Enfants de l’inespoir : Uddhar

Je suis un Dalit, de la caste de ceux qu’on appelle les Intouchables. Les gens, dès leur plus jeune âge, évitent de traîner avec nous, de nous confier des responsabilités ou même de nous regarder, tant notre âme semble impure aux yeux d’une religion qui se revendique comme tolérante. Pourtant, aujourd’hui, je suis bien là, à représenter ma patrie, mon Inde, dans la plus prestigieuse des compétitions, les Jeux Olympiques…

Je vais pouvoir enfin prendre ma revanche sur un système inégalitaire que même le grand Mahatma Gandhi n’a jamais su remettre en cause. D’ailleurs, s’il était là, qu’il avait pu voir de ses yeux que j’allais émanciper mon peuple par le cricket, ce sport importé par des geôliers d’un autre temps, sans doute qu’il serait parti méditer une journée entière, voyant que les opprimés étaient devenus les oppresseurs. Il aurait peut-être brandi l’article 15 de notre constitution qui affirme l’égalité de tous les citoyens, peu importe leur religion, leur sexe, leur lieu de naissance ou leur caste, avant de finir par s’asseoir dessus, comme le voudrait une certaine volonté populaire.

Le public attend. Moi aussi. Je suis le Bowler d’une jeune équipe, dynamique et qui n’a pas essuyé la moindre défaite depuis désormais quelques mois. Dans notre pays, les gens nous tiennent en héros. Quand nous rentrerons chez nous, il y aura plus d’effervescence que dans les quartiers de Bollywood, les femmes se rueront pour nous embrasser une demie seconde, les hommes resteront en retrait, admirant un succès d’une envieuse virilité avant de retourner devant leur poste de télévision pour la prochaine confrontation. Mais s’ils savaient…

Ma petite-amie est un Kshatriyas. Dans ses veines coule le sang des guerriers, des gouvernants et de tous ces prodiges qui nous ont tant fait rêver. Mais dans son cœur coule assez de tendresse pour refaire un monde entier. Sans elle et sa famille, je n’aurais rien pu faire… Il y a deux ans, lorsque mes parents ont été emportés par le Mahépar, j’ai eu la chance de tomber sur eux. Ils m’ont donné de quoi manger, de quoi me loger, de quoi m’habiller et surtout, voyant que je me débrouillais pas si mal, ils m’ont permis de jouer dans une équipe et de gravir les échelons dans ce sport que je n’aurais jamais pu tutoyer sans la chance que mon malheur avait su me trouver.

Je suis bien conscient de l’opportunité qui s’est présentée à moi. Je sais pertinemment que tout le monde ne pourrait pas en dire autant. Alors, tout cela, je le fais pour ceux qui ne le feront d’apparence jamais. Je le fais pour les Dalits, les Rohingyas, les Ouïghours, les Tibétains, Karen, Sri Lankais, Nord-Coréens et tous ceux qui dans le monde exigent que leurs droits ne soient pas sacrifiés au commerce, à la discrimination, au profit et autres formes d’oppressions. Qu’ils n’oublient pas qu’ils ont comptés, qu’ils comptent, qu’ils compteront. Un jour, il sera temps pour eux de découvrir une autre idée du monde, les promenades dans les champs, l’ambition, d’entrevoir la possibilité d’une coexistence. Je n’ai que très peu de temps mais c’est à tout cela que je pense, si fort qu’il s’agira de le rendre plausible.

Louis SIMON.

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