La chasse aux licenciés

Ce sont les médailles qui apportent de la renommée à mon sport.” Par cette phrase prononcée sur le plateau de France Télévision le 4 octobre dernier, après son abandon aux Championnats du Monde de Doha, Kévin Mayer a peut-être tout résumé. Le chemin le plus court pour faire parler de son sport, c’est de gagner. Aujourd’hui, les fédérations cherchent des moyens de faire venir ou revenir plus de monde dans leur giron et surtout de fidéliser leurs licenciés. Sur ce terrain, tous les sports s’affrontent avec déséquilibres et inégalités.

La licence… Ce baromètre sportif, qualifiant et quantifiant l’attractivité d’un sport en France. A quoi sert-elle ? C’est en quelque sorte un contrat entre la fédération et le sportif. Source de revenus (parfois unique) d’une part et permis de pratique “y compris en compétition” d’autre part. Mais alors, je ne suis pas compétiteur, je souhaite uniquement m’amuser sur le terrain municipal en face de chez moi, pourquoi prendre une licence ? C’est justement tout le défi des fédérations. Aujourd’hui, la pratique amateur change et la compétition n’est plus un objectif pour chaque pratiquant. Comment les convaincre de rejoindre un club affilié et de rester dans le cercle des licenciés ?

Résultats et visibilité : des armes au service de la fidélisation et de l’accueil

Le principe paraît simple : plus on parle en bien d’une discipline, plus elle est visible et plus elle attire. Les exemples sont très facilement identifiables : Coupe du monde 98 et 2018 en foot, Coupe Davis 91 en tennis, titres mondiaux en handball masculin et féminin, organisation de la Coupe du monde 2007 de rugby. Après chacune de ces compétitions, la fédération en question a fait le plein de pratiquants.

L’image, une valeur qui peut se retourner à tout moment contre vous

Plus les résultats sont bons, plus la visibilité augmente et plus on est jugé sur l’image renvoyé par notre image. A défaut de résultats, il faut au moins que le reflet de notre sport soit brillant. Le contre-exemple le plus frappant est l’affaire Knysna. Cette rébellion des joueurs a considérablement marqué le football français après la Coupe du Monde 2010. Plus de 200 000 licenciés perdus avec un passage sous les 2 millions. Le blason a mis du temps à être redoré, pas non plus aidé par l’affaire de la sextape entre Benzema et Valbuena. Il a fallu attendre l’Euro en France pour que les Bleus et le foot reprennent une place importante dans le coeur des français, cet élan d’amour étant traduit directement par un afflux dans les clubs.

Antoine Griezmann avec les supporter des Bleus à Nantes – Image Ouest France

Mais parfois, même avec de bons résultats, certains sport ne font pas (ou plus) rêver. Prenons la cas du tennis (qui sera très souvent comparé au football dans cet article). La petite balle jaune a connu ses heures de gloires dans l’hexagone depuis la victoire de Noah à Roland Garros en 83 jusqu’à la victoire en Coupe Davis en 1991. Entre temps, le sport passe de 800 000 à 1,3 million de licenciés, bien aidé par la multiplication des clubs. Puis, malgré des Saladiers d’Argent ramené à la maison en 96 et 2001, ce nombre a longtemps stagné juste au dessus du millions. La génération des Tsonga-Gasquet-Monfils-Simon a reboosté légèrement l’entrain mais depuis, la descente se fait petit à petit jusqu’à chuter sous le million en 2018, une première pour le tennis depuis les années 80. Et pourtant, la France a remporté la Coupe Davis à 3 reprises (96, 2001 et 2017) et été en finale 3 autres années (2002, 2011, 2014). Rajoutez à cela plus de 10 compatriotes présents constamment dans le top 100 depuis 15 ans, aucun pays ne peut se targuer d’une telle densité. Chez les femmes, même constat : deux Fed Cup en 97 et 2003, plusieurs Grand Chelem remportés par Pierce, Bartoli et Mauresmo, et même la place de numéro 1 mondiale pour cette dernière.

Coupe Davis 1991 : la dernière victoire impactante du tennis français – Image FranceTV

Malheureusement, le problème du tennis a été de ne jamais briller à la maison. A part en 2017 (où on se souvient plus de la faible adversité que de la victoire finale), toutes les campagnes victorieuse ont été réalisées loin de nos frontières. Idem en Grand Chelem, plus aucun Français n’a gagné les Internationaux de France depuis Noah (83) et Pierce (2000). Les jeunes n’arrivent donc pas à s’identifier à un joueur, surtout dans une période où Federer, Nadal et Djokovic captent toute l’attention. Après l’ère Zizou, ça a été pendant longtemps le cas dans le foot avec Messi et Ronaldo, avant que la génération Griezmann-Pogba n’arrive, supplée maintenant par Mbappe.

La gestion des droits télé ou la multiplication des offres

Récemment, la gestion des droits télé dans le sport est devenue chaotique. Avec la multiplication des plateformes de diffusion, la couverture sportives devient floues. Prenons le foot par exemple. Un supporter qui veut suivre en intégralité la Ligue 1 et la Ligue des Champions doit s’abonner à Bein Sport, à RMC Sport et au bouquet sport de Canal. Ne comptez pas moins de 50€ par mois… pas le meilleur moyen de générer de nouvelles passions. En tennis, c’est pareil ! Pour tout suivre, il faut s’abonner à Eurosport (ATP, Open d’Australie, US Open) et à BeinSport (WTA, Wimbledon, Coupe Davis et Fed Cup). Heureusement que le service public couvre Roland Garros. Ou plutôt couvrait. Le découpage des offres pour les droits télé de Roland pour la période (2021-2023) a été effectué de manière à ce qu’aucun acteur ne puisse obtenir l’intégralité des matchs (ou au moins une couverture partielles mais continue toute la journée). Résultat : les matchs en prime time, sous le futur nouveau toit seront diffusés sur… Amazon. Autant dire que peu de personnes seront derrière leur écran pour l’éventuel show du soir. Avant, le consommateur ne payait pas pour voir du sport, puis il a du s’abonner pour suivre l’intégralité. Maintenant même s’il paie, il n’est pas sûr de voir ce qu’il veut. Dans une société où on prône le sport et les activités physiques, ce n’est pas la meilleure vitrine que l’on peut lui donner.

Droits télé en France pour la saison 2019/20 en football et tennis – Source Médiasportif

En cela, la Jeux sont un véritable atout. Pourquoi tant de sports sont candidats à devenir olympique ? La couverture télévisée totale offre une visibilité inédite et inégalable aux “petits”, boudés par les géants médias du sport. En 4 ans, ils n’ont que cette quinzaine de jours pour exister aux yeux du grand public et tenter de les séduire. Autrement dit, pas le droit à l’échec. A Paris, l’exposition s’annonce encore plus importante. Avec des JO à la maison, chacun veut participer à la fête, montrer que le sport français peut compter sur sa fédération. La course à la visibilité ne fait que commencer et durera encore 5 ans…

Les joueurs “libres”, nouvelles cibles des Fédérations

Le renouvellement comme attraction

Depuis quelques temps, les plus gros sports se diversifient en créant ou intégrant des disciplines basées sur les mêmes principes. Padel ou beach tennis pour la balle jaune, le foot à 5 et même le touch rugby.

Ces pratiques, indépendantes dans un premier temps, ont intégré le giron fédéral (sauf pour le touch rugby qui a sa propre fédé). Une aubaine pour celles-ci qui peuvent surfer sur cette nouvelle mode. Une partie de la communication de la FFT est axée sur la pratique et la découverte du padel.

Le padel deviendra le sport que l’on pratique, le tennis le sport que l’on regarde.

La simplicité de ce type de discipline en fait aussi un atout. Les espaces sont réduits, l’intensité physique semble donc amoindrie, de quoi favoriser la pratique en famille. Dans le futur, le foot à 5 ou le padel deviendront peut-être les sports que l’on pratique, tandis que le tennis ou le football classique les sports que l’on regarde.

La multiplication des complexes de ce type incite les gens à venir passer une après-midi entre amis tout en pratiquant un sport. Le caractère ponctuel de ce genre de pratique en fait un atout prépondérant. De ce fait, les fédérations font face à une concurrence privée, des groupes louant leur salle à n’importe qui. Elles ne peuvent ainsi pas influer sur ces pratiquants. C’est pourquoi, de plus en plus, ces disciplines sont et vont être incluses dans le fonctionnement fédéral. Des formations pour obtenir son diplôme d’état de padel vont être dispensées par exemple. Cela ancrera la pratique dans les club et incitera les joueurs à se licenciés et prendre des cours.

Comment transformer le pratiquant en licencié ?

Aujourd’hui, il est plus compliqué de connaître le nombre exact de pratiquant. Course à pied, cyclisme, tennis… autant de disciplines que l’on peut pratiquer en loisir, quand on veut, sans abonnement ou licence. Le véritable enjeu est d’attirer ce type de sportif. La marathon de Paris en est le parfait exemple. Organisé par ASO, il s’agit du plus gros événement sportif de France en terme de participants avec près de 50 000 partants. Et pourtant, la Fédération Française d’Athlétisme ne peut rien faire de ces coureurs.

“On fait du sport comme on fait du shopping. C’est une consommation éphémère et quand je veux.”

Il en est de même pour ceux qui aiment faire des sorties vélo sans compétition. Pour le tennis, on compte en 3 et 4 millions de pratiquants. Lionel Ollinger, président de la Ligue du Grand Est fait ce constat : “On assiste à un changement de comportement. Les sportifs veulent être libres, refusent de plus en plus une adhésion à l’année. On fait du sport comme on fait du shopping. Le fonctionnement se fait beaucoup moins en tribu et de façon plus égoïste ! C’est une consommation éphémère et quand je veux.”

Le marathon de Paris : le plus gros événement sportif de France en nombre de participants – Image sortiraparis.com

Comment influer sur la pratique de ces sportifs, au pire sans les brusquer, au mieux en facilitant leur usage ? La numérisation du sport semble être un des chemins choisis pour palier ce manque. Par exemple, avec le développement de son nouveau site et appli, la FFT a incorporé un moyen de réservation quelque soit le club pour les non-licenciés. Les clubs peuvent alors combler leurs trous dans leur réservation. La Fédé, elle, offre un service qui est en quelque sorte une vitrine des services disponibles. Ce service reste au bon vouloir des clubs, mais il est clair que ceux qui s’y refuseront auront un train de retard. On peut aussi imaginer qu’à l’avenir, les fédérations travaillent en collaboration avec des appli de suivi telles que Strava pour que les compétiteurs préparent au mieux le parcours d’une épreuve par exemple.

Se tourner vers les plus jeunes est aussi un des objectifs principaux, notamment de la FFT. Faire du tennis à à l’école pour inciter les parents à inscrire leurs enfants dans un club. La FFT a par ailleurs été une des premières fédérations à créer le mini-tennis, s’adressant aux plus petits, entre 4 et 6 ans. La ligue du Val d’Oise tente aussi d’amener le tennis dans les cours de récréation. Corinne Vanier, ex-top 200 et aujourd’hui directrice générale adjointe en charge du pôle fédéral s’exprime à ce sujet dans une interview au Dauphiné : “On tente une nouvelle expérience (Tennis cool) dans le Val d’Oise dès le plus jeune âge. Dans les cours de maternelles avec un matériel adapté, afin que le premier réflexe ne soit plus de taper dans un ballon avec le pied mais dans une balle avec la main !” Pour créer des vocations ou des envies, toutes les idées sont bonnes à prendre et à tester.

Le budget 2020 alloué au sport en général, en hausse de presque 10% en vu des JO 2024 devrait permettre aux clubs d’investir et de se renouveler. Le but est de proposer une nouvelle expérience aux consommateurs. On l’a vu, les exigences sont nombreuses : facilité d’accès, sans contraintes, présence en ligne… Tout pour faire revenir le pratiquant et le fidéliser.

 

Dans un monde très conservateur, le chemin est encore long pour faire évoluer durablement les fédérations, les clubs et les associations. Et, le travail constant aux différents échelons rend la tâche d’autant plus difficile. Les Jeux 2024 seront d’une grande aide pour inciter le sport pour tous. Aux acteurs d’en profiter…

Source Image en Une : René Gauran, actu.fr

A propos de l'auteur

Grand joueur de tennis et ingénieur à ses heures perdues... ou l'inverse je sais plus. Une religion ? Le Federerisme @CaptainMiddle

Poster un commentaire

facilisis ante. vel, libero commodo id, neque. felis