Stacy Keibler, Diva de la WWE

Catch au féminin : de la régression à l’évolution (2ème partie)

Le 28 octobre prochain, la WWE proposera pour la première fois de son histoire un pay per view entièrement consacré à sa division féminine : Evolution. L’occasion pour elle de promouvoir ses grands espoirs, mais également de rappeler d’anciennes gloires pour fêter l’événement. Ces dernières, à l’image de Trish Stratus ou Lita, pourront ainsi voir le développement du catch féminin au sein de la fédération de Stamford, elles qui ont participé à l’heure sombre de la WWE, où humiliations et dégradations faisaient rage. Une période que la première compagnie de catch au monde tente aujourd’hui d’oublier mais qui laisse des traces.

Relire la première partie

Le catch, spectacle d’excès et sexuel

Au fil des années, la femme apparaît de plus en plus tel un objet, et même comme le gain du match organisé. Lors d’un combat, Brian Pillman en 1997 remporte par exemple la victoire et obtint les services de la femme de son adversaire pendant 1 mois d’après la stipulation organisée. Kane gagne son duel contre Matt Hardy en 2004 dans un combat « jusqu’à ce que la mort nous sépare », et obtient le droit d’épouser Lita à l’écran, sans son accord.

Ces histoires symbolisent le développement de l’excès dans le catch. Dans les années 1990, la WWE et la WCW s’affrontent dans une guerre d’audience à la télévision le lundi soir allant atteindre des pics à 10 millions de téléspectateurs aux USA. Dans la quête d’attirer un public masculin et assez jeune, la violence et le sexe sont donc des éléments qui ont été accentués dans les shows. Outre la violence physique entre les hommes, la violence physique et verbale visait également les femmes, victimes d’une certaine dégradation causant plusieurs polémiques. Ainsi, le terme de femme va disparaître au profit de divas.

En 1995, lors de WrestleMania 11, les lutteuses n’ont aucun match de prévu dans ce qui se trouve être le « Super Bowl du catch », l’événement voulant être la consécration dans l’année du catcheur et un rendez-vous immanquable pour les fans. Les seules femmes présentes sont des accompagnatrices, qui se trouvent être les playmates Pamela Anderson et Jenny McCarthy. Pour beaucoup, dont Zachary Bartlett qui a étudié le sujet, la présence de deux icônes du sexe aux abords du ring de catch est le début d’un changement majeur dans le traitement des femmes par la WWE. Elles vont avoir le rôle d’objet sexuel, caractéristique essentielle de la femme dans la définition de la masculinité hégémonique externe de Raevyn Connell expliquée dans la première partie de ce dossier.

 

 

La WWE va davantage se servir de ses salariées pour leur plastique explicitement sexuée que pour leur capacité sur un ring, avec des stéréotypes sexistes flagrants (la bimbo blonde, la brune hot…). L’hypermasculinité du programme n’offrant pas l’opportunité aux femmes de s’exprimer dans un ring, leur apparition fait office d’intermède comique ou sexualisé.

Pendant cette période qui va durer environ 20 ans, la programmation de la WWE se complaisait dans la misogynie et la sexualité, alors que les femmes luttaient en bikini, soutien-gorge et culotte sur le ring, dans de la boue, voire même du chocolat ou dans des combats sponsorisés par Playboy.

Quelques exemples de stipulations marquantes :

  • Pillow Match à WrestleMania XIX (Combat d’oreiller en petite tenue)
  • Playboy Evening Gown Match à Wrestlemania XX (Match de robe du soir)
  • Playboy Pillow Fight à WrestleMania 22 (Combat d’oreiller en petite tenue sponsorisé par Playboy)
  • Pudding match à One Night Stand 2007 (Match dans une piscine de chocolat)
  • Divas Baywatch Babe Triple Threat Tag Match lors de Raw le 12 avril 2010 (Combat reprenant les tenues d’Alerte à Malibu)

 

 

Sharon Mazer, professeure à l’Université de Canterbury, affirme que la valeur d’une femme dans le catch est « toujours sexuelle », quel que soit son rôle formel, en tant que spectatrice, manager ou catcheuse. Sa fonction sera toujours d’affirmer l’orthodoxie hétérosexuelle masculine, en dépeignant les femmes d’une manière qui renforce l’hégémonie masculine blanche et soutient la limitation et l’oppression des femmes.

Voilà donc la différence entre un homme et une femme dans le catch : les personnages féminins sont toujours sexualisés d’une manière qui est nettement différente de celle des lutteurs masculins. Les codes de la pornographie ont fait de plus en plus leur chemin dans la discipline. Les femmes qui ressemblent aux stars du porno ont l’habitude de fournir un spectacle aux hommes, tout en renforçant leur hétérosexualité. Une vision fortement véhiculée par les commentaires, qui n’hésitent pas à mettre l’accent sur le physique et la tenue des femmes, à l’inverse de ce qu’on pourrait faire avec les protagonistes masculins. « Vous aimez les noix de coco JR ? (Jim Ross – l’autre commentateur) Pardon ? Et bien regardez sa tenue de catcheuse ! Elle est hot ! » balança Jerry Lawler, consultant phare de la WWE, dès le début d’un combat opposant Lita à Victoria pour évoquer la tenue de cette dernière et ses seins.

Entre humiliations…

Les segments du programme voyant les hommes abuser et humilier les femmes sont affichés comme de simples divertissements, présentés dans un contexte rappelant que la femme le mérite ou que ses actions ont conduit à la punition. En 2000, Dean Malenko (alors marié) fut pris de sentiments pour Lita, et essaya à tout prix de la conquérir avec des cadeaux.

Celle-ci refusa de longues semaines, amenant Malenko à tenter de la frapper avec une chaise. Peu de temps après, il l’embrassa alors que Lita était inconsciente, sous les commentaires d’un Jerry Lawler hilare, « ah ah ah, elle aime ça ! ». Un acte synonyme de renforcement de virilité, montrant que personne ne pouvait lui résister.

 

 

Autre exemple. Pour assumer la prise de pouvoir de l’homme sur la femme, Vince McMahon, réel président de la WWE, a entretenu une rivalité avec Trish Stratus, catcheuse de la fédération. Afin de la sanctionner, McMahon demanda à Stratus de se mettre à quatre pattes et d’aboyer comme un chien. Une expérience humiliante, mais qu’elle avoue la semaine suivante avoir pourtant mérité, mais cela resta insuffisant pour McMahon, qui persista à continuer une humiliation justifiée selon lui. Pour le grand plaisir d’une partie des spectateurs.

« Tu es désolée Trish ? Est-ce que t’es désolée uniquement parce que tu ne reçois plus mes cadeaux coûteux ? Si t’es vraiment, vraiment désolée Trish, enlève tes vêtements ! (commentateur : Oui, oui !) (…) Eh oui, tu es désolée, tu dois me prouver ta loyauté. Donc maintenant, enlève tes vêtements, maintenant ! (commentateur : c’est mon héros !). Mais ce n’est pas suffisant, si t’es vraiment, vraiment désolée, enlève ta jupe ! Est-ce que tu es assez désolée auprès de Mr.McMahon ? Tu sais quoi, je ne crois pas ! Enlève ton soutien-gorge ! Tu sais quoi, non j’ai changé d’avis, je crois que ces gens en ont assez vu de toi. (Une grande partie de l’arène hue – le commentateur : Non ! Ils n’en ont pas vu assez, laisses-en voir plus !). »

 

 

Ce type de séquences montre qu’il n’est pas suffisant de proposer une image dégradante de la femme combattant en lingerie, et qu’il convient en plus de montrer la domination de l’homme sur une femme qui n’est pas consentante. Ce segment a été considéré comme si choquant et offensant qu’il fut censuré quelques jours plus tard lors de sa diffusion britannique sur Sky Sports. Mais les plans caméra et la réaction sonore montrent bien la complicité d’une partie des fans masculins.

 

… Et nudité

Une complicité qui va dans le sens des propos de Connell lorsqu’elle aborde la masculinité hégémonique. Son rôle servirait de garantie à la position dominante des hommes et à la subordination des femmes. Ici, les spectateurs masculins seraient donc enjoués de voir un de leurs semblables avoir une domination affichée sur une femme, rejoignant l’idée d’un groupe d’hommes rattachés à maintenir la stabilité de cette domination. Cela rejoint alors la théorie de Bourdieu, sociologue français, concernant la violence symbolique. L’homme ici n’a pas forcément besoin de contrainte physique pour instaurer une hiérarchie durable entre les genres.

Une partie du public masculin semble réclamer cette domination et humiliation de la femme à l’écran. Au cours des années 2000, on a pu entendre à quelques occasions le chant « We want puppies » descendre des travées lors de matches féminins, signifiant l’envie de voir les seins des lutteuses sur le ring. Jerry Lawler utilisait d’ailleurs la sexualité et la nudité pour tenter de tenir en haleine le téléspectateur masculin devant son écran. « La raison pour laquelle je suis tellement excitée par ce combat, c’est qu’à chaque fois que vous voyez deux filles dans un catfight, vous pensez qu’elles pourraient s’embrasser. » dira-t-il un lundi soir à RAW.

La WWE a même commercialisé des DVD qui se rapprochent plus de vidéos de charme lesbien que de divertissement sportif. Là encore, il semble que l’utilisation de la femme ravisse les hommes si l’on en croit des commentaires postés sur la page Amazon d’un des DVD.

Quelques DVD consacrés aux Divas de la WWE

Une normalité homosexuelle pour les femmes aux yeux du public masculin qui n’est bien sûr pas la même pour l’homosexualité masculine. Car si l’un des sexes (les femmes) existe bel et bien en tant qu’objet sexuel potentiel si l’on se réfère aux écrits de Connell, la possibilité que l’autre (les hommes) le soit est niée. Ainsi, si deux femmes peuvent tendrement et lentement s’embrasser sur un ring, deux hommes ne peuvent pas le faire, sans le risque de s’inscrire dans une masculinité subordonnée, et ce malgré les contacts physiques qui existent lors d’un combat. L’autre différence entre l’homme et la femme, qui a longtemps régné dans le catch, a été la comparaison possible entre les deux sexes sur la crédibilité du combat et la légitimité de la présence sur le ring. La masculinité du lutteur serait ce qui lui permet de performer et d’être crédible sur un ring, à la différence d’une Diva. Une norme qui a lentement évolué… À suivre.

 

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