Depuis plus de 40 ans il nous fait vivre le cyclisme comme personne, c'est l'encyclopédie vivante de notre sport. Daniel Mangeas nous transmet sa passion à travers ses commentaires, la voix du cyclisme français nous fait vibrer à chaque course. À la descente d'un podium, le célèbre speaker nous rejoint dans la zone protocolaire. Il se pose un moment avec nous, et cette fois, c'est We Sport qui lui tend le micro.
Une vie rêvée
We Sport : Daniel, on te surnomme la voix du Tour. Tu es surtout la voix du cyclisme, comment es tu arrivé dans ce milieu ?
Daniel Mangeas : Tout simplement grâce à un cousin qui était un très bon coureur, indépendant chez Urago et chez Rapha-Gitane. Il a fait 10e de Manche-Océan à 20 ans (un contre-la-montre de 127 km), juste derrière Gérard Saint et Charly Gaul. Il avait douze ans de plus que moi, et quand j'étais gamin j'allais le voir courir. Quand tu as un cousin qui fait de tels résultats et que tu as une dizaine d'années, tu deviens son supporter. Un jour il participe à un criterium avec les professionnels, le speaker oublie de dire qu'il venait de gagner l'Essor breton et le Circuit du Finistère. Là je me suis dit : un jour je commenterai, et je n'oublierai pas de citer les performances de tel ou tel coureur. J'ai la chance de faire le métier que je rêvais de faire étant petit, c'est un bonheur de la vie.

WS : En 1974, ton aventure commence avec le Tour de France. Dans les Pyrénées le hasard fait bien les choses, tu prends la place du speaker du Tour, raconte-nous.
DM : Avec le Tour c'est un mariage d'amour. Une histoire qui a duré pendant 40 ans, et qui m'a permis de faire 41 Tours de France. La voiture du speaker tombe en panne le jour de l'arrivée à Saint-Lary, c'était donc pendant l'édition 1974, je prends le micro au pied levé et je commente. À l'époque, Jacques Goddet et Félix Lévitan dirigeaient l'épreuve, et Jacques Goddet a dit à Albert Bouvet, grâce à qui j'étais sur le Tour : votre jeune, c'est lui qu'il nous faut, il a une voix qui fait passer l'émotion.
Depuis j'ai commenté plus de huit-cents étapes. Aujourd'hui ce sont deux binômes, donc deux speakers au départ puis deux speakers à l'arrivée. Mais moi j'avais la chance de voir les coureurs le matin. Je les présentais au public, ensuite j'allais sur le final de l'étape, et ça crois-moi, c'était un vrai moment de bonheur.

WS : Quel est ton meilleur souvenir sur le Tour de France ?
DM : Quand j'ai passé mon certificat d'études, il y avait un sujet de rédaction nous demandant de raconter le passage du Tour de France dans son village. Non seulement j'ai eu la meilleure note, mais surtout la réalité a dépassé la fiction ! Le 14 juillet 2002, la grande boucle passe chez moi pour le départ de l'étape Saint-Martin-de-Landelles – Plouay. Le village départ était installé autour de l'église, et près de celle-ci, il y avait un mur. C'est ici que je jouais aux petits coureurs avec mes copains quand j'étais gamin, et là, c'étaient les vrais coureurs qui occupaient l'endroit. Voici mon meilleur souvenir, car mon rêve de gosse devenait réalité.
WS : Tu as donc travaillé sur le Tour pendant 40 ans, puis tu as souhaité te mettre en retrait. Mais tu arpentes toujours les routes. À plus de 70 ans, qu'est-ce qui te donne envie de continuer sur les autres courses ?
DM : D'une part une probable peur du vide, mais surtout j'ai toujours cette même passion. En fait en 2008 j'ai dit à Christian Prudhomme que j'aimerais bien aller jusqu'au centenaire, le Tour 2013 devait donc être mon dernier. Mais finalement je ne me sentais pas prêt pour arrêter, et puis ça me paraissait logique de continuer jusqu'en 2014. Moi qui aime bien les chiffres ronds, j'ai poussé jusqu'à 40 ans dans cette aventure formidable. 1974 – 2014 c'était parfait.
Donc en effet je continue même si je ne travaille plus avec ASO, parce que ça fait partie de mon équilibre. Certes, dans les années qui vont venir je vais ralentir au fur et à mesure, mais j'ai la même forme qu'il y a 20 ou 30 ans. J'ai la même envie, j'ai le même désir. Tu sais, j'aime le vélo, j'aime animer, j'aime les gens, et justement c'est ce que je rencontre dans ce milieu. Je te parlais de la peur du vide, je me vois mal passer de deux-cents jours de courses par an à zéro, du jour au lendemain. Sur le plan psychologique je pense que ce serait difficile, je préfère une décélération progressive.

WS : Daniel, tu es un véritable passionné. Ce qu'on a subi au printemps 2020, je présume que tu l'as vécu comme un cauchemar. Pas de course, pas de micro …
DM : Oui en effet, il fallait rester chez soi, il fallait isoler les personnes âgées. Je me suis dit que j'allais devenir fou, mais j'ai respecté le confinement et j'espère que le plus difficile est derrière nous. Malgré cela j'ai été positif à la Covid. J'ai effectué un test avant de partir en Norvège, puis 3 ou 4 jours après le virus s'est déclaré. Je présume avoir été contaminé à l'aéroport. Résultat, j'étais fatigué avec 38,6° de fièvre et des courbatures. Toutefois, j'ai eu la chance de ne pas avoir été touché au niveau des bronches, ce qui est très important dans mon métier. La respiration est quelque chose de primordial et de précieux, je m'en suis bien sorti. Dès que j'ai pu me faire vacciner je l'ai fait, j'entends parler d'une nouvelle injection en octobre, s'il faut la faire je la ferai.
Poulidor, l'idole puis l'ami
WS : Au cœur de l'événement, tu as vécu les dernières années de coureur d'un certain Raymond Poulidor. Au fil du temps, c'est devenu un véritable ami.
DM : Oui c'est vrai, et j'ai d'ailleurs un vieux souvenir avec Raymond, j'étais tout gamin. En 1961 il était venu courir chez moi à Saint-Martin-de-Landelles, je me souviens qu'il était arrivé dans une superbe 403 grenat avec des roues à rayons. J'étais allé le voir et il m'avait dit : alors môme, elle est belle ma voiture hein ! Beaucoup plus tard, je commente donc ma première étape du Tour et c'est Raymond qui gagne à Saint-Lary ! Il avait 38 ans, il était au crépuscule de sa carrière et ce jour là il battait Eddy Merckx.

J'ai eu l'occasion de vivre des moments très forts avec lui et nous avons été intimement liés. C'est extraordinaire cette émotion quand tu deviens ami avec les idoles de ton enfance. C'était le cas avec Henri Anglade, Jacques Anquetil et bien sûr Raymond. Je suis devenu ami avec des personnes qui ont jalonné mon parcours d'enfant. Tu sais, je ne mourrai pas spécialement riche, mais j'aurai eu une vie riche, et c'est sûrement ça l'essentiel. On est que de passage ici. Moi, j'ai eu la chance de faire toute ma vie ce que je rêvais de faire étant gamin. Quand on me demande ce que je voudrais faire si je pouvais revenir sur terre, je réponds toujours que je referai la même chose.
WS : Cet été à Mur-de-Bretagne, Mathieu van der Poel, le petit-fils de Raymond Poulidor a gagné une étape du Tour de France. Évidemment ça t'a rappelé des souvenirs.
DM : À moi et à beaucoup d'autres ! Quand Mathieu a triomphé, mon copain Georges Cadiou (un ancien journaliste qui a couvert plusieurs Tours de France) m'a téléphoné en me disant : Tu te souviens que Raymond a gagné au même endroit il y a 60 ans ? Je vais te raconter l'anecdote, j'ai d'ailleurs appelé Corinne (fille de Poupou et maman de MVDP) le jour même pour la partager avec elle.
Raymond a donc gagné à Mur-de-Bretagne en 1961 avec le maillot de champion de France. Cette année il a été contraint de faire l'impasse sur le Tour de France qui se disputait par équipes nationales et régionales. En équipe de France il aurait été équipier de Jacques Anquetil, ce qu'Antonin Magne refusait, et dans une équipe régionale, ça l'aurait dévalué. Il a donc préparé les championnats du monde sur d'autres courses dont la mi-août bretonne, ce qui lui a permis de gagner à Mur-de-Bretagne. C'est formidable de voir Mathieu gagner sur ce lieu 60 ans après, surtout que par la même occasion il a pris le maillot jaune. Cette tunique s'est toujours refusée à Raymond, et quand son petit-fils s'en est emparé, j'ai ressenti une émotion très forte.
WS : Hormis Raymond, quel coureur t'a le plus marqué ? Tu peux même en citer deux, un pour l'aspect sportif un pour l'aspect humain.
DM : Niveau sportif c'est Eddy Merckx, il s'agit pour moi du plus grand champion. Là aussi j'ai une anecdote à te raconter. Lors de mon premier Tour de France nous partions de Brest, et la veille du prologue j'entends un murmure qui accompagnait la foule car un coureur se déplaçait. En fait c'était Eddy Merckx qui s'échauffait et je n'ai jamais revu cela. Il avait un charisme ! Tu sais, il y a le champion, les performances, et il y a le charisme. Eddy avait les trois.
Un autre qui m'a marqué c'est Henri Anglade, l'idole de mon enfance. Figure-toi que quand je jouais aux petits coureurs je ne gagnais jamais. Un jour j'ai gagné avec la figurine d'Henri, je m'en souviens très bien, j'avais 8 ans. Depuis ce jour j'ai suivi sa carrière de très près et l'année suivante il devient champion de France, puis termine 2e du Tour. J'ai encore une anecdote ! Il est de nouveau champion de France en 1965, ça se passe à coté de Rennes. J'ai eu le plaisir d'annoncer son titre dans mon village, car le même jour à 16 ans, je commente ma première course à Saint-Martin-de-Landelles. Nous sommes maintenant intimement liés, je l'ai régulièrement au téléphone tout comme sa fille Valérie. Il m'a accompagné depuis mon enfance jusqu'à aujourd'hui et je l'espère pour encore longtemps.
WS : Tu as connu les années Thévenet, Fignon, Hinault. Sans parler de gagner le Tour, aujourd'hui quel coureur français te fait vibrer ?
DM : Je trouve qu'on a une belle génération de coureurs français, de champions et de jeunes gens. Nos coureurs sont très polis et très respectueux, ils ont une vraie éducation et c'est quelque chose qui me marque. J'ai la fibre tricolore donc ils me font tous vibrer. Hormis cela, je suis ravi du retour de Thibaut Pinot car il a dû passer par des moments psychologiquement assez douloureux. J'ai beaucoup d'admiration pour Romain Bardet, il a pris un virage à 90° pour orienter sa carrière différemment.
Évidemment j'ai aussi un petit faible pour Julian Alaphilippe, c'est un grand champion et un garçon sympathique. Il a gagné quelques-unes des plus belles courses au monde, mais il est resté le même. Lorsqu'il est arrivé dans le peloton professionnel je le trouvais sympa et il n'a pas changé. Il est désormais champion du monde, son palmarès est exceptionnel. Il a toujours la même gentillesse avec le public et avec ses coéquipiers. C'est la valeur d'un homme et ça j'apprécie beaucoup. Je retrouve cette valeur également chez Thibaut et chez Romain bien qu'ils aient chacun un caractère différent.

Des anecdotes par milliers
WS : Et quelle est la course que tu préfères, celle qui te procure le plus d'émotions ?
DM : Je ne citerai pas la Polynormande vu qu'elle se déroule chez moi, j'adore le parcours du Tour du Limousin qui est extrêmement tourmenté. Mais toutes les courses auxquelles je participe sont mes courses préférées. Chaque jour où j'anime est un jour de bonheur, je suis au cœur du sport cycliste, au contact des coureurs. Il y a aussi un lien très fort avec les organisateurs qui sont devenus des amis. D'ailleurs je les admire car ils sont tous bénévoles. N'oublions pas qu'à l'exception du Tour et autres événements d'ASO, toutes les courses ont lieu grâce aux bénévoles. Je leur tire mon chapeau, s'ils ne sont pas là notre sport s'effondre. Nous avons besoin d'eux et comme le dit Christian Prudhomme, notre système c'est une pyramide. Le Tour de France est au sommet, il faut que la base soit solide et posée sur de bonnes fondations, pas sur un terrain argileux.
WS : Cet été tu as retrouvé Gilbert Duclos-Lassalle pour animer les courses, et vous avez une anecdote en commun. Tu te serais fait passer pour le chanteur Pierre Bachelet en sa compagnie il y a plusieurs années…
DM : Je plaide non coupable, c'est Jean-François Pêcheux qui a fait la blague. Ça remonte mais je m'en souviens très bien, Jean-François et Duclos étaient avec moi pour l'ouverture de Bercy en 1984. Aujourd'hui on dit l'AccorHotels Arena, à l'époque c'était le POPB. J'ai participé à l'inauguration avec le Maire de Paris en la personne de Jacques Chirac, je suis le premier speaker à avoir officié dans cet endroit mythique. C'était à l'occasion d'une ancienne compétition nommée les Six jours de Paris, et une dame a murmuré à sa fille : regarde c'est Pierre Bachelet ! Jean-François l'a entendu, il vient me voir avec Duclos en disant tout haut : allez-viens Pierre on va au restaurant. Et cette femme est tombé dans le piège, la mère et la fille étaient persuadées que j'étais Pierre Bachelet. Sur ce sujet j'ai beaucoup d'anecdotes.
WS : Quand on parle de Duclos, on pense forcément à Paris-Roubaix. Tu as des souvenirs à partager ?
DM : Bien sûr. En 1992, Gilbert gagne son premier Paris-Roubaix, il arrive en solitaire dans le vélodrome. Celui-ci était plein comme un œuf, avec beaucoup de Belges parmi le public. Pour mettre l'ambiance, je fais scander : Duclos ! Duclos ! Toute la foule crie son nom à l'arrivée, même les étrangers, il en a eu la chair de poule. Pour lui comme pour moi ce fut un moment très fort. L'année suivante il remporte son second Paris-Roubaix, mais cette fois à la lutte face à Franco Ballerini. Le finish était serré et le juge à l'arrivée déclare Ballerini vainqueur. Dans un premier temps j'annonce l'Italien à la première place mais j'avais un gros doute. Je regarde les images qui sont en faveur du Français, rectification, c'est bien Duclos qui monte sur le podium.

WS : Pour conclure notre entretien, quel est ton pronostic pour cette année ?
DM : Avec le report, les crossmen sont favorisés. Donc naturellement je pense à Wout van Aert et à Mathieu van der Poel. Zdeněk Štybar peut créer la surprise. J'espère que Mathieu aura retrouvé son meilleur niveau. Tous ces garçons ont un organisme qui les avantage pendant la saison automnale, ils devraient être au top de leur forme. Je cite également Arnaud Démare, sans prédire une victoire, je pense qu'il fera une belle performance. C'est la course de son enfance, il a les moyens de bien faire.

Depuis qu'il fait de sa passion un métier, Daniel Mangeas est une légende parmi les légendes. Sa mémoire est bluffante, sa gentillesse et sa sympathie sont authentiques. C'est certainement la clé de sa longévité.
Crédits photo en une : FG photographic - We Sport