La face cachée des médailles : enquête sur la coach russe Eteri Tutberidze

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eteri tutberidze
Ligue 1

Eteri Tutberidze règne sans conteste sur le patinage féminin actuel. L’école de Sambo 70 à Moscou, où elle entraine, est une véritable fabrique à championnes. Mais ses méthodes très controversées posent de vraies questions de morale. Jusqu’où le sacrifice sportif doit-il aller ?

Eteri Tutberidze, la dame de fer

Après une brève carrière en individuel puis en danse sur glace, Tutberidze s’est reconvertie dans le coaching dès la fin des années 1990. C’est aux Jeux Olympiques de Sotchi que son nom va surgir dans le paysage mondial, à travers une de ses élèves. Yulia Lipnitskaya, à seulement 15 ans, remporte la médaille d’or par équipes avec la Russie après un programme libre somptueux sur la musique de La Liste de Schindler. Véritable sensation, Lipnitskaya devient la plus jeune championne olympique et propulse sa coach sur le devant de la scène.

Depuis, Eteri Tutberidze n’a cessé de dominer le plateau féminin. Après Lipnitskaya, ce fut Evgenia Medvedeva, championne du monde en 2016 et 2017 et médaille d’argent aux JO 2018 à 17 ans. Elle fut battue à PyeongChang par sa compatriote (aussi entraînée par Tutberidze), Alina Zagitova, nouvelle pépite de l’école moscovite. Zagitova fut championne du monde en 2019, et cette saison, un nouveau trio de patineuses âgées de 15 et 16 ans ont fait leur entrée en senior. Alena Kostornaia, Alexandra Trusova et Anna Shcherbakova ont gagné tout ce qui était possible de gagner cette saison (sauf les Mondiaux, annulés).

Des prouesses techniques de plus en plus tôt

En plus des résultats, les élèves de Tutberidze ont révolutionné le contenu technique du patinage féminin. Les quadruples sauts et triple axel étaient très rares, maintenant Trusova peut présenter des programmes libres avec cinq quadruples. Ces sauts, pourtant très traumatisants pour le corps, sont appris de plus en plus tôt chez Sambo 70. Des vidéos de jeunes filles de 11, 12 ans faisant déjà des quadruples sauts ont été partagées sur les réseaux sociaux.

La raison de cette précocité tient en un mot : la puberté. Apprendre ce genre de sauts à un très jeune âge a un avantage, celui que le corps est encore un corps d’enfant, donc très léger. Cela permet de tourner plus vite dans les airs et donc, de faire les fameuses quatre rotations. Cependant, et c’est là la limite de cette méthode, c’est qu’une fois la puberté passée, il devient très compliqué pour les patineuses de continuer à sauter de cette manière. C’est simple : aucune élève de Tutberidze n’a dépassé les 18 ans. Soit elles arrêtent leur carrière pour cause de blessures récurrentes notamment, soit elles changent de coachs. C’est le cas de Medvedeva, qui après la saison olympique a changé de coach pour aller chez Brian Orser (l’entraineur notamment de Yuzuru Hanyu). Les patineuses de Tutberidze ont des carrières très courtes, et savent qu’au bout de quelques années elles seront remplacées par des patineuses plus jeunes au contenu technique plus exigeant.

eteri tutberidze
Evgenia Medvedeva et Alina Zagitova après le programme libre aux JO de PyeongChang.
© businessinsider.fr

L’alimentation, élément clé

Vous l’avez compris, le poids des patineuses est essentiel si elles veulent apprendre de nouveaux sauts. Des mesures diététiques extrêmement strictes sont donc mises en place. Lipnitskaya, la championne olympique de 2014, en est un très bon exemple. Après une seconde place aux championnats du monde la même année, elle perdit petit à petit son niveau d’antan, avec de grandes difficultés à être régulière. Elle quitta Tutberidze en novembre 2015, mais finalement arrêta sa carrière en compétition à l’été 2017, à l’âge de 19 ans. Elle cita comme raisons les blessures récurrentes, mais aussi un long combat contre l’anorexie.

Les témoignages sur ce sujet délicat sont nombreux. En 2014, Tutberidze annonçait à la presse que Lipnitskaya pouvait parfois se nourrir simplement de « nutriments en poudre ». À 15 ans, et tout en s’entrainant plusieurs heures par jour. Aux JO de 2018, Zagitova et Medvedeva ne buvaient pas pendant les entrainements officiels, elles rinçaient simplement leurs bouches sans se poser de questions. Un autre coach de Sambo 70, Daniil Gleikhengauz, disait dans une interview que Anna Shcherbakova ne mangeait que deux crevettes pour le dîner, et qu’elle n’était pas « obsédée par la nourriture comme toutes les autres filles ».

Les médailles à tout prix

En plus de cette sévérité concernant l’alimentation, Eteri Tutberidze pousse ses élèves à l’entrainement jusqu’à la rupture. Dans une interview en 2019, Polina Shuboderova (ancienne élève de Tutberidze) donne un bon aperçu de ces méthodes. « Il n’existe pas de «fatigué, je ne peux pas». Si tu es fatigué ou blessé, tu vas quand même sur la glace et tu travailles. Même si tu as deux orteils cassés, tu fais la même chose cent fois par jour. Deux cent fois, si nécessaire. ».

Il y a quelques semaines, le monde du patinage a été bouleversé en apprenant le départ d’Alexandra Trusova, puis d’Alena Kostornaia quelques mois plus tard. Toutes les deux ont rejoint l’académie dirigée par Evgeni Plushenko, champion olympique en 2006. C’est deux éléments forts de Tutberidze qui sont partis, tandis que la championne olympique en titre Zagitova a annoncé fin 2019 qu’elle mettait en pause sa carrière, pour une durée indéterminée. Aujourd’hui, Eteri Tutberidze est reconnue internationalement pour ses résultats, mais est-il est nécessaire de repousser encore et toujours les limites de l’acceptable pour briller ?

Récemment récompensée du prix de la meilleure coach de la saison par la fédération internationale, et malgré ces départs, la renommée de Tutberidze est bien partie pour durer. À l’heure des prises de parole dans d’autres sports sur les comportements abusifs d’entraineurs, il serait peut-être bon de se pencher de près sur le cas de Sambo 70.

Crédit photo Une : handofmoscow.com

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