Catch au féminin : de la régression à l’évolution (3ème partie)

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Ronda Rousey réussissant à prendre le dessus sur Triple H à WrestleMania 34

Entre révolution et évolution, il n’y a qu’un pas. Après avoir placé la femme comme objet au service de l’homme, la WWE a décidé de réagir et de profiter d’un mouvement social qui ne cesse de s’accroître dans le monde pour lancer sa « Divas Revolution », qui deviendra rapidement la « Women’s Evolution ». Un changement de stratégie encore en marche aujourd’hui et qui s’intensifiera ce dimanche avec la tenue du premier show entièrement consacré aux lutteuses “WWE Evolution”, mais qui trouve toutefois des limites. 

Relire la première partie

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(R)Évolution

Comment la WWE a-t-elle pu lancer, en une semaine, un changement drastique dans la politique de ses talents féminins à la télévision ? Le 13 juillet 2015, Stephanie McMahon, dirigeante de la fédération, déclare vouloir apporter un souffle nouveau à la division féminine. « Les choses vont changer dès maintenant » lance-t-elle, en annonçant l’arrivée de Becky Lynch, Charlotte Flair et Sasha Banks à RAW. Trois femmes marchant sur NXT, troisième show et véritable laboratoire de la compagnie diffusé à un public restreint sur sa chaîne de télévision. Le début de la « Divas Revolution » a été rendu possible grâce à l’attente des fans de catch qui a changé au début des années 2010, plus enclin à regarder un produit sportif au détriment d’un pur divertissement. Après un énième match féminin anecdotique de quelques secondes à l’image de tant d’autres comme j’avais pu vous l’expliquer dans la seconde partie, le hashtag #GiveDivasAChance a pris du poids sur Twitter, obligeant la WWE à se remettre en question.

L’éclosion sportive et médiatique de femmes comme Serena Williams ou Ronda Rousey aux États-Unis a également incité la WWE à transformer totalement l’utilisation de la femme dans ses émissions. Au fil du temps, l’appellation « Diva » a été supprimée, et le recrutement va principalement se porter sur l’aptitude physique et sportive. L’archétype d’un physique stéréotypé prend ainsi doucement fin. L’une des principales rivalités féminines de l’année 2016 opposant Sasha Banks à Charlotte Flair reposait d’ailleurs sur une lutte entre deux femmes voulant casser les barrières de genre à la WWE. Les deux “superstars”, terme désormais unisexe, faisaient transparaître à l’écran leur détermination et luttaient bien plus que pour un titre. Pour leur image et leur crédibilité. Une rivalité fortement féministe grâce à cet enjeu, totalement novatrice et populaire aux yeux des fans, qui a permis de bouleverser les codes d’une division trop souvent rabaissée.

 

 

Depuis, les combats féminins ont vu leur durée doubler, voire tripler, et proposent maintenant un réel intérêt sportif. Les femmes sont désormais capables de s’affronter dans des cages, avec des objets, et même en main-event, comme les hommes. Aujourd’hui, plus aucun type de match n’est exclusif aux catcheurs masculins comme ce sera une nouvelle fois le cas lors de WWE Evolution avec le Last Woman Standing Match qui verra s’affronter Becky Lynch à Charlotte Flair.

 

Une vision différente du corps féminin

Mais le contenu in-ring n’est pas le seul critère permettant d’évaluer la stratégie déployée par la WWE. Sa communication externe reste un excellent moyen de percevoir et de décrypter l’image que la compagnie souhaite envoyer au grand public. Alors que les années 1990 et 2000 étaient celles des partenariats avec Playboy, un changement notoire va avoir lieu en 2018.

Au cours de cette année, ESPN a diffusé une nouvelle édition de son Body Issue, une revue événementielle proposant des photographies artistiques de 15 sportifs nus. Par le passé, Serena Williams, Michael Phelps, Stan Wawrinka ou Conor McGregor sont passés sous les flashs. Cette année, Zlatan Ibrahimovic se retrouve notamment dans ce casting prestigieux, en compagnie de la catcheuse Charlotte Flair. La diffusion de ces images a largement été relayée par la WWE. C’est une grande première qu’une catcheuse fasse une apparition dans ce genre de revue sportive et sérieuse, et non dans un magazine de charme.

 

 

De plus, Charlotte Flair laisse entrevoir ici ses muscles et sa force, symboles masculins, aux antipodes de l’image de la catcheuse classique d’antan. La volonté d’ESPN n’est pas de proposer une nudité gratuite, mais de mettre en avant le physique du sportif et les résultats de ses efforts continus sur sa personne. Le média américain n’hésite pas à mettre en avant les cicatrices pour afficher les dommages infligés au corps humain suite à cette sorte de sacrifice que l’on peut faire en devenant sportif de haut-niveau. Une illustration de la force, du courage, de la bravoure qui rappelle des caractéristiques essentielles de la masculinité hégémonique expliquée dans la première partie de ce dossier.

Une nouvelle preuve d’un changement de taille opéré par la WWE, à savoir que les femmes réussissent à sortir de cette image de bimbo pour se faire une place dans le catch, et plus important encore, une légitimité aux yeux du public masculin qui recherche une réelle performance sportive et non plus un entracte de charme.

 

Un rapport de force totalement inversé ?

Toujours en 2018, la signature de Ronda Rousey en faveur de la WWE va une nouvelle fois bousculer les habitudes de la fédération. Pour son arrivée, celle-ci soulève Triple H afin de le projeter à travers une table. Un rapport de force totalement inversé qui voit alors une femme soumettre un homme sur le ring.

 

Ronda Rousey a participé à un des combats vedettes de WrestleMania 34 avec Kurt Angle. Les deux se sont engagés dans un combat mixte pour défendre des intérêts communs où l’ancienne championne UFC tiendra tête à Triple H et à sa femme. Selon plusieurs rumeurs, Ronda Rousey pourrait bien faire partie du prochain main-event de WrestleMania 35, considéré comme le Super Bowl du catch, et ainsi placer la division féminine sur le toit du monde, le temps d’une soirée au moins.

Puisque même lorsque tous les voyants sont aux verts, la WWE trouve le moyen de retomber dans ses travers à certaines occasions. Le genre féminin est encore utilisé pour construire ou déconstruire la masculinité hégémonique d’un homme. Si l’hégémonie masculine est beaucoup moins explicite que par le passé, le rabaissement verbal est lui toujours utilisé, et suscite toujours l’emballement du public. Une phrase du Miz illustre parfaitement cela. « Malheureusement, Kurt Angle ne peut pas accepter son Award parce qu’il est trop occupé à sucer Ronda Rousey. » dit-il à RAW, le 6 mars 2018.

Avec cette phrase, The Miz procède ici à un inversement des rôles et à une émasculation symbolique d’Angle car celui-ci s’est allié avec une femme pour régler ses problèmes. Quelque chose d’inenvisageable pour un homme qui se veut dominant dans le monde du catch. Si l’on en croit toujours certaines phrases, les femmes n’auraient pas de courage par rapport à un vrai homme, et ce, malgré ce qu’elles sont capables de proposer sur un ring. Lorsque Goldberg rejoint le ring face au binôme Kevin Owens/Chris Jericho le 6 février 2017, il démarre la joute verbale par :

« Vous avez deux choix les filles, vous pouvez partir, ou vous pouvez vous faire pousser une paire, et venir m’affronter maintenant, en deux contre un ! »

Ce qui est intéressant, c’est que même dans un programme qui se veut désormais égal entre les sexes, la femme reste reléguée au second plan par les propos que tiennent certains catcheurs. Une barrière symbolique viendra toujours séparer la femme et l’homme, qui tient à conserver son hégémonie externe.

Alors que C.J. Pascoe, sociologue américaine, utilise le « fag discourse » pour décrire certains termes homophobes tenus par des personnes qui ne le seraient pas pour taquiner un individu, le terme pourrait être réapproprié au sujet du sexisme à la WWE.

 

L’évolution est en marche… mais n’est pas terminée

Durant de nombreuses années, les femmes n’ont jamais connu de succès assimilables à ceux des hommes dans leur carrière, à savoir un triomphe lié à leur personnage, leur performance sur le ring, leur attitude. Celles-ci ont ainsi été cantonnées à leur physique, pour proposer une pause glamour et érotique au public comme expliqué dans ce dossier. Lorsque la femme a réussi l’exploit de performer comme et/ou avec les hommes, celle-ci s’est retrouvée au cœur des critiques et des jugements. Le cas de Chyna mériterait à lui tout seul un article, tant son personnage aurait pu permettre au sexe féminin de réaliser une réelle avancée dans le catch et de démarrer « l’évolution » dès les années 1990. La transformation fut finalement notoire au milieu des années 2010, où les femmes ont réussi à s’imposer dans les spectacles de catch et à susciter l’intérêt du public, autre que par leur plastique.

Cependant, des zones d’ombres subsistent. Un « fag discourse » est régulièrement dirigé envers les femmes. Insulter les hommes de « femmes » ou d’autres synonymes reste une habitude qui permet de voir que l’hégémonie dans le catch n’a pas pleinement subi d’hybridation. De plus, la WWE n’a pas hésité à mettre de côté ses bonnes intentions envers la performance féminine en signant un accord avec l’Arabie saoudite pour l’organisation de plusieurs shows, dont le Greatest Royal Rumble en avril dernier et Crown Jewel le 2 novembre 2018, shows interdisant l’accès aux performeuses. Des décisions qui feraient presque finalement penser qu’Evolution, pay-per-view consacré aux femmes, ne servirait que d’alibi.

Malgré tout le travail effectué par la WWE depuis plusieurs années, un plafond de verre est toujours en place. À l’écran, le nombre de combats principaux (main-event) réalisés par les femmes demeure minime, derrière le rideau, l’égalité salariale a de quoi effrayer. Dans des chiffres révélés par Forbes pour l’année 2017, aucune femme ne figure parmi les dix salaires les plus élevés de la WWE. Un problème qu’avait déjà pointé du doigt AJ Lee, catcheuse de l’empire McMahon entre 2009 et 2015. « Vos catcheuses ont des records de ventes en merchandising et ont joué dans certains des segments les plus regardés à certains moments, et pourtant, ils ne reçoivent qu’une fraction de salaire et de temps d’antenne qu’ont les hommes ».

Peut-être que le catch américain, et ses caractéristiques si uniques et tant masculines, empêchent finalement une égalité parfaite entre les sexes, tout du moins de notre point de vue à l’écran. L’humiliation et la provocation sont en effet les bases de la construction d’une rivalité à la WWE, quel que soit le genre concerné. La récente joute verbale entre Nikki Bella et Ronda Rousey à RAW en est un bon exemple. Cette dernière a évoqué la relation amoureuse entre sa rivale et John Cena pour justifier le succès de Bella à la WWE. Une pique qui aurait été insignifiante si elle avait concerné deux catcheurs, mais qui a suscité ici des critiques. Une chose est sûre néanmoins, l’évolution n’est pas terminée.

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