Tour de France 1969 : Eddy Merckx mange la concurrence

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30 ans après Sylvère Maes, la Belgique a-t-elle trouvé son successeur en Eddy Merckx ? À 24 ans, il avait déjà un palmarès impressionnant : Milan-San-Rémo 1966, Championnat du monde et Milan-San-Rémo 1967, Paris-Roubaix et Giro 1968 (classements par points et de la montagne en prime !). Cette année, il a encore fait mieux : Paris-Nice, Milan-San-Rémo, Tour des Flandres, Liège-Bastogne-Liège. Face à ce jeune Cannibale, les anciens vainqueurs ont répondu présent comme Jan Janssen (1er en 68) et Aimar (1er en 66) au sein de la formation « Bic », Roger Pingeon (1er en 67 et récent vainqueur du Tour d’Espagne), Felice Gimondi (1er en 65). Sans oublier, parmi les autres prétendants, Raymond Poulidor (Mercier), les Espagnols de chez « Kas » Gandarias, Gomez Del Moral ou Gonzalez ainsi que des jeunes pousses comme Luis Ocaña (Fagor) ou un autre Belge Lucien Van Impe (Sonolor).

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Altig, premier maillot jaune …

D’abord, lors du prologue à Roubaix, le tirage au sort a mis dans l’obligation Guillaume Driessens, le directeur sportif de la formation Faema de désigner l’un des siens pour ouvrir le circuit de 10,4 kilomètres. À la grande surprise du public, Eddy Merckx s’est élancé en premier pour avoir longtemps le meilleur temps en 13’07”. Mais, comme en 1962 et en 1966, Rudi Altig (Salvarani) a enfilé le premier maillot de leader en allant 48 km/h de moyenne et en battant de 7 secondes le temps de Merckx. Cependant, le Belge a déjà relégué Gimondi à 14’’, Poulidor à 15’’, Pingeon à 25’’, Van Springel à 38’’ et Aimar à 50’’. Jan Janssen (9ème du prologue à 27 secondes) a été copieusement sifflé par les supporters belges. Puisque le Néerlandais avait critiqué le fait que, contrôlé positif lors du dernier Giro, Merckx avait bénéficié d’une mesure de clémence de la part des instances internationales qui ne l’avaient pas suspendu. Alors que le Batave avait été sanctionné d’un « arrêt de travail » d’un mois après Paris-Nice.

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Le lendemain pour la demi-étape vers Woluwé-Saint-Pierre, la course a été très animée en passant sur les monts Flandriens et devant une foule très nombreuse. Le champion de Belgique Roger De Vlaeminck a mis le feu aux poudres dans le Mur de Grammont (km 64), immédiatement suivi par Merckx, Dancelli, Van Impe et Van Springel puis par Gimondi, Janssen, David, Wagtmans, De Witte et Leman. Il a fallu 26 bornes pour les faire revenir dans le peloton. Pingeon et Pérez-Frances ont contre-attaqué mais les équipiers d’Eddy Merckx les ont fait revenir à la réalité. La côte pavée de Hoeillart a permis de créer du mouvement. Mais, les deux derniers fuyards ont été repris à 7 kilomètres du but. Après avoir lancé de très loin son sprint, Merckx a été débordé par Marino Basso (Molténi) qui s’est imposé. L’Italien a devancé Jan Janssen et Roger De Vlaeminck. Altig était toujours en jaune.

Mais, l’après-midi, lors du chrono par équipes de 15,6 kilomètres autour de la ville Belge avec un circuit de 7,8 km à couvrir 2 fois, le public en a eu pour son argent. Même si les temps étaient neutralisés pour le classement général, des bonifications de 20’’, 10’’ et 5’’ étaient attribuées aux 3 premières équipes. La formation Faema sublimée par Eddy Merckx en chef de file l’emportait devant les Bic de Janssen et Aimar aux coude et les Salvarani de Gimondi et du maillot jaune Rudi Altig. Ce dernier a dû laisser sa tunique de leader à Merckx pour huit secondes.

… Julien Stevens en jaune dans les Ardennes …

Puis, direction Maastricht avec de belles bosses à travers les Ardennes au menu. Les Faema ont calmé les velléités Rudi Altig (Salvarani) et de Janssens notamment. Cependant, Momene, Gomez Del Moral sont déjà relégués à 5’28’’, le jeune Van Impe à 9’41’’, Huysmans et Gabica à 10’7’’. Sur les terres Néerlandaises, l’équipier Julien Stevens s’est extirpé en compagnie de W. In’t Ven (Mann-Grundig), Harrison (Frimatic) et Balmamion (Salvarani). Il s’est montré le plus rapide de ce groupe pour prendre le maillot jaune à son leader pour 12 secondes.

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À Charleville, Eric Leman (Flandria), déjà vainqueur à Auxerre l’année précédente, s’est imposé au sprint devant Marino Basso. Le Belge de 23 ans s’était déjà imposé cette année lors de trois étapes du Tour d’Andalousie et a remporté la semi-classique À travers la Belgique au printemps.

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Ensuite, Rik Van Looy (Willem II Gazelle) nous a livré un dernier récital en solitaire vers Nancy. Le Belge, lauréat de Grand Prix E3, a eu jusqu’à plus de 12 minutes d’avance que le peloton emmené par l’équipe du maillot jaune ait décidé de rouler pour finalement avoir un écart de 42 secondes pour que Stevens soit toujours en jaune.

… Désiré Letort en jaune dans les Vosges …

Les Vosges se sont ensuite présentes aux coureurs avec notamment un gros orage sur le col de la Schlucht. D’ailleurs, ces précipitations ont été fatales au meilleur grimpeur de l’édition précédente Aurelio Gonzalez. Deux deux coureurs Joaquim Agostinho (Frimatic) et Charly Grosskost (Bic) se sont ensuite isolés à l’avant. Mais, ce dernier a été victime d’une chute et a dû laisser filer le Portugais. Agostinho s’est imposé à Mulhouse. Derrière, depuis l’ascension du Firstplan, 20 hommes ont distancé le reste du peloton : Eddy Merckx, Pingeon, Poulidor, Gimondi, Janssen, Letort, Altig, Van Springel, Ocaña, Delisle, Grosskost, Panizza, David, Galera, Wagtmans, Harrison, Vianelli, De Vlaeminck et Van Impe. Le maillot jaune Stevens et Lucien Aimar étaient en difficulté et ont perdu beaucoup de temps. Au final, ce groupe de leader est arrivé avec moins de 20 secondes de retard et Letort a pris la possession du maillot jaune.

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… mais Eddy Merckx endosse enfin le maillot jaune …

Entre Mulhouse et le Ballon d’Alsace, le maillot blanc Eddy Merckx a pris le pouvoir. Pourtant, Rudi Altig était parti seul avant le col de Grosse-Pierre et Wagtmans (Willem II Gazelle) un peu après. Mais, le talentueux Belge a accéléré à 45 kilomètres de l’arrivée avec Joaquim Galera (Fagor) et Roger De Vlaeminck (Flandria) dans son sillage. Ils ont rejoint le duo et Eddy Merckx les a lâché dans l’ultime ascension. L’Espagnol a fini à moins d’une minute tandis que l’Allemand a concédé presque deux minutes. 14 coureurs (Janssen, Gimondi, Pingeon, Van Impe, Gandarias, Poulidor, Aimar, Vianelli, Delisle…) ont perdu 4’21”.

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Vers Divonne-les-Bains, les équipiers du maillot jaune ont contrôlé les 50 premiers kilomètres avant de laisser filer Mariano Diaz (Fagor) au pied de la côte de la Croix-de-Saint-Marc. Le petit Espagnol s’est imposé en solitaire devant, à presque deux minutes, Wagtmans (Willem II Gazelle) et Momene (Fagor) qui étaient parti dans la descente du col de la Faucille.

La huitième était divisée en deux. D’abord un contre-la-montre tout plat de 8 bornes à Divonne-les-Bains remporté par Eddy Merckx. Le Belge a battu de deux secondes Altig. Derrière ce duo, à 15 secondes, Pingeon a battu Poulidor d’une petite seconde tandis que Gimondi (13ème à 26’’) et Aimar (21ème à 35’’) n’ont pas impressionné. L’après-midi, cap vers Thonon-les-Bains, pour une étape pour les baroudeurs. Parti après 27 kilomètres puis après Michele Dancelli a devancé son partenaire de fugue Andres Gandarias. Le peloton a rejoint la ville sur les bords du Lac Léman avec un peu moins de deux minutes de retard. Luis Ocana (Fagor) a mis fin à ses souffrances lors de cette étape en abandonnant.

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Pour la première étape alpine, le Belge Bracke (Peugeot) était parti seul à l’avant de la course. Alors que au sein du peloton, un équipier de Merckx, Martin Vandenbossche, a réalisé un grand numéro en faisant exploser le peloton. Puis, Merckx, Poulidor, Pingeon, le néo-pro de chez « Sonolor » Van Impe et les ” Kas ” Gandarias, Galdos et Lazcano ont pris les rênes de la course. Dans le dernier kilomètre de la Forclaz : Roger Pingeon (Peugeot) a placé une terrible attaque et seul Merckx a pu le rejoindre dans la descente. À Chamonix, le Français a battu au sprint le maillot jaune. Du côté d’Altig, 2ème du général au matin, il a terminé à 7’59”. Pour les autres ? Poulidor et Van Impe ont perdu 1’33’’, Janssen et Gimondi 2’13’’, Van Springel 2’59’’. Merckx a un nouveau dauphin au général donc avec Pingeon à 5’21”.

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La deuxième étape dans les Alpes a débuté sous une pluie glaciale. La première ascension du col de la Madeleine a eu lieu avec de la neige au sommet. Alors, Eddy Merckx a crevé dans la descente, Gimondi en a profité pour la jonction avec le duo de tête. Mais la longue vallée en direction du Télégraphe a permis une jonction avec un groupe de presque 25 hommes. Les favoris se sont attaqué dans le Galibier mais Herman Van Springel (Mann-Grundig) a réussi à distancer dans la descente le reste du groupe pour lever les bras à Briançon. Deux minutes plus tard, Merckx a pris le meilleur au sprint devant 6 compagnons de route dont son dauphin Pingeon. Cette étape a été marquée par les abandons de De Vlaeminck, Basso, San Miguel et 10 autres coureurs.

… Eddy Merckx est intraitable dans les Alpes …

Sur la route de Digne, dans le col d’Allos plus précisément, Pingeon est passé à l’attaque loin du sommet. Mais, Merckx l’a rattrapé aussitôt avec Gimondi et Gandarias. Hoban et Poulidor ont fait la jonction plus haut. Puis, le maillot jaune a attaqué seul et Gimondi et Pingeon sont obligés de rouler à fond pour revenir sur lui. Dans le col du Corobin, Merckx et Gimondi ont lâché le Français. Au sprint, pas de pitié, le maillot jaune a battu l’Italien. Pingeon a fini avec Mascaro à 22 secondes. Avec cette opération, le Transalpin s’est placé sur le podium provisoire, 3e à 7’29”.

Par la suite, le vent s’est mis à souffler en Provence pour la 12e étape vers Aubagne. De Boever (Flandria) a démarré. Puis, le maillot jaune Merckx, accompagné de ses équipiers Swerts et Van Schil, de Gimondi (3ème du général), Gandarias (6ème), Abrahamian (Sonolor), Karstens (Peugeot), Beugels et Riotte (Mercier) ont sauté dans sa roue. Voyant son leader piégé, Karstens était contraint de redescendre au niveau de Pingeon pour réduire l’écart. Gimondi, Merckx, Gandarias et Van Schil se sont isolés dans le col de l’Espigoulier. Malgré les efforts de Pingeon, le Tricolore a perdu 1’23” à l’arrivée. Devant, Felice Gimondi (Salvarani) a remporté le sprint pour la gain de l’étape après avoir débouché en tête sur la piste en cendrée d’Aubagne. Il a devancé Gandarias et Eddy Merckx. L’Italien s’est fortement rapproché de la deuxième place au général de Pingeon.-, trois secondes.

Le lendemain, le vent a provoqué un fort retard de la part du peloton à travers la Camargue. Le directeur de la course et les directeurs sportifs ont placé sa voiture devant les coureurs ou sur les bas-côtés pour les protéger. À La Grande Motte, un groupe de 17 s’est présenté pour la gagne. Guido Reybrouck, un équipier du maillot jaune, s’est montré le plus rapide devant Jan Janssen et Eric Leman.

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Vainqueur à Mulhouse, Joaquim Agostinho (Frimatic) a récidivé en solitaire à Revel en profitant des routes sinueuses et vallonnées de Haute-Garonne.

… Eddy Merckx dominant sur le contre-la-montre …

Ensuite, la quinzième étape était un chrono individuel à Revel de 18,5 km autour du lac de Saint-Ferréol. L’itinéraire était plutôt vallonné avec une côte de 2,5 km à Pont-Crouzet puis une montée assez sèche de 700 m. avant d’entamer la longue descente vers Revel. À 45,792 km/h de moyenne, Eddy Merckx (Faema) a encore démontré sa domination. . Il a de nouveau distancé ses suivants Pingeon de 52 secondes et Poulidor de 55 secondes. Gimondi, agacé par des problèmes intestinaux, a terminé huitième à 1’33”.

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À l’économie sur le contre-la-montre de la veille, Raymond Delisle s’est lancé à l’avant de la course dans le Portet d’Aspet loin de l’arrivée malgré une chaleur accablante. Malgré la poursuite de Janssen (Bic) et Panizza (Salvarani), le Français s’est imposé de plus de 20 secondes. Parti dans le dernier kilomètre du Portillon, Eddy Merckx s’est ajouté un petit matelas de 18 secondes sur Pingeon.

… la démonstration dans les Pyrénées …

L’étape de Mourenx a d’abord été la fin des ambitions de Gimondi, le troisième du classement général était toujours malade et a perdu un quart d’heure. Eddy Merckx, de son côté, a encore fait des siennes en plongeant tête baissée dans la descente du Tourmalet. Alors qu’il figurait dans un groupe avec son équipier Vandenbossche, Gandarias, Poulidor, Bayssière, Zimmermann, Gutty, Pingeon et Theillière. L’écart a plus que doubler lors de l’ascension de l’Aubisque. Au final, il a relégué ses adversaires à près de 8 minutes. Un grand exploit !

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L’étape de Bordeaux a couronné Barry Hoban (Mercier) qui a battu au sprint dans un groupe de cinq Ottenbros (Willem II Gazelle) et Guerra (Salvarani). Le Britannique a apporté un troisième bouquet dans son escarcelle après à Sète en 1967 et à Sallanches en 1968. Du côté de Brive, Hoban a doublé la mise un autre Willem II Gazelle Dolman et Guerra, toujours au sein d’un groupe de cinq.

Au Puy-de-Dôme, la lanterne rouge Pierre Matignon (Frimatic-De Gribaldy) a bénéficié d’une belle avance pour gagner cette étape difficile dans le Massif Central. Derrière, 10 coureurs (Poulidor, Gutty, Merckx, Gandarias, Wagtmans, Panizza, Vandenbossche, Agostinho, Van Impe et Pingeon) se sont extirpés dans la montée finale. Dans les derniers kilomètres, Merckx, Poulidor et Gutty se sont détachés mais le rythme était trop violent pour Poupou qui a cédé et s’est fait dépasser par Pingeon et Vandenbossche. Au final, Eddy Merckx a réglé au sprint pour la 2ème place le surprenant Gutty.

Puis, la très longue étape vers Montargis a présenté une longueur de 329 kilomètres tout ça en dernière semaine de course à travers les routes escarpées du Puy-de-Dôme et de l’Allier. Sur la piste en cendrée de Montargis, Herman Van Springel a glané sa 2ème victoire d’étape après Briançon. Le Belge a battu Ottenbros et Santambrogio au sprint après plus de neuf heures de course.

… le jeune Eddy Merckx un peu nerveux mais gagnant

Enfin, pour la dernière journée, deux demi-étapes ! Le matin, les baroudeurs en ont profité pour s’adjuger un dernier bouquet. Dans un groupe de six et parti à 500 mètres de la ligne, Jozef Spruyt a levé les bras à Créteil. Le peloton a franchi la ligne 5’27” après. Pour conclure cette Grande Boucle 1969, Eddy Merckx a montré un peu nervosité sur le contre-la-montre final de 36,8 kilomètres avec un virage manqué peu après le départ, un accroc du même genre à proximité du but et, pour finir, une hésitation au dernier carrefour, devant l’entrée du vélodrome de la Cipale. Cependant, le Belge s’est offert un dernier bouquet en battant de 53 secondes Poulidor et de 1’14” Pingeon.

Eddy Merckx a écrasé l’événement comme prévu avec 6 victoires individuelles, maillot jaune, maillot vert, maillot blanc du combiné « Gan », Grand Prix de la Montagne, trophée du plus combatif, premier au challenge par équipes. Son dauphin Roger Pingeon, est relégué à 17’54’’. D’ailleurs, deux Français ont accompagné le Belge sur le podium avec la troisième place de Poulidor à 22’13”. Le 13e du classement général s’est situé à plus d’une heure du maillot jaune ! Le 34e à plus de deux heures ! Il faut remonter à Coppi en 1952 pour relever un écart plus important sur son dauphin (28’17’’ sur le Belge Ockers). Le “Cannibale” sera reçu par le roi Baudouin recevra en grande pompe dans son château de Laeken, le lendemain de son sacre. Le début d’un règne ?

CLASSEMENT GÉNÉRAL :
1. Eddy Merckx (Faema) en 116 h 16 min 02 s
2. Roger Pingeon (Peugeot-BP-Michelin) à 17 min 54 s
3. Raymond Poulidor (Mercier-BP-Hutchinson) à 22 min 13 s
4. Felice Gimondi (Salvarani) à 29 min 24 s
5. Andrés Gandarias (Kas-Kaskol) à 33 min 04 s
6. Marinus Wagtmans (Willem II-Gazelle) à 33 min 57 s
7. Pierfranco Vianelli (Molteni) à 42 min 40 s
8. Joaquim Agostinho (Frimatic-De Gribaldy-Viva-Wolber) à 51 min 24 s
9. Désiré Letort (Peugeot-BP-Michelin) à 51 min 41 s
10. Jan Janssen (Bic) à 52 min 56 s

Photos : le Dico du Tour, lagrandeboucle.com, Getty Images

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