un des plus beau revers au monde ou l’un des meilleurs showmen, mais s’il n’y a pas de résultat… Il aurait fallu plutôt se dire : “Eux l’ont fait, à notre tour.” Et si c’est moins esthétique, pas grave, l’important c’est le résultat : il vaut mieux gagner avec la hargne de Nadal qu’avec le revers de Gasquet. D’ailleurs, ça n’est pas uniquement la faute du Big 4 si les Français ne gagnent pas. Si l’on prend les 8 Grands Chelem non gagnés par les 3 monstres cités avant, nos 4 Mousquetaires n’ont été battu que 12 fois par un membre du Big 4 soit dans 40% des cas (Tsonga était forfait pour deux d’entre eux). Oui, il restait peu de place, mais il en restait.

Du mieux dans les autres disciplines

Le bilan en simple à beau être catastrophique, dans les autres disciplines, il est beaucoup plus brillant. En double par exemple, depuis quelques années, la paire Herbet-Mahut est une des meilleures au monde avec 3 titres du Grand Chelem et 6 Masters 1000. Le premier est d’ailleurs devenu numéro 1 mondial de cette spécialité en Juin 2016. Chez les femmes aussi, Kristina Mladenovic associée à Caroline Garcia puis à Babos a su remporter des titres importants. La France n’a jamais manqué de ressources en double : Benneteau, Roger-Vasselin, Llodra, Santoro, Clément. Ils ont tous gagné des grands titres.

Chez les femmes aussi, en simple, alors que l’ont pensait qu’après Mauresmo, personne ne pourrait atteindre le même niveau, plusieurs compatriotes parviennent à percées. Bartoli a gagné Wimbledon en 2013, Garcia et Mladenovic ont atteint le top 10 cette année (et même la 4ème place pour Garcia lundi). Pour ces deux dernières, des progrès restent à faire, et le niveau est fluctuant mais leurs résultats sont porteurs d’espoir à condition de régler leurs problèmes.

Caroline Garcia et Kristina Mladenovic remportant Roland Garros en double en 2016 – Image La Voix du Nord

En tennis en fauteuil également, Stéphane Houdet possède l’un des plus beaux palmarès du sport français : 23 titres du Grand Chelem (4 en simple, 19 en double), double champion paralympique du double, vice champion en simple et 6 fois vainqueur de la World Team Cup. En plus, il n’est pas tout seul, Michaël Jeremiasz et Nicolas Peiffer sont à associer au beau bilan bleu. Mais alors, pourquoi ça marche chez eux et pas en simple ? Houdet est contemporain de la légende Kunieda, Mahut joue en même temps que les frères Bryan. Les problèmes et les solutions ne sont bien évidemment pas les mêmes mais je pense que chacun peut trouver des conseils dans la réussite des autres. Houdet déclarait en décembre dernier, lorsque nous l’avions rencontré que “celui qui veut cherche un moyen, celui qui ne veut pas cherche des excuses“. Pour gagner, arrêtons de nous plaindre et mettons nous au travail.

Le futur s’assombrit ?

On parle très souvent de “vide générationnel”. La relève tarde à se faire connaitre. C’est peut être ce qui me donne le plus d’espoir. Ces “Champion[s] que la France attend” doivent grandir et progresser sans subir la pression de l’impatience. Et tant pis s’ils émergent à 25 ans. Wawrinka par exemple a “commencé” à gagner à partir de 2014, à 29 ans. Les jeunes, Ugo Humbert et Corentin Moutet, sont de ceux qui progressent sans bruit sur le circuit Challenger. Cette année, leurs premières apparitions en Grand Chelem ont été pleines de promesses avec une victoire chacun. Même lors de sa défaite, Humbert a fait un excellent match contre Wawrinka à New York. Moutet, lui, a été très intelligent lors de sa victoire face à Karlovic Porte d’Auteuil. C’est cet état d’esprit qu’il faudra garder.

Ugo Humbert à l’US Open 2018 – Image L’Equipe

Malgré ces deux jeunes joueurs, les autres peinent à s’imposer. Après Lucas Pouille, il y a un vide de 3-4 ans. Et avant lui, il y en eut un équivalent. La Fédération doit prendre des décisions qui empêcheront ses trous. Notre tennis national est aujourd’hui à un tournant. Il peu soit s’effondrer, comme le tennis suédois dont les derniers champions sont Thomas Johansson et Robin Soderling, ou renaître comme le tennis américain qui commence à refaire émerger des joueurs capable de succéder à Roddick ou Agassi.

Malheureusement, la victoire en Coupe Davis l’an dernier n’a pas eu l’effet escompté. Quand on parle de la victoire des bleus, on parle plus de leur parcours facilité par l’absence de “cadors” que du titre. Cet effet s’est ressenti avec la baisse du nombre de licenciés et le passage sous la barre du million. La tendance était inversée lors des victoires de 91, 96 ou 2001. C’est donc toute la fédération qui en pâtit. Au-delà de cette baisse, une fracture semble aussi s’être créée entre elle et les joueurs. Depuis le vote exécutant la Coupe Davis, les joueurs ne soutiennent absolument plus le Président Giudicelli quelque soit l’affaire.

“Il y a encore des gens comme le Président de ma fédération qui vivent dans un autre temps”

Alizé Cornet à propos des déclarations de Giudicelli sur la combinaison de Serena Williams

Le public du stade Pierre Mauroy lui réserve très sûrement un accueil encore plus glacial. Nicolas Mahut avouait sur Twitter que le choix du Président et de la fédération était “très difficile à assumer en tant que français.” De plus la gestion de certains cas est étrange. La fédé agit comme si Garcia n’était plus licenciée : aucune communication sur elle ou d’interview, aucune tentative de rapprochement (des deux côtés certes)… Ensuite, les capitanats ont été annoncés avant que l’assemblée générale ne vote en faveur de la réforme de la Coupe Davis. Ainsi, la nouvelle capitaine, Amélie Mauresmo, se pose des questions quant à son maintien à la tête de l’équipe. Comment ne pas se sentir trahi ? Bref, tant d’améliorations sont nécessaires à tous les étages pour faire progresser et briller à nouveau notre tennis, notre sport. Une des premières annoncées par Giudicelli est le rapprochement avec les structures privées comme l’académie Rafael Nadal à Majorque ou le centre d’entrainement de Thierry Ascionne. En effet, la France possède un Grand Chelem sur terre battue mais les joueurs ne sont pas formés sur cette surface (la quasi totalité des ligues n’ont que des terrains en dur) : cela réduit considérablement les chances de bien y figurer. Aller s’entraîner régulièrement en Espagne permettrait de maîtriser un peu plus le jeu de terrien. Il faut mettre toutes les chances de son côté. J’espère que ça n’est que le début.

 

C’est donc la boule au ventre que je vais me rendre au stade Pierre Mauroy. Le tennis français doit à tout pris se relever et la dernière vraie Coupe Davis est un très bonne occasion. Elle l’est d’autant plus qu’il faudra affronter le numéro 1 mondial, Rafael Nadal. J’ai peur des décisions qui pourraient être prises dans les plus hautes instances de notre fédération. Mais, j’irai à Lille plein d’espoir. Avec l’espoir d’une belle victoire devant un public conquis. Avec l’espoir que de bons changements vont être engagés. Enfin, avec l’espoir d’être admiratif dans quelques années.

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A propos de l'auteur

Grand joueur de tennis et ingénieur à ses heures perdues... ou l'inverse je sais plus. Une religion ? Le Federerisme @CaptainMiddle

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