Mitsuharu Misawa, le guerrier au destin brisé.

Il y a des hommes sur cette planète à qui on a offert un talent divin. Son talent était tel qu’on pensait qu’il l’était lui-même un dieu. Cet homme est Mitsuharu Misawa. Vingt-quatre, le nombre de combat classé cinq étoiles par le célèbre Wrestling Observer Newsletter. Trois décennies à émerveiller le monde entier dans des combats d’anthologies contre Kenta Kobashi, Stan Hansen, Akira Taue ou bien Toshiaki Kawada. Portrait d’un homme dont la vie connut malheureusement une fin tragique.

PREMIERS SUCCÈS

Dès son enfance, le jeune Mitsuharu devient un fan assidu de puroresu, et surtout de la All Japan Pro-Wrestling où il vouera une admiration totale envers Jumbo Tsuruta. Sa passion fut telle qu’il voulait lâcher les études pour se consacrer pleinement à celle-ci. Cependant, c’est lors d’une rencontre avec son idole qu’il évoqua ses projets futurs, Tsuruta lui répondit qu’il devait d’abord finir son cursus scolaire avant tout. Le natif de Yūbari obéit donc à celui qu’il idolâtrait. Par ailleurs, il fréquenta Ashikaga-kodai High School où il fera le rencontre de Toshiaki Kawada, d’un an de son cadet, qui deviendra l’un de ses plus grands rivaux durant les années 1990.

Les études terminées, Misawa pousse les portes du dojo de la All Japan en 1980 et sera entraîné par le légendaire Shohei « Giant » Baba, Dory Funk Jr. et Dick Beyer. Il effectuera ses débuts dans le ring de la promotion nippone le 22 août 1981 où il se fera battre à plate couture par Shiro Koshinaka en cinq petites minutes, les joies d’être un débutant. En outre, Giant Baba lui fera perdre la plupart de ses combats pendant quelques mois – la même tactique qu’il utilisera pour Kenta Kobashi, une tête très familière pour l’ami Mitsuharu Misawa.

En 1984, Misawa s’envola pour le Mexique où épaulé par le luchador La Fiera, il améliora ses aptitudes aériennes tout en luttant pour la EMLL (l’actuelle CMLL). Il reviendra au bercail lors de l’été de la même année sous les traits de Tiger Mask, deuxième du nom. Misawa porta le masque pendant six ans jusqu’au jour fatidique du 14 mai 1990, date où il révélera sa réelle identité au public rassemblé au Metropolitan Gymnasium de Tokyo.

Misawa, encore sous le masque de Tiger Mask (II) affrontant Bret Hart dans un Tokyo Dome plein à craquer le 13 avril 1990.

LA NAISSANCE D’UNE LÉGENDE 

Après avoir fait tomber le masque, c’est le commencer de son ascension fulgurante qui ne fait que commencer pour Misawa alors âgé de bientôt vingt-huit ans. Le 8 juin, il se voit donner l’opportunité d’affronter l’homme qu’il lui a transmis sa passion, l’homme qui a tant admiré durant sa jeunesse dans le mythique Nippon Buddokan : Jumbo Tsuruta. Au terme d’un combat long de vingt-cinq minutes, Mitsuharu Misawa triomphe de son idole tandis que pour le public nippon, le vainqueur devient désormais à leurs yeux la grande star à en devenir, certains rêveront bien plus grands. De plus, cet affrontement recevra la note ultime de cinq étoiles par le journaliste américain Dave Meltzer – Misawa en est déjà à deux combats cinq étoiles après celui contre Kuniaki Kobayashi en 1985, qui s’était soldé par un double décompte à l’extérieur.

Pendant l’été de cette même année, il forma la faction Super Generation Army composé des futures stars Akira Taue, Toshiaki Kawada, Tsuyoshi Kikuchi, Kenta Kobashi et évidemment de lui-même. Tous les membres de cette faction, à part Kikuchi, deviendront par la suite les plus grand rivaux de Misawa. Meilleurs amis, meilleurs ennemies. Le 27 juillet, il manquera de décrocher l’or, c’est-à-dire, le Triple Crown Championship, des mains de Stan Hansen.

Super Generation Army composé de Misawa, Taue, Kikuchi et Kobashi – l’autoroute des étoiles.

Plus tard dans l’année, il commença à combattre régulièrement en équipe avec son partenaire Toshiaki Kawada avec lequel il finira troisième de l’annuel World’s Strongest Tag Determination League, l’un des tournois par équipes les plus prestigieux du Japon ne serait-ce le plus prestigieux. Les mois passent et lors du mois d’avril 1991 il challenge de nouveau son idole d’enfance Jumbo Tsuruta pour son titre Triple Crown, en vain. Il s’élança ensuite dans le glorieux Champion Carnival où la finale lui passera entre les doigts suite à une unique défaite, une bonne taule dans les règles face à Stan Hansen.

Lors de l’été 1991, il remporte avec Toshiaki Kawada le premier de ses six règnes de champion du monde par équipes en triomphant de la paire américaine Terry Gordy et Steve Williams. Le point d’orgue de ce premier règne intervint le 4 septembre 1991 où à la surprise générale il soumit Jumbo Tsuruta, le public offrit alors une ovation monstre pour Misawa, confirmant ainsi son statut de futur golden boy. Malheureusement, le duo Misawa & Kawada devront rendre vacants leurs titres à l’approche du World’s Strongest Tag Determination League où ils perdirent en finale face auxquels ils avaient gagné les titres : Gordy et Williams.

Nous nous retrouvons cinq mois plus tard lors du Champion Carnival 1992 où Misawa survola totalement sa poule en ne concédant qu’un match nul à pas n’importe qui : Jumbo Tsuruta, toujours lui. Malheureusement pour le jeune homme âgé de désormais trente ans, il échouera en finale face au même lutteur qu’il lui en a privé lors de l’édition précédente, Stan Hansen. Admirant sans doute le courage et la pugnacité de son adversaire, il fut donné à Mitsuharu Misawa, l’occasion de se mesurer une nouvelle fois au cow-boy du Soleil-Levant le 22 août 1992, la nuit où il obtint son respect.

Vous avez déjà vu une telle explosion de joie pour la victoire d’un seul homme ? Tout bonnement incroyable. 

Sept-cent cinq jours, c’est le nombre de jours que Mitsuharu Misawa fut champion Triple Crown. Pendant quasiment deux ans, le natif de Yūbari offrit au monde entier des défenses de titres les plus anthologiques les unes que les autres et un palmarès à en faire pâlir chaque lutteur de la planète : il s’adjugea son premier World’s Strongest Tag Determination League avec Toshiaki Kowada lors du mois de décembre 1992 avant de chuter une nouvelle fois face Stan Hansen en finale du Champion Carnival 1993 avant de triompher une nouvelle fois de lui le 21 mai pour le compte de son titre Triple Crown. Toujours champion en décembre 1993, il s’octroya cette fois-ci avec Kenta Kobashi son deuxième World’s Strongest Tag Determination League face à ses anciens partenaires Akita Taue & Toshiaki Kawada, devenus la Holy Demon Army et remportant de ce fait les titres de champions du monde par équipes décorant dès lors Misawa de cinq titres : trois titres pour le Triple Crown et deux pour les titres du champion par équipes, symbolisant les unifications effectuaient par All Japan Pro Wrestling durant les années 1980.

Malheureusement pour notre quintuple champion, l’année 1994 ne sera pas la sienne : une blessure avorta son Champion Carnival qui l’obligea à déclarer forfait pour le reste de la compétition et à son grand dam, il perdit son titre Triple Crown le 28 juillet 1994 face à Steve Williams. Par ailleurs, avant cette défense fatale, Misawa avait un mois auparavant défendu son or contre Toshiaki Kawada, un combat qui obtint la note mirobolante de six étoiles par Dave Meltzer, un record tint pendant vingt-trois années avant l’arrivée de la quadrilogie opposant Kazuchika Okada à Kenny Omega.

LÉGENDAIRE ET DIVIN 

Evidemment, la perte du titre Triple Crown par Mitsuharu Misawa fut un véritable tremblement terre au Japon. Fort heureusement pour lui, il lui reste le combat par équipe pour redorer son blason lorsqu’il remporte pour la deuxième fois consécutive World’s Strongest Tag Determination League en décembre 1994 avec Kenta Kobashi face à Steve Williams & Johnny Ace. 

Ces deux-là valent un sacré paquet d’étoiles.

Régnant ainsi depuis une année sur la division par équipe de la All Japan Pro Wrestling, un défi de taille attend les deux compères : Akira Taue et Toshiaki Kawada le 24 janvier 1995, un combat qui se soldera par une égalité après soixante minutes de combat. Encensé par la critique, l’affrontement reçut la note de cinq étoiles. Cap sur le Champion Carnival 1995 où avec la rage de vaincre il remporte enfin la prestigieuse compétition en rivant les épaules d’Akira Taue en finale, de plus, il ne concéda aucune défaite durant le tournoi, une véritable machine. Un mois plus tard, il défit Stan Hansen pour s’adjuger son deuxième championnat Triple Crown, Misawa est alors au sommet du sommet de la chaîne alimentaire de la promotion de Giant Baba où il possède simultanément le titre suprême et les titres par équipe.

Nous voilà au 9 juin 1995, le jour où notre discipline connut sans doute le meilleur combat par équipes de tous les temps, une nouvelle fois opposé à Taue et Kawada pour les titres par équipes dans le légendaire Nippon Budokan, théâtre d’affrontements plus que mémorables. C’est après plus de quarante minutes de combat que Mitsuharu Misawa et Kenta Kobashi doivent céder leurs titres face à ceux qui furent leurs alliés quelques années auparavant. De défense en défense du titre Triple Crown et une nouvelle égalité face à la Holy Demon Army pour les titres par équipes, nous nous retrouvons au mois annuel du World’s Strongest Tag Determination League où il remporte pour la troisième fois consécutive avec Kobashi mais cette fois-ci les titres ne furent pas rendus vacants, le coup dur.

L’an 1996 commence mal, il passera à côté du Champion Carnival en concédant et deux défaites face à Stan Hansen et Steve Williams le privant ainsi de finale qui sera remporté par son rival Akira Taue, qui défit le mois d’après Misawa pour mettre fin à son année de règne en tant que champion Triple Crown. Pour l’anecdote, il venait de remporter la veille les titres par équipe avec Jun Akiyama des mains de Taue et Kawada, on imagine l’ascenseur émotionnel. Ils perdirent les titres le 5 septembre de la même année face à Steve Williams et Johnny Ace.

[Un petit bond dans le temps…] Le 20 janvier 1997 eut lieu le combat qui créa les tensions entre Misawa et Kobashi. Ce dernier venait de remporter son premier championnat Triple Crown des mains d’Akira Taue en juillet de l’an passé. Quarante minutes de combat et l’homme aux collants verts s’imposa et s’octroya son troisième titre Triple Crown – Kobash est dépité, Misawa jubile. Une année et demie de suprématie où il verra défiler ses habituels rivaux, les surpassant dans des combats toujours aussi mémorables avant de perdre l’or face à Toshiaki Kawada le 1er mai 1998. Il retrouvera son championnat Triple Crown tant adoré le 31 octobre de la même année face à son désormais rival Kenta Kobashi dans un affrontement au sommet où Misawa assomma de ses terribles coups de coudes avant de le perdre trois mois plus tard lors de sa première défense face à Toshiaki Kawada, un règne plutôt anecdotique.

Vingt ans plus tard, un affrontement entre Kenta Kobashi et Mitsuharu Misawa reste intouchable, comme intemporel.

Le 31 janvier 1999 intervint le décès tragique du fondateur de la All Japan Pro-Wrestling, Giant Baba, des suites d’un cancer du côlon. La promotion nippone se retrouve alors orpheline de sa grande figure et Mitsuharu Misawa adopta malgré lui la place de président. Il le restera pendant un an et demi où dans ce laps de temps il ne fit que se disputer avec la veuve de Shohei Baba, Motoko. Le 28 mai 2000, Misawa se fera purement et tout simplement démettre de ses fonctions. Quelques semaines plus tard, il annonça lors d’une conférence de presse qu’il fonde sa propre promotion, la Pr Wrestling NOAH et embarqua avec lui les plus grandes stars de la All Japan.

L’ARTISTE MISAWA

C’est au mois d’août 2000 que se tint le premier événement sous la bannière de la Pro Wrestling NOAH, qui tient son nom d’une référence biblique à Noah, francisé en Noé qui forma l’arche éponyme, vous connaissez l’histoire. NOAH symbolise l’exode de presque l’ensemble des stars de l’AJPW vers la promotion de Mitsuharu Misawa. NOAH est ainsi dans la continuité de ce qu’a fait Shohei Baba avec la All Japan durant son vivant à une exception près : une division Junior qualitative en rassemblant ceux qui furent ignorés par Baba comme Yoshinobu Kanemaru et Naomichi Marufuji ou en révélant des nouvelles stars telles que KENTA.

Dès avril 2001 se révéla les titres de la promotion, introduit par l’acronyme GHC signifiant Global Honored Crown, s’inspirant nettement de la New Japan Pro-Wrestling et son acronyme IWGP. Misawa se fit mousser légèrement en devenant le premier champion poids lourd GHC au terme d’un tournoi tenu le 15 avril. Il perdit le titre trois mois plus tard face à Jun Akiyama.

Malgré une forme physique déclinante, Misawa répondit toujours présent et resta toujours aussi brutal durant ses combats. En septembre 2002, il récupéra son championnat poids lourd GHC des mains de Yoshihiro Takayama. Un règne amenant alors jusqu’à l’ultime affrontement face à Kenta Kobashi le 1 mars 2003 au Nippon Buddokan, si cher à la fois à Misawa et à Kobashi. Présenté comme le « combat de la décennie », ce combat au sommet vit s’imposer Kenta Kobashi dans ce qui est toujours à l’heure actuelle considérée comme le meilleur combat de tous les temps.

Un affrontement pour l’Histoire – entre les meilleurs d’une noble discipline. 

Suite à cette défaite face à son éternel rival, rare furent les fois où l’on vit Mitsuharu Misawa se produire en un contre un, préférant ainsi mettre en valeur les plus jeunes à travers des combats par équipes. Faire valoir est une chose mais ça ne permettra pas au fondateur de NOAH de s’adjuger un troisième règne de champion poids lourd GHC qu’il détint pendant seize mois entre décembre 2006 et mars 2007.

Les jours passent tout comme les mois et les années à leur tour. Vint le jour gravé dans la mémoire de chacun, le 13 juin 2009…

Cette année marquera malheureusement le dixième anniversaire de cette terrible tragédie. Alors en équipe avec le poulain de Kenta Kobashi, Go Shoziaki, les deux hommes étaient opposés à Akitoshi Saito & Bison Smith pour le compte des titres équipes GHC. Tout se déroula merveilleusement bien, le spectacle fut au rendez-vous jusqu’à ce moment fatal où Saito porte une souplesse arrière à Misawa qui heurte la tête première sur le tapis du ring. Il ne se releva point. Il fut transporté en urgence à l’hôpital, en vain. Mitsuharu Misawa, l’un des meilleurs lutteurs de tous les temps, est déclaré mort. Son tragique décès émut tout un pays. Mitsuharu Misawa est mort pour sa passion. Il avait quarante-six ans.

Plusieurs années après sa mort, on découvrit l’existence d’une lettre qu’avait rédigée Misawa deux ans avant son tragique décès, une lettre qui devait être envoyée à son ultime adversaire au cas échéant où il meurt sur le ring, cette lettre disait :

« Je suis sûr que tu m’as fait confiance, tu as fait de ton mieux et j’ai trahit cette confiance. Je suis désolé. […] Je souhaite que tu puisses continuer à lutter, ce sera douloureux, mais je souhaite que tu puisses continuer à lutter. »

Cette lettre fut malheureusement reçue par Akitoshi Saito. Ce dernier décida de continuer après cette terrible épreuve et depuis ce 13 juin 2009, à chaque événement auquel il participe, la lettre de Mitsuharu Misawa est là, dans son sac, comme si elle voyageait avec lui, par respect et pour perpétuer la mémoire de cet illustre lutteur japonais.

Mitsuharu Misawa fut bien plus qu’un lutteur, ce fut un artiste du ring. Derrière cet artiste se cachait un homme discret sur sa vie privée mais qui fut étonnement un avide joueur de vidéos, son exutoire secret remplaçant le ring. Cet homme inspira bon nombre de lutteurs tels que Chris Hero, William Regal ou encore Bryan Danielson pour ne citer que les meilleurs. 

Un homme dont les affrontements légendaires sont toujours intouchable depuis vingt, vingt-cinq voire trente ans plus tard. Il en deviendrait intemporel. Misawa Mitsuharu-san, reposez en paix, pour l’éternité. 

 

 

 

 

 

 

 

A propos de l'auteur

Huit ans de passion pour des combats d'hommes en slips parfois fluo. Une passion inébranlable.

Commentaires

  • Avatar
    Nicolas
    22 juin 2019

    Super Article.
    Un lutteur qui est clairement encore bien trop méconnu pour ma part vu l’énorme carrière et le talent qu’il avait (hors japan).
    On peut le classer parmi les 4 grand qui ont batis ce qu’est devenu la puroresu avec Rikidozan, Giant Baba et Inoki avec chacun dans leurs époques respectifs.
    RIP.

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