La théorie du ruissellement, précepte économique datant de la fin du XIXe siècle, réside encore aujourd'hui plus de la fable que d’une vérité admise de tous. À l’arrivée de QSI en Ligue 1 en 2011, nombreux sont les observateurs à avoir pensé que l’argent qatari servirait aussi notre première division de football entière. Force est de constater qu’ils se sont trompés. L'arrivée de Lionel Messi ne profitera pas plus à la Ligue 1 que l’arrivée de Zlatan Ibrahimović ou de Neymar, parce qu’elle profite avant tout et presque exclusivement à la galaxie PSG et à ses supporters.

Messi et le PSG, contrat exclusif

Alors que le FC Barcelone ne pouvait plus assumer le salaire de sa superstar argentine, le Paris Saint-Germain est une nouvelle fois revenu draguer Lionel Messi, et cette année pour de bon. En quelques jours à peine, le contrat (juteux) était ficelé entre les deux parties. D’un côté, Messi allait continuer à être payé de manière généreuse (41 M € l’année), et de l’autre, le PSG réalisait le coup du siècle. Car oui, en dehors du projet sportif visant à ramener enfin la Ligue des champions à Paris, l’arrivée de l’Argentin dans la capitale française est un énorme coup marketing.

Messi est autant un métronome sur le terrain qu’en dehors. S’il assure à son équipe des résultats sportifs à la hauteur de son attente – ou presque, Barcelone n’a plus remporté la C1 depuis 2015 – il lui assure aussi de sacrés revenus extra-sportifs. Il pourrait, selon certaines estimations, faire envoler les ventes de maillots et en écouler plus de 300 000 à lui seul. À 150 € le maillot en boutique, le PSG s’en frotte déjà les mains. Mais évidemment, cela reste la face émergée de l’iceberg. Contrats de sponsoring, image du club, produits dérivés… la poule aux œufs d’or est dans la capitale. Jérôme Jessel, interrogé par nos confrères de France 24, déclarait que « Messi rapportait à lui tout seul un tiers des revenus du FC Barcelone ». Dans la tête de Laporta, c’est un monde entier qui s’écroule.

Le ruissellement, un écran de fumée

Combien de fois a-t-on pu lire que les arrivées de grands joueurs bénéficieraient à la Ligue 1 ? À son exposition médiatique, son attractivité, ses droits TV ? Jean-Michel Aulas est le premier président français à être tombé dans le panneau, et il est étonnant de sa part de le voir défendre une théorie fumeuse. En 10 ans, les arrivées d’argent n’ont pas profité aux 19 autres clubs évoluant en Ligue 1, ou très peu. Les exploits en Ligue des champions ou en Ligue Europa restent trop rares, et notre indice UEFA est toujours fragile. Monaco a bien bénéficié du transfert de Mbappé, mais les ventes entre les clubs « inférieurs » et le PSG restent minimes. On est loin de l’attractivité du Bayern en Bundesliga, qui attire presque outrageusement les meilleurs atouts de son championnat domestique.

L’argument de la billetterie n’est lui pas recevable. Beaucoup osent avancer que la réception du PSG par les autres clubs leur sera bénéfique, car ils vendront plus de billets. Certes, mais il ne fallait pas attendre l’arrivée de « la Pulga » pour que cela soit vérifié. Lors de la saison 2019-2020, avant l’arrivée du COVID-19 donc, l’OM, le LOSC et l’OL battaient leur record d’affluence lors de la réception du PSG. Il ne fallait donc pas attendre Messi pour voir les guichets remplis. Même constat au Parc des Princes, où la fréquentation (nombre de places vendues par rapport au nombre de places totales) est la plus élevée de France, dépassant presque chaque année les 90 %.

Et sur le plan sportif ?

Sous l'ère QSI, le PSG n'a laissé filer que trois titres en dix ans. Montpellier en 2012, Monaco en 2017 et Lille l'année passée sont les heureux élus. Et à chaque fois, le PSG a voulu marquer le coup le mercato d'après. Celui-ci ne déroge pas à la règle, et est certainement le plus intelligent et le plus abouti jamais réalisé. Sans Messi, le PSG était rarement prenable. Mais avec, on voit mal une équipe se dégager sur 38 journées. En confrontation directe, certains adversaires pourront toujours tirer parti d'un supplément d'âme, des blessures ou de circonstances de jeu. Mais pas sur un marathon que représente le championnat entier. Et le découragement de certains pourrait poindre. Aujourd'hui en Ligue 1, on ne se bat plus pour gagner, mais pour être deuxième. Quel genre de joueur majeur serait assez fou pour se dire qu'il souhaite rejoindre un club concurrent du PSG en sachant qu'il finira deuxième presque à coup sûr ?

Amazon vainqueur par KO ?

Le constat est clair : Amazon a obtenu les droits de la Ligue 1 jusqu’en 2024 pour « presque rien » (250 millions d’euros par saison) après la catastrophe Mediapro, qui promettait deux fois plus de revenus à la LFP. Et ce juste avant l’arrivée de Messi. D’ailleurs, 2024 coïncide avec la fin du contrat de l’Argentin, qui aura alors 37 ans. La guerre a également été déclarée à BeIN et Canal+, et les premiers cités n’exploitent les droits à l’étranger que pour 80 millions d’euros par an. Un chiffre dérisoire, qui contraste avec les 1,5 milliard d’euros pour la Premier League et les 900 millions d’euros à la Liga. Même la Serie A et ses 135 millions d’euros sont devant. La Ligue 1 sera attractive, suivie par des millions de téléspectateurs à travers le monde, mais ce n’est pas pour autant que cela remplira les caisses de la LFP.

En outre, après avoir acquis les droits TV pour si peu, Amazon va forcément profiter de manière impressionnante de l’arrivée de Lionel Messi, au contraire des 19 autres clubs de Ligue 1. Les redevances TV ne seront toujours pas en accord avec l’attractivité supposée de la première division française, et ce sont donc les plus petits clubs qui en payeront le prix.

Dans un monde idéal, la théorie du ruissellement vise à braquer les projecteurs sur les grosses équipes, gagnant alors en compétitivité, en médiatisation, en visibilité et en attractivité. Ceci devrait alors avoir un impact positif sur les autres équipes du championnat, considérées ici comme les wagons. Or, en France, il n’est pas difficile de dire que la locomotive PSG ne les a pas accrochés. Oui, Messi est à Paris. Mais non, les autres clubs n’en bénéficieront pas.