Après un Tour de France au goût amer, Thibaut Pinot s’apprête à disputer la Vuelta (20 octobre – 8 novembre) avec un esprit sans doute revanchard. En effet, il aura certainement à cœur de retrouver du rythme et d’épauler au mieux David Gaudu, annoncé comme le leader de l’équipe.
Mais, outre cette fin de saison, les années passent et mènent à un constat difficile : malgré quelques beaux succès, les déceptions s’enchaînent pour le coureur originaire de Mélisey. Plusieurs questions se posent alors : comment peut-on les expliquer ? Est-ce simplement un problème mental ? Suite à tout cela, quels peuvent être les objectifs dans les années à venir ? Analyse et tentatives de réponses.

 

Premières inquiétudes

Tout d’abord, revenons sur les événements qui nous obligent aujourd’hui à nous poser ces questions. Pour cela, il faut remonter à l’été 2013, et un premier abandon sur le Tour de France. A l'occasion de son deuxième Grand Tour, Thibaut Pinot n’est pas au départ de la 16e étape, souffrant d’une angine. Pourtant, les débuts furent prometteurs en 2012, avec une 10e place au général et une victoire sur la 8e étape. En 2014, le Franc-Comtois parvient à retrouver ce niveau de performance. En effet, il réalise son meilleur résultat en carrière, avec une troisième place et le maillot blanc décrochés sur le Tour de France. En revanche, sur la Vuelta, de nouveaux problèmes de santé touchent le jeune grimpeur, qui tombe malade et doit jeter l’éponge. Puis, en 2015, il parvient de nouveau à terminer le Tour (16e au général) et remporte la 20e étape au sommet de l’Alpe d’Huez. Mais la saison suivante est de nouveau compliquée.

 

Cruelles désillusions

En effet, en 2016, Thibaut Pinot ne parvient pas à confirmer ce potentiel entrevu lors des années précédentes. En début de Tour, il porte le maillot de meilleur grimpeur durant trois journées, mais, de nouveau malade, ne prend pas le départ de la 13e étape. L’année suivante, il décide de prendre part au Giro avec des ambitions au classement général. Cela se passe plutôt bien, avec une quatrième place finale et une victoire sur la 20e étape. Mais sur le Tour de France, le Franc-Comtois, fiévreux, ne parvient pas à terminer la 17e étape et doit abandonner pour la troisième fois en six ans.

En 2018 et après ses bons résultats de l’année passée, Thibaut Pinot est de retour sur les routes italiennes. En montagne, il rivalise avec les meilleurs et occupe la 3e place du classement général au départ de la 20e étape. Mais, une fois encore, c’est un nouveau problème physique qui vient briser ses rêves de podium. Atteint d’une pneumopathie, Pinot termine la 20e étape à bout de force, à plus de 45 minutes du vainqueur du jour. Il doit finalement être transféré à l’hôpital. Autre conséquence de cet abandon : le Français doit renoncer à la Grande Boucle, pour la première fois de sa carrière. C’est donc sur le Tour d’Espagne que l’on retrouve Thibaut Pinot, pour tenter de terminer sa saison sur une note positive. C’est chose faite, avec deux victoires d’étapes (15e et 19e étapes) et une sixième place au classement général.

 

Maudit sur le Tour ?

L’année suivante, Thibaut Pinot se présente sur le Tour de France avec le statut d’outsider, après une préparation réussie et avec une équipe entièrement dévouée à sa cause. Il se montre d’abord le plus fort dans les Pyrénées, avec une victoire au sommet du col du Tourmalet. A trois jours de l’arrivée sur les Champs-Elysées, il semble dans la forme de sa vie et est encore dans une position idéale en vue d’une éventuelle victoire finale. Mais de nouveau, tout s’effondre. Souffrant d’une déchirure musculaire, le Franc-Comtois est contraint à l’abandon lors de la 19e étape. Il fond en larmes, car il le sait, il n’a certainement jamais été aussi proche de décrocher la plus grande victoire de sa carrière.

Mais il ne perd pas espoir. Et, passé tout proche de réaliser le rêve de nombreux coureurs français, il compte bien retenter sa chance dès l’année suivante. Avec un parcours très montagneux, un contre-la-montre sur ses terres et une équipe de nouveau construite autour de lui, Thibaut Pinot aborde le Tour de France 2020 avec de grandes ambitions. Mais rien ne se passe comme espéré. Dès la première étape, à trois kilomètres de l’arrivée, le leader de l’équipe Groupama-FDJ est pris dans une grosse chute. Et cette chute laisse des traces. Celles-ci ne se ressentent pas particulièrement dès les jours suivants, mais lors de la 8e étape. Dès les premières pentes du Port de Balès, à 40 kilomètres de l’arrivée, Thibaut Pinot souffre et est finalement distancé. Il perd 25 minutes sur les autres favoris et voit ses espoirs s’envoler une nouvelle fois, dès le début de la deuxième semaine.

 

Des explications à ces déceptions ?

Pour tenter d’expliquer ces défaillances, on peut évidemment penser à une fragilité physique du leader de l’équipe Groupama-FDJ. Quand on observe ses six abandons, cinq d’entre eux sont dus à une maladie. Mais sur les deux derniers Tours de France, on ne parle pas de maladie, mais de blessure. En 2019, Thibaut Pinot est victime d’une blessure très rare dans le cyclisme : une déchirure musculaire. Et ce, en voulant simplement éviter une chute. Depuis de nombreuses années, certains soulèvent un « problème mental » chez le coureur Franc-comtois. Mais le problème est-il réellement mental, quand un coureur tombe malade, est victime d’une chute, ou se blesse en évitant celle-ci ? Le problème est-il réellement mental, ou est-ce simplement une terrible malchance ? Est-ce ici « le destin », comme tentait de l’expliquer Marc Madiot après l’abandon en 2019 ?

Au vu de tous les éléments et au fil du temps, cette option semble malheureusement la plus probable. En effet, le « problème mental » qui revient fréquemment lorsqu’il est question de ces abandons à répétition, était peut-être une explication valable en début de carrière. Un rôle de leader d’équipe est parfois plus difficile à assumer pour certains coureurs, avec le poids que cela représente. Mais si l’on se penche surtout sur les deux dernières années, ce rôle de leader semble avoir été acquis, compris, par Thibaut Pinot. Sur le Tour de France 2019, il remporte la 14e étape au sommet du Tourmalet en faisant exploser tous les autres favoris un à un. Il est le plus fort en montagne, et en est conscient. Ce rôle de leader est donc parfaitement assumé, et le mental du coureur Franc-Comtois n’a alors jamais paru aussi solide. Puis une blessure vient tout gâcher. Et le même schéma se reproduit en 2020. Une chute, dès la première étape, dans des conditions de course particulièrement difficiles, a malheureusement entraîné des blessures trop difficiles à supporter lorsque la route s’est élevée.

 

Et pour la suite ?

Alors forcément, la question se pose. Un jour, verra-t-on Thibaut Pinot en jaune sur les Champs-Elysées ? Les années passent, les déceptions se succèdent et les espoirs se font de plus en plus rares. On commence donc à se faire une raison, et à se dire que peut-être le Tour n’est pas « fait pour lui ». Mais alors, si le Franc-Comtois ne parvient pas à briser la malédiction sur la Grande Boucle, peut-il le faire sur l’un des deux autres Grands Tours ? Là aussi, les mêmes problématiques physiques se posent. Cette malchance, qui accompagne ses chutes, blessures et autres problèmes physiques, pourrait-elle se stopper sur les routes italiennes ou espagnoles ? Le Giro 2018 ne nous rassure pas sur ce point-là. Seule différence majeure par rapport au Tour de France, on évoque souvent sur le Giro ou la Vuelta un plateau moins relevé, une concurrence parfois plus faible. De plus, sur ces deux courses, les coureurs français ont certainement une pression moindre par rapport au Tour, où ils sont davantage observés et attendus au tournant.

 

La Vuelta dans la peau d’un équipier

Aujourd’hui, Thibaut Pinot est au départ de la Vuelta, mais ne sera pas le leader attitré au sein de l’équipe Groupama-FDJ. En effet, il semblerait que la formation de Marc Madiot mise davantage sur le prometteur David Gaudu (24 ans). Thibaut Pinot aurait donc ce rôle d’équipier de luxe, et pourquoi pas avec pour objectif d’aller chercher quelques victoires d’étapes. Des victoires qui viendraient s’ajouter aux nombreuses déjà acquises. Car oui, malgré les (trop) nombreuses déceptions sur les Grands Tours, le Franc-Comtois compte quelques beaux résultats. On peut évidemment citer sa victoire sur le Tour de Lombardie, trois jours après celle sur Milan-Turin, en 2018. Mais aussi ses six victoires d’étapes sur les Grands Tours, une deuxième place sur le Critérium du Dauphiné, ou encore de nombreux tops 5 sur Tirreno-Adriatico.

 

Des objectifs différents ?

Au regard de ces différents éléments, les espoirs concernant une éventuelle victoire sur un Grand Tour sont donc encore permis. Mais d’autres questions se posent, concernant Thibaut Pinot lui-même, et ses réels objectifs pour les années à venir. En effet, après sa terrible défaillance sur la 8e étape du Tour de France, il déclarait : « Aujourd'hui, c'est peut-être un tournant dans ma carrière. C'est trop d'échec pour moi ». Bien évidemment, il faut prendre en compte le fait que ces mots ont été prononcés « à chaud », quelques minutes après l’arrivée. Mais nous pouvons tout de même nous interroger sur « le tournant » ici évoqué par Thibaut Pinot. S’il n’a plus la force, la motivation nécessaire pour courir derrière un titre sur un Grand Tour, peut-il viser d’autres objectifs d’ici la fin de sa carrière ? Il s’agirait ici de se concentrer davantage sur les courses d’une semaine, chasser les étapes sur les Grands Tours, ou encore profiter de ses qualités de grimpeur pour décrocher quelques maillots distinctifs.

 

A travers cela, on pourrait constater des ambitions revues à la baisse. Mais aujourd’hui, alors que Thibaut Pinot est vraisemblablement plus proche de la fin de sa carrière que de son commencement, et après ces déceptions difficiles à encaisser, ne vaut-il mieux pas profiter des années restantes pour se faire plaisir, et viser quelques belles victoires ?

 

Crédits photo : A.S.O.