Le Tour de France 1989 : la der des ders

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C’est une antienne. Quelque chose qui trotte dans tête, avec des images qui affluent. Un chrono entre Versailles et Paris, les pavés des Champs-Élysées, un guidon de triathlète. Surtout un décompte et les voix de Robert Chapatte, Patrick Chêne et Jean-Paul Ollivier. Pourtant, et si le dénouement est triomphant, improbable et touchant, on aurait tort de réduire le Tour de France 1989 à cela. Le dernier chef d’œuvre d’une époque et d’une palanquée de bonshommes. L’histoire d’une joie et d’une souffrance.



Casting 4 étoiles

Au départ, il y a 4 vainqueurs du Tour de France : Pedro Delgado, Stephen Roche, Greg LeMond et Laurent Fignon.

Le favori, c’est Delgado. Tenant du titre dans la Grande Boucle, il s’est échauffé les cuisses en remportant le Tour d’Espagne en début d’année. On parle d’un temps où la Vuelta se courait en avril.

Son principal outsider s’appelle Laurent Fignon. Il a déjà remporté deux fois l’épreuve reine et vient de doubler la mise dans la Primavera. Décidément à l’aise sur les routes italiennes, le Professeur a arraché le Giro au printemps, son premier.

Pour l’Américain, c’est une affaire moins entendue. Il revient d’une année en enfer, passée à se remettre d’un accident de chasse qui lui a laissé quelques plombs dans le corps et du vague à l’âme. 39è du Giro qui a vu son grand rival Fignon triompher, il a, une fois de plus, basé sa préparation physique autour du Tour de France.

Avec Stephen Roche, on ne parle pas d’un demi-sel non plus. L’Irlandais est le seul à avoir enquillé un triplé Giro – Tour de France – Championnat du monde. C’était deux ans auparavant, en 1987. Cette année historique lui aura laissé les cuisses dures et l’appétit en berne.

Les Tours s’en vont, ils demeurent

Ces quatre-là sont donc décidés à offrir un spectacle haletant à une compétition qui, en ce temps-là mon brave monsieur, n’en manquait pas. Sonne le glas des années Hinault, vienne le temps des batailles acharnées entre anciens outsiders, le cyclisme au panache demeure. Miguel Indurain n’écrase pas encore le suspense de son omnipotence, les oreillettes n’ont pas tout affadi.

Question spectacle, on commence par du Feydeau, un quiproquo pas piqué des vers. Pedro Delgado, dossard numéro 1 et tunique Reynolds-Banesto sur le lard, s’est acheté, plusieurs jours auparavant, une montre rutilante. Une montre-bracelet comme on en fait beaucoup en cette fin des années 1980. Période chérie, objet d’un étrange fétichisme, qui a cru bon de commercialiser, entre Jeanne Mas et Patrick Sabatier, une montre qui n’affiche pas les minutes. Le bon Pedro, décidément bien détendu et sûr de lui, ne s’en fait pas beaucoup quand son mécanicien lui fait signe qu’il est temps de rejoindre la plateforme pour prendre le départ du prologue qui se dispute sur les routes du Luxembourg en un contre-la-montre, et contre la sienne, de 7,8 kilomètres. Le vainqueur de l’édition 1988 se présente alors au départ avec un retard de 2 minutes et 40 secondes sur ses principaux concurrents qui ne l’ont pas attendu. Greg LeMond et Laurent Fignon se donnent, dès lors, les moyens de leurs ambitions et finissent dans le même temps, avec Sean Kelly, le deuxième meilleur.


Chronos et Thanatos

Le surlendemain, c’est au tour de la tragédie grecque d’être convoquée. La bataille des anciens et des nouveaux, et la déchéance inéluctable du héros meurtri. Le Castillan est incapable de suivre le rythme imprimé par ses coéquipiers dans l’épreuve du chrono par équipe. Emmenés par celui qui deviendra l’un des meilleurs rouleurs de l’histoire du cyclisme sur route, les hommes de Delgado n’ont pas d’autre choix que d’attendre leur leader. Miguel Indurain devra attendre son Tour. A partir de ce jour, le Tour de France 1989 ne cessera plus d’être un duel entre Laurent Fignon et Greg LeMond.

Et c’est bien dans les chronos, dans un Tour qui n’en compte pas moins que cinq, que l’histoire va prendre un tour de science-fiction. Laurent Fignon n’aura jamais pu être inquiété dans les étapes en ligne qui comptent. D’abord dans les Pyrénées, où il fait le trou sur LeMond dans l’étape de Superbagnères. Ensuite dans les Alpes où il récupère le maillot jaune de haute lutte dans l’étape de l’Alpe d’Huez, puis de Villard de Lans, grâce à la roublardise de son directeur sportif Cyrille Guimard et à la défaillance de Greg LeMond. Et cela au prix d’un effort sur la selle qui va finalement lui coûter le Tour de France 1989.

C’est sur les Champs-Elysées que l’histoire sera réglée et qu’elle entrera dans la légende d’un sport qui n’en manque pas. Laurent Fignon, émoussé par son attaque dans l’Alpe, incapable de maintenir son avance. Greg LeMond qui l’emporte finalement pour 8 petites secondes.

Indurain avant Armstrong et Froome

Ce Tour 1989 demeure le dernier d’un genre glorieux. Celui d’un temps avant la toute puissance d’une équipe capable de dicter sans partage son tempo : Miguel Indurain et la Banesto se pointeront deux ans plus. Un cyclisme de panache, offensif, fait par les hommes. Mais Greg LeMond préfigure aussi ce qu’il adviendra plus tard de ce sport : la course à l’armement – technique ou médicamenteux, qui prendra peu à peu le pas sur le spectacle et le suspense. Ce Tour est aussi la victoire d’un système, celui mis en place par Cyril Guimard : Greg LeMond et Laurent Fignon sont tous les deux des purs produits de la formation made in Guimard. A une autre échelle, la Sky avant l’heure.

Du temps où le cyclisme faisait encore dans l’artisanal, avant de passer au brutal.

Crédit photo : Cycling Weekly



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