Ça roule…

Affaire Festina : l’autre Juillet 1998

Il y a 20 ans, la France célébrait ses champions du Monde, Zidane, Barthez, Djorkaeff. Une semaine plus tard, elle riait des larmes d’un Français peroxydé attablé “Chez Gillou”, accroché à son maillot Festina. Une époque, deux ambiances.

Si on vous demande ce que vous faisiez le 8 Juillet 1998, vous répondriez sûrement que vous étiez devant votre télé ou un écran géant. Davor Süker d’abord buteur, Lillian Thuram deux fois, le doigt sur le bouche, l’histoire est connue. Mais si vous le demandiez à une équipe de la douane française, postée dès potron-minet à la frontière franco-belge, à n’en pas douter elle n’aurait pas oublié cette Fiat qui traverse leur poste à 05h40. Un homme chauve aux petites lunettes rondes, finement cerclées, conduit cette voiture, aux couleurs jaune et bleu. Une voiture comme on en arrête tous jours des dizaines et qu’on laisse repartir avec un sourire et un coup de sifflet bref. Mais le conducteur est étrange ; il s’agite. Alors la douane pousse un peu la fouille, laisse parler son expérience et son flair. Arrivés au coffre, ils lancent une affaire qui va bouleverser l’équilibre du sport cycliste pour des décennies.

Zidane et Virenque

L’homme qu’on arrête n’est pas n’importe qui. Willy Voet est le soigneur de l’équipe réputée « la plus forte du monde ». Des champions du monde, des classiques italiennes, quatre maillots blancs à pois rouges. L’équipe de Bruno Roussel est conçue pour gagner. Alex Zülle, Christophe Moreau, Laurent Brochard et les autres sont venus cette année sur le Tour de France pour appuyer la progression de leur leader, Richard Virenque : troisième en 1996 et deuxième en 1997. Attendue depuis une dizaine d’années et libérée du règne despotique de Miguel Indurain, une victoire française n’a jamais semblé aussi probable depuis 1989 et Laurent Fignon. Et puis ça aurait de la gueule, Zidane et Virenque en même temps vainqueurs, les deux nouveaux visages d’une France qui triomphe derechef, chez elle.

Crédit photo : Radio Canada

Pipo et Mario

Zidane, justement, et ses 21 copains ont bien aidé l’équipe Festina et le Tour de France cet été-là, un temps du moins. Car d’abord rétif et arcbouté sur une défense approximative, Willy Voet finit par tout déballer. Oui, les 235 ampoules d’EPO, les 120 capsules d’amphétamines, les 82 préparations d’hormone de croissance, les 60 flacons de testostérone et les corticoïdes sont bien à lui. Précisément à son équipe qui en faisait un large usage dopant depuis des années. Le 10 Juillet, le Parquet ouvre une information judiciaire et le lendemain, une réunion de crise organisée par ASO. Mais si tout ça est public, médiatisé, dans la ligne de mire d’une Ministre des Sports qui fait de la lutte anti-dopage un de ses chevaux de bataille, l’affaire ne prend pas encore, ou mollement. Le peloton n’enfonce pas un clou qu’il sent de toute façon planté dans sa cuisse. Les Français n’ont d’yeux que pour leurs footballeurs qui viennent d’atteindre une finale de Coupe du Monde historique, et veulent bien croire Jean-Claude Killy (président d’ASO) et Hein Verbruggen (président de l’UCI) qui, de concert, entonnent le couplet du « dopage [qui] n’est pas un problème en soi » dans le cyclisme.

 Jean-Marie pas tout blanc

Et on est là au cœur de toute la duplicité du système cycliste de l’époque dans son rapport au dopage. A qui Jean-Marie Leblanc, directeur du Tour, veut-il faire croire « qu’il n’avait pas conscience de l’ampleur du dopage », quand il annonce le 17 Juillet l’exclusion des Festina de la compétition ? Est-il à ce point ébranlé qu’il en oublie Pedro Delgado et son contrôle positif au probénécide, qui aura profité en roublard du trouble autour de son interdiction pour emmener le maillot jaune jusqu’à Paris ? Cet immense professionnel du cyclisme est-il si décati qu’il a effacé de sa mémoire la première victoire de Bernard Hinault en 1978 ? Alors que Michel Pollentier est leader au général après l’étape à l’Alpe d’Huez, il est exclu pour avoir contrevenu au contrôle anti-dopage (le fameux coup de la poire à urine sabotée). A-t-il vraiment cru, rempli de sa science du cyclisme, que Bjarne Riis, gentil besogneur, avait pu se transformer en machine à rouler, à grimper, et à mettre 4 minutes 30 à sa majesté Indurain grâce aux bienfaits de l’eau claire ?

Les conséquences de l’histoire qui s’écrit cette année là sur le Tour ne feront rien pour ôter cette impression de complicité passive (au moins). Surtout pas l’attitude de l’UCI à l’endroit de Lance Armstrong accusés en 2015 « d’échanges tacites ».

Festina : le feu au QG

On n’en est pas là entre ASO et Festina et au vrai, entre eux, le torchon brûle. Surtout après qu’à Cholet Bruno Roussel, directeur sportif de l’équipe française et Erick Ryckaert, médecin, sont interpelés, puis écroués deux jours plus tard. Comme leur soigneur Voet, les deux ont tenu quelques heures, juré leurs grands dieux qu’ils n’y étaient pour rien. Mais la pression est trop forte, ils sont obligés de se déballonner. Bruno Roussel, d’abord, à qui on a permis un coup de fil à sa femme et ses enfants avant que l’affaire ne sorte. Et que tout s’embrase.

“Chez Gillou” is the new hype

Après une semaine de célébrations, de Garden Party et de Gloria Gaynor, il faut bien se mettre quelque chose sous la dent. Et les aveux d’un directeur sportif qu’un système de dopage est institutionnalisé au sein de son équipe, il faut bien dire que ça accroche. Ouverture des journaux télévisés, Unes de la presse spécialisée, Jean-Marie Leblanc qui en a connu d’autres mais pas des comme ça sent que le Tour lui échappe. Les enjeux sont colossaux et il ne peut pas laisser l’amorce à liquidités de son employeur s’écrouler. Qui plus est devant des millions de paires d’yeux.

Alors à 23 heures, il annonce l’exclusion des coureurs Festina pour « manquement à l’éthique ». Logique (on n’a pas encore réuni les preuves prouvant le dopage). Mais pas pour eux. Le lendemain, Virenque&Friends sont d’avis que le spectacle doit continuer, et qu’ils ont leur partie à jouer.

Crédit photo : Le Point

On connait la chanson, « Chez Gillou », le coup de fil de Chirac. Les larmes et une maladresse langagière. Aujourd’hui, quel éclairage donner à « l’Affaire » ? D’abord rappeler que ce sont six équipes supplémentaires qui ne repartiront pas, au su de leur plein gré. Banesto, Kelme, Once, Riso Scotti, TVM et Vitalicio abandonneront, sûrement pas par solidarité avec Festina. Cette année-là Roussel, Voet et Virenque auront trinqué pour tout le monde, médiatiquement, judiciairement et sportivement.

Surtout, Festina a été une affaire de hasard, de chance et de déveine, qui s’est jouée à quelques goutes de sueur et des gestes mal contrôlés et pas d’une enquête médiatico-judiciaire comme celle qui mènera Lance Armstrong à battre sa coulpe chez Oprah.

La voie du milieu

Car Festina n’a rien empêché de ces pratiques. A peine les a-t-elle modifiées, obligeant dopeurs et dopés à posséder un coup d’avance sur les autorités, à flirter avec le règlement et poser des problèmes éthiques. Une motorhome et une chambre à hypoxie, innovation et investissement ou iniquité et dopage ?

Alors aujourd’hui entre l’angélisme des « mais les cyclistes sont les sportifs les plus surveillés du monde » (ce qui est vrai) et la suspicion généralisée d’un sport de camés, il doit y avoir une troisième voie qui constaterait à la fois que le spectacle qu’on demande, qu’on exige de ces champions est parfois inhumain et que l’illusion d’un sport propre de manière globale est fantasmatique. Bien sûr on ne sortira pas un Mickael Jordan de la cuisse d’un joueur de Nationale 1 qui sale sa soupe, et la prédominance de la dimension physique du cyclisme le surexpose, avec l’athlétisme, au problème du dopage.

Les suiveurs du cyclisme le savent, mieux que les autres, mais ne demandent peut-être rien d’autre qu’un peu de respect (de la part des organisations, des équipes, du reste du monde) et la liberté de continuer à aimer ce sport, quoiqu’on en sache.



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