Catch

L’affaire Jordan Myles : la WWE «se fiche-t-elle» vraiment des personnes noires ?

Depuis ce week-end, Jordan Myles, catcheur de la WWE, se plaint ouvertement du nouveau t-shirt que la fédération lui a confectionné à son effigie et insinue que ce dernier est à connotation raciste. Un coup de gueule prenant de l’ampleur sur les réseaux sociaux, et qui secoue la compagnie de catch, peu à l’aise avec le sujet. Point d’orge de ce clash, une remarque du lutteur assurant que la WWE se « fichait » des « personnes noires ». Une attaque grave… et justifiée ? Regardons de plus près.

 

La WWE se serait bien passée de cette nouvelle polémique. Alors que la compagnie avait été saluée pour le sacre de Kofi Kingston à WrestleMania, devenant ainsi le premier lutteur d’origine africaine à décrocher un titre de cette importance pendant six mois, la WWE se retrouve aujourd’hui accusée de racisme par l’un de ses talents. Le motif de la discorde ? Un simple t-shirt.

 

 

La WWE a en effet décidé de confectionner un produit à l’effigie de Jordan Myles, jeune lutteur de la troisième branche de la fédération ayant notamment remporté le Breakout Tournament de NXT cet été. Le problème est toutefois la symbolique du motif affiché sur le maillot. On y voit un sourire couleur chaire dans lequel est affiché le nom de la superstar en blanc, en référence à son personnage de catcheur toujours très souriant, sur fond noir. De quoi rappeler pour certains plusieurs caricatures racistes comme le Blackface ou le personnage de Sambo, créé en 1899, représentant un homme noir grand sourire servant à divertir les blancs. La poupée «Sambo» est une allégorie puissante de l’acceptation enracinée du racisme en Amérique, expliquant ainsi le bad buzz rapidement provoqué par la WWE, et amplifié par Jordan Myles, qui n’a pas hésité à partager son ressenti et celui du grand public sur Twitter.

 

« Ils vont regretter d’avoir fait ça », ou comment tout a commencé

« Ils vont regretter d’avoir fait ça », a tout d’abord commenté le catcheur de 31 ans. « Je vais continuer à poster ceci jusqu’à ce que ma voix soit entendue. Je ne regrette rien de ce que je dis ou fais. La représentation est importante. Si Vince McMahon et Triple H me voient comme ça, alors c’est une claque pour tous les talents, fans et supporters afro-américains. J’ai utilisé ce t-shirt comme carburant, je savais qu’il existait et mon âme n’a pas pu se reposer correctement depuis que j’ai posé les yeux dessus. Ma voix sera entendue, ma réelle opinion sera entendue, et mon peuple aura son moment. Ce t-shirt est ce qui ne va pas avec l’Amérique et l’industrie du catch », a-t-il notamment lâché durant le week-end. Des commentaires largement relayés sur les réseaux sociaux, où Jordan Myles a reçu énormément de soutiens.

https://twitter.com/GlennRubenstein/status/1188602138575826944

 

Bien évidemment, la WWE ne pouvait faire l’aveugle et a dû répondre à son employé mécontent, chose rare, tant les salariés de la fédération semblent d’habitude brosser les McMahon dans le sens du poil. « Albert Hardie Jr. (a.k.a. Jordan Myles) a approuvé ce t-shirt avant la vente. Comme toujours, nous travaillons en collaboration avec tous nos talents pour développer les logos et les modèles de merchandising, et demandons leurs avis et approbations en aval. Nous avons procédé de la même manière avec Albert, et avons réagi rapidement lorsqu’il a demandé à ce que le logo/t-shirt soit revu. Aucun t-shirt n’a été vendu », a réagi la première compagnie de catch au monde. Une communication de crise qui n’a pas vraiment fait l’unanimité, surtout chez le principal intéressé qui s’est empressé de répondre.

« Quand j’ai vu le design la première fois j’étais mal à l’aise. Plutôt que de mentionner le problème, j’ai décidé de proposer autre chose. Baker Landon (responsable des relations avec les talents à NXT, NDLR) m’a menti en face ! Il m’a dit que Triple H voulait ce design pour que je n’aie pas d’autre choix. J’en ai discuté avec Triple H en personne et il pensait que j’avais approuvé », confie Jordan Myles, de son vrai nom Albert Hardie Jr, ajoutant une capture d’écran d’un e-mail envoyé par Baker London assurant que Triple H était à l’origine du t-shirt.

Depuis, Myles est parti en campagne sur Twitter avec le #ForTheCulture, et ne semble pas près de s’arrêter. Le catcheur a notamment pointé du doigt le retour de Hulk Hogan au bercail il y a quelques années alors que la légende du catch avait employé le « N word » (Nigger), mot extrêmement tabou de l’autre côté de l’Atlantique pour désigner un noir. « Tout le système de la WWE est une arnaque. Ils ont créé ce système où tu ne peux faire confiance en personne, vous devenez insensibles, et vous vous éloignez de ce que vous aimez le plus. Le fait que Hulk Hogan soit toujours employé après avoir présenté ses excuses dans le vestiaire parce qu’il s’est fait prendre en dit assez. Pourquoi devrais-je m’excuser d’être honnête ? Je suis fier d’être un lutteur professionnel et encore plus fier d’être afro-américain », confiait-il encore ce lundi. Racisme ou non, chacun aura son idée sur le sujet. Jordan Myles a en tout cas le sien et n’a pas eu peur de l’exprimer avec virulence en balançant dans une vidéo, depuis supprimée, que « la WWE s’en fiche des personnes noires ». Une réalité ? S’il faut juger sur les programmes diffusés à l’écran, force est de constater que l’utilisation des talents noirs par Vince McMahon et son équipe laisse en effet songeuse.

 

Les stéréotypes et la WWE

Certes, la victoire de Kofi Kingston a permis à la WWE de redorer son blason. Comme elle l’avait fait avec les femmes, la compagnie avait voulu envoyer un message fort en propulsant au sommet de sa fédération un lutteur d’origine africaine présent depuis onze ans en son sein, et bloqué par un plafond de verre. Une victoire symbolique analysée d’ailleurs sur We Sport en avril dernier et saluée par Jordan Myles lui-même, appelant son collègue « Martin Luther Kingston » afin d’en faire un symbole. Mais six mois plus tard, il est temps de faire le bilan de ce triomphe qui devait servir à faire avancer la cause des Noirs à la WWE comme cela avait été annoncé à l’antenne durant la KofiMania.

 

https://twitter.com/GoGoMyles/status/1188861615661293568

 

L’annonceur afro-américain Byron Saxton avait notamment utilisé des mots clés à l’antenne pour évoquer le combat des Noirs dans la société civile, collant parfaitement à la situation du Ghanéen à la WWE, en avouant notamment que Kingston devait « travailler deux fois plus pour atteindre la moitié du chemin » ou en parlant de « citoyen de deuxième classe », des termes bien connus de la communauté afro-américaine. Lors d’un épisode de SmackDown Live, Big E, l’un des coéquipiers de Kofi Kingston, allait même plus loin en abordant les difficultés qu’ont « les gens comme nous » à percer au plus haut niveau. Un terme que le désormais ex-champion de la WWE interprétait davantage comme une injustice sociale qu’une injustice raciale, mais celle-ci restait tout de même facilement envisageable dans son esprit. « Cela signifie beaucoup de choses. Par exemple, moi je porte des nattes dans le ring, je porte du rose, je saute, je tape des mains, je twerk, vous voyez ce que je veux dire ? Vous ne voyez pas quelqu’un comme ça dans le main-event Il y a évidemment un élément de race en cause, non? Vous n’avez pas vu beaucoup de champions afro-américains détenir des titres majeurs », expliquait Kofi Kingston dans un entretien accordé à Busted Open Radio.

En effet, les catcheurs noirs de la WWE bénéficient généralement d’un traitement différent des autres talents blancs. Un véritable parallèle peut alors être effectué entre la masculinité hégémonique blanche, toute puissante à la WWE, et la masculinité subordonnée noire, en grande difficulté. Une comparaison également valable lorsque la subordination est liée au sexe ou à l’orientation sexuelle, et une différence de traitement facilement observable dans les programmes de la compagnie jusqu’aux années 2000, mais qui perdure encore aujourd’hui à certains moments. En réalité, la WWE classifie ses lutteurs noirs dans deux tranches bien distinctes. Dans l’un de ses travaux de recherche, Casey Brandon Hart les identifie comme les « Ménestrels » et les « Angry Black Men ». Les ménestrels représentent une version stéréotypée de l’homme noir et de sa culture. Il est drôle, il danse et l’on peut souvent compter sur lui. Il n’est cependant pas très dangereux et perturbe donc rarement les catcheurs stars. Une définition parfaitement décrite par Kofi Kingston dans ses propos ci-dessus et collant notamment au New Day, No Way Jose, Cryme Tyme ou à R-Truth lorsqu’on assimile en plus la culture hip-hop. Le personnage de « l’homme noir en colère » ne reflète pour sa part aucune part de stéréotypes directs liés. Il est méchant, menaçant, voire sauvage comme peut l’être un catcheur blanc. Son physique est généralement très imposant. Le fait de ne pas danser ou de porter des tenues extravagantes et clichées le sépare totalement des troubadours présentés avant. Il représente un obstacle intimidant à surmonter pour le catcheur blanc qui l’affronte, et donc pour les spectateurs majoritairement blancs conclut Hart dans Ideological “Smackdown”: A Textual Analysis of Class, Race and Gender in WWE Televised Professional Wrestling. Il est quasiment toujours méchant, solitaire, parle peu. Il n’hésite pas à menacer ses opposants, voire les personnes présentes dans l’arène. Cela lui apporte des caractéristiques presque animales (Mark Henry, Bobby Lashley). Une troisième catégorie a pris place dernièrement, beaucoup moins portée sur les clichés avec des caractéristiques plus neutres (Ricochet, Apollo Crews), mais dans laquelle les catcheurs sont toujours éloignés du main-event.

La masculinité noire dans le catch n’est donc pas fortement valorisée, et la fin du règne de Kofi Kingston n’a pas vraiment fait évoluer la tendance. Face à Brock Lesnar le 4 octobre dernier, le membre des New Day n’a tenu que neuf secondes sur le ring, une humiliation diront certains, frustrés de la fin de l’état de grâce de Kofi Kingston. Si se faire balayer par Lesnar est finalement devenu un standard pour une superstar de la WWE, même si AJ Styles, Daniel Bryan et Finn Balor ont au moins eu le mérite de résister, la descente aux enfers du Ghanéen depuis est tout de même à noter. Rarement un champion de la WWE n’était redescendu aussi vite dans le milieu de carte. Le champion du monde est redevenu le simple membre du New Day se contentant de sourire et jouer avec ses pancakes, en enchaînant les prestations insipides. Kofi Kingston, où l’incarnation parfaite du Ménestrels.

 

Cette nouvelle controverse sur le sujet impliquant cette fois-ci Jordan Myles ternit un peu plus l’image de la WWE. L’issue de cette affaire reste pour le moment incertaine de part et d’autre, mais celle-ci aura au moins permis à de nombreuses personnes très sensibles à cette cause de s’exprimer, comme le montre l’engouement autour du #ForTheCulture sur Twitter. Depuis, certains talents noirs de la WWE ont préféré temporisé les choses, comme Titus O’Neil et Booker T. « Est-ce que ça ressemblait à un visage noir ? Peut-être, souligne le Hall of Famer dans son podcast. Personnellement, en 2019, je ne peux pas penser que les gars se sont lancés en se disant, “Faisons un t-shirt raciste sur Jordan Myles” ». Si ce t-shirt peut davantage être vu comme une simple maladresse plutôt qu’une attaque raciste, cela ressemble surtout à l’épisode de plus concernant les relations troubles entre la WWE et la communauté noire. Sans jamais franchir la barrière, la fédération de catch multiplie les choix douteux au fil des années, au risque de heurter. En attendant la polémique de trop.

 

Suivez-moi sur Twitter : @BernardCls

A lire aussi : Kofi Kingston et la KofiMania, ou la victoire de la masculinité noire à la WWE

 

 

(Image principale : Newsweek – WWE)
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