WeSportFr vous propose d'interroger les rapports entre la culture et le sport à travers les relations d'artistes avec leurs disciplines fétiches. Aujourd'hui, Antoine Blondin et le Tour de France.

C'est un totem. Pour qui veut écrire sur le cyclisme, et, surtout, pour qui veut l'écrire bien, c'est une statue de commandeur aussi intimidante que rigolarde.

Antoine Blondin, hussard, journaliste, écrivain primé, alcoolique, professeur, germanopratin, bègue, n'aurait probablement pas aimé beaucoup servir de modèle. Du moins l'aurait-il, en cabot émérite, nié dans un sourire et sa barbe. Antoine Blondin, c'est, pour ce qui nous intéresse ici, le rapporteur de 27 Tours de France, son chroniqueur le plus drôle, et son suiveur le plus éclairé.

Avec soif d'idéal

Il faut comprendre ce que c'était, le Tour de France, quand il commence à l'écrire. Il faut comprendre ce qu'était cette France, à peine sortie d'une guerre, déjà embarquée dans une autre, côté Indien. La reconstruction et les combats, ça nourrit et ça occupe son homme – ça le tue aussi, mais ça ne le fait pas rêver. Et comme l'Homme ne se nourrit pas seulement de conserves, il lui faut du plus fort, du plus haut, du qui le dépasse, une soif d'idéal comme une France qui gagne sait en produire.

Alors, quand Jean Robic gagne le premier Tour de France d'après-guerre, et quand il est imité ensuite par Louison Bobet, Roger Walkowiak ou Jacques Anquetil, tout y est pour que les Français, qui prennent peignée sur peignée en Indochine et, bientôt, en Algérie, y croient de nouveau. Seulement voilà, il faut la raconter cette légende. Il faut qu'elle raisonne au plus profond de chacun. Comme une chanson que nos parents fredonnaient le soir et qu'on aurait oubliée, quand on s'entend la chanter dans le métro, devant un ordinateur, ou en donnant le bain à son enfant. Une chanson qui rassure, et qui nous met les larmes aux yeux.

Et c'est précisément là que le gars Antoine entre en piste.

Foules sentimentales

Quand il suit son premier Tour de France pour l’Équipe, en 1954, Louison Bobet a eu le bon goût de remporter l'édition précédente. Le Breton aura même le tact d'offrir à Blondin ses premières occasions de passionner en doublant la mise. Et il ne lui en fallait pas beaucoup plus.

“De Bordeaux à Bayonne, je me suis étonné d’être dans cette caravane qui décoiffe les filles, soulève les soutanes, pétrifie les gendarmes, transforme les palaces en salles de rédaction, plutôt que parmi ces gamins confondus par l’admiration et chapeautés par nescafé. Je peux le dire, mon seul regret est de ne pas m’être vu passer. […] C’est donc aux spectateurs que j’en avais, tandis que nous poussions notre troupeau de coureurs à travers des villages où les notables s’érigent en chefs d’îlot de l’enthousiasme. Je savourais la ferveur qui s’attachait à notre transhumance. Elle nous rappelle que l’art de vivre est d’abord un système de communication des êtres”

C'est que, comme toute légende, et comme tous ceux qui les écrivent, et même si le bonhomme est un authentique fondu de bicyclette, Antoine Blondin ne fait pas qu'écrire sur le Tour, ni sur le fantasme d'une France qui gagne. Il raconte la France ; plutôt, il raconte une France qu'il rêverait inchangée – à condition qu'elle ait jamais existé, avec une certaine idée d'elle-même, agrégat de foules sentimentales qui n'ont au cœur et au corps que le drapeau et le coq. Il romance un pays qui se rêve en champs dorés à moissonner, en accordéons et gentilles javas. Antoine Blondin n'est pas un hussard pour rien.

Il faut voir comme il en parle

Conscient de cela ou pas, Blondin aime le vélo, on l'a dit et on le répète. Il n'est pas de ces intellectuels qui s'entichent d'un sportif et l'interviewe dans l'espoir de se refaire la cerise et de surprendre leur monde. Il n'était, d'ailleurs, certainement pas un intellectuel. Le Tour, il le vivant ; les cyclistes, il les aimait, il les chérissait et il les admirait. Ils le lui rendaient bien.

“Bien sûr, le peuple attend que Poulidor, que l’on a très longtemps fait passer pour un « sans-culot », prenne la Bastille. La voxpopulidor ne s’en cache guère et son exaltation  n’est pas pour nous déplaire à condition qu’elle n’entache pas de goujaterie à l’endroit de l’extraordinaire aristocrate de la bicyclette qu’est Jacques Anquetil. On ne demande pas la tête de l’homme de tête aussi impudemment que nous l’avons vu faire sur les routes.”

Il faudrait retenir cela, d'Antoine Blondin. Son amour immodéré pour ce sport, et pour ses sportifs. Sa bienveillance timide et, surtout, l'humilité immense qui irrigue ses lignes.

“Prendre le Tour de France en marche, c'est pénétrer dans une famille avec des gaucheries de fils adoptif, des réticences d'enfant de l'amour tard reconnu. Tout un rituel s'est instauré sans vous, dont on vous livre patiemment les clés. Vous apprenez à mettre des noms sur des visages, et ce sont les suiveurs… Des visages sur des numéros, et ce sont les coureurs…”

Antoine Blondin n'a pas écrit sur le cyclisme, ni sur le Tour de France. Il a écrit le Tour de France.