Le progrès à marche forcée qu'est en train de prendre le football grâce à nos chères instances internationales est train de tuer ce sport. Édito chafouin. 

Que ce soit devant la finale de la Coupe du Monde 1998, ou en jouant à FIFA Street. Que ce soit devant Marseille-Montpellier en 1ère Division, ou parce qu’on ne trouvait pas d’autre activité pour vous dans ce forum des associations 1996. Que ce soit dans les matchs CM2 contre le reste du monde pendant la cantine, ou la finale de Champions League entre Liverpool et l’AC Milan. Que ce soit la barre qui tremble sur le penalty de Trézéguet, le coup de casque de Basile Boli ou les 4 buts en 6 minutes de l’Allemagne au Maracana, on est tous tombé dans le football comme on tombe en religion : un jour, la révélation que rien ne pourra vous transporter plus.

Génération désenchantée

La beauté du football, comme tous les sports à points rares, c’est l’émotion de l’instant ; toutes les émotions que l’on peut ressentir, parfois en l’espace de quelques secondes, qu’on passe de la sidération au bonheur ou qu’on fasse le chemin en sens inverse. La beauté du football, c’est son imprévisibilité chronique, et le nombre quasi illimité de façons qu’il existe de remporter un match.

C’est pour ça qu’on aime le football, cette machine à enchanter. Il fallait bien que le sport le plus populaire du monde passe par la grande lessiveuse du néo-capitalisme libéral. Il fallait bien que les grands enjeux et commerciaux s’en mêlent et viennent casser les pieds du bon populo jusque dans un stade.

La Goal Line et la VAR, c’est le Père Noël pour les grandes personnes

L’affaire n’est pas neuve, et le grand capital n’a pas attendu le XXIe siècle pour noyauter le football. Il n’y a qu’à se rappeler du jeu d’influence entre Adidas et Puma au cœur des années 1970 pour s’en convaincre. Mais il y avait encore des remparts qui ne cédaient pas et qui peinaient les marchands de cotes ou les livreurs de repas : les règles du football. Celles qui précisément permettaient que l’indécis et l’imprévisible soient encore possibles. Seulement voilà, l’indécis et l’imprévisible sont aux marchands de cotes et aux livreurs de repas ce qu’un repas végan et un bulletin de vote socialiste sont à un charcutier-traiteur : la plus grosse trouille possible. Quand ces messieurs investissent, c’est pour que le profit double, triple ou décuple leur mise initiale, pas pour qu’on leur explique qu’un but de Sergi Roberto a tout mis sens dessus dessous. Partant, il faut que l’imprévu, l’improbable, l’inattendu soient réduits à une portion plus que congrue, négligeable. Que le règne de la Goal Line Technology et de la VAR soit fait sur la terre et dans les cieux, nouvel horizon indépassable.

La lettre et le néant

Il a fallu enrubanner le tout de papier cadeau, d’un beau nœud vert et jaune en raphia et le draper de probité candide et de lin blanc. Il fallait que le jeu en vaille la cause, et puisque le capitalisme et l’accroissement des profits n’y suffiraient pas, il a fallu sortir le grand jeu : fini l’injustice, fini l’arbitrage qui favorisait les grands clubs, place aux faits, à la science, à la raison.

On passe sur tout ce que l’argument a de spécieux : d’abord que la décision demeure celle d’un homme, faillible forcément faillible ; ensuite que la technologie peut aussi faillir et les tâtonnements de la Goal Line en Allemagne le démontrent ; finalement que l’application à la lettre d’un règlement peut en trahir l’esprit, et l’arbitrage au millimètre des hors-jeu en PL n’en sont pas l’illustration d’autre chose.

Football saucisson

Le fait est là, on veut supprimer l’émotion, ce qui fait l’essence de ce jeu, pour la substituer à l’illusion de la justice et surtout pour changer le football lui-même et en faire l’instrument du plus grand profit possible. Maintenant que la possibilité de sponsoriser – en double écran certes, les arrêts de jeu causés par l’arbitrage vidéo voit le jour, l’intention des lobbyistes de cette technologie est désormais claire : saucissonner les matchs de football comme on saucissonne un match de football US, de basketball ou de baseball et y caser le plus grand nombre d’annonceurs possibles.

Ceux qui auront souhaité et soutenu la VAR, idiots utiles du néo-libéralisme appliqué au football, pourront toujours se retrancher derrière l’illusion d’une justice plus grande que leur procure le système. Il est trop tard.