Le mérite en sport existe-t-il?

Du titre (voire des titres) de champion du monde de foot de l’équipe de France, aux sacres de sportifs plus ou moins “maudits” comme Kévin Mayer, la question du mérite revient souvent pour valoriser, ou parfois déprécier, une performance sportive. Pourtant, peut on vraiment parler de mérite en sport ?

 

C’est un poncif, souvent employé lors d’un titre important remporté par un athlète qui en a bavé auparavant : « Oh oui, que c’est beau! vous savez, il/elle la mérite tellement cette médaille. »
Au-delà de la simple question philosophique assez simple de « qu’est-ce que le mérite », il me semble surtout intéressant de réfléchir à : Est-ce que cette notion est applicable au monde du sport et a fortiori au haut niveau ? En répondant à cette question, cela nous permettra de répondre à une autre tout aussi importante : une performance sportive peut-elle être imméritée (en excluant évidemment tout type de dopage et autres tricheries) ?

Après tout, qu’est-ce qui définit le mérite en sport, le travail ? Mérite-t-on uniquement son titre que si on a trimé pour y arriver ? Ne peut-on pas juste gagner car on était plus fort ?  À l’inverse, un entraînement intensif rend-il forcément la médaille « obligatoire » ?

Sachant que tout athlète est différent, définir une charge de travail à partir de laquelle la finalité serait forcément la médaille est absurde. Si au prochain marathon, un homme arrive, court en moins de deux heure set s’offre le record du monde, tout cela sans s’être jamais entraîné, quelqu’un viendra-t-il lui expliquer que son record n’est pas homologué car il n’a pas fait assez d’efforts?

Prenons un cas pratique : Je décide subitement que dans 5 ans tout pile, je défierai le champion du monde d’athlétisme sur 100m. Pendant ce laps de temps je m’entraîne sans relâche pour être prêt pour le jour J. La course venue, il y a de fortes chances que j’essuie un cuisant revers et que j’arrive une à deux secondes après mon adversaire.

Qui méritait de gagner la course ? Moi, qui ai tant trimé pendant cinq ans, ou lui ? Si on se fie à la charge de travail brut, j’aurais fait davantage d’effort que mon rival, or cette course je l’aurai pourtant perdue. Alors vous me direz que le champion du monde a sûrement travaillé dur pendant 20 ans pour en arriver là, je vous répondrais alors que mon exemple fonctionne même avec un individu normal, si tant est qu’il court initialement beaucoup plus vite que moi.

On ne peut en effet jamais négliger le talent brut et les aptitudes physiques lorsqu’on analyse une performance sportive. Ce problème revient à répondre à l’éternelle question : qui est le plus fort entre Cristiano Ronaldo et LIonel Messi ? Un cas d’école qu’on pourrait très grossièrement résumer à l’opposition entre le talentueux argentin et le bourreau de travail portugais.

 

Le manque de mérite, machine à buzz

En sport collectif, le débat est tout aussi âpre mais légèrement différent : un joueur peut mériter un titre ou ne pas avoir eu la carrière qu’il méritait puisqu’il dépend en partie des autres : Gianluigi Buffon, qui n’a jamais soulevé la Ligue des champions en plus de 20 ans de carrière, reste une anomalie du foot. Le gardien italien mériterait en quelque sorte d’inscrire le trophée à son immense palmarès. Les titres dépendent alors autant des choix de carrière et de la réussite, que du talent sportif pur qui nous intéresse ici. On pourrait arguer que les directions que choisit de prendre un joueur dans sa carrière font partie de son mérite ou non, il n’empêche que ce sont là des critères purement extra-sportifs, dans le sens où cela ne joue pas sur le talent, le travail et les capacités de celui-ci. En football plus particulièrement, le mérite occupe une place centrale pusiqu’une équipe peut remporter un match en donnant l’impression de ne pas l’avoir dominé une seule seconde : puisque le but est rare, il est cher et décisif. Imaginons une équipe A, qui souffre pendant 90 minutes et finir par inscrire un but sur un penalty inexistant en toute fin de rencontre sur sa seule opportunité du match: la première chose que l’entraîneur adverse fera, c’est remettre en cause l’équité de cette victoire à l’arraché.

Pour ce qui est des résultats d’une équipe, il arrive quelques fois qu’après une performance fleurissent le fameux « ce n’est pas mérité », souvent lâché par les supporters adverses frustrés ou les consultants/journalistes en manque de buzz (et réciproquement).

Ce fut par exemple le cas à l’été 2018 après le titre mondial des Bleus. Alors que tout le monde faisait la fête, des voix se sont élevées pour crier « On n’aurait jamais dû être champion du monde ». Je ne m’étendrai pas sur les détails techniques de pourquoi la bande à DD méritait-elle au moins autant son titre que toutes les autres nations sacrées avant elle, pour arriver à un point essentiel (et final).

 

La réussite fait le mérite

Et si la performance en elle-même ne se légitimait pas tout simplement toute seule. Et si le seul fait d’avoir gagné signifiait tout simplement qu’on le méritait. Et au contraire, si le fait de ne pas avoir atteint son objectif faisait que finalement, on ne le méritait peut-être pas.

Le sport a cet avantage d’être cru : soit tu gagnes, soit tu perds, et quoi qu’il arrive sur le terrain, tu en sors soit vainqueur soit perdant, quels que soient les sacrifices que tu as pu faire, et quelle que soit la façon que tu as eu d’arriver à tes fins.

Et si le titre remplaçait le mérite ? Puisque le mérite est un concept subjectif et qu’au contraire, le sport est l’exemple même de l’objectivité, comment peut-on espérer concilier les deux ?

Pour revenir à l’exemple du début, que je m’entraîne une journée, un mois, un an, dix ans ou toute une vie pour une performance, seul comptera à la fin ma réussite et le sentiment que j’éprouve au regard de ma performance, c’est tout. Que je finisse trois centièmes ou trente secondes après le champion du monde, ma défaite sera identique sur le papier, en revanche mon sentiment différera, et il n’y a peut-être que ça qui compte après tout.

 

En couverture: Alexis Hanquinquant; triple champion du monde et double champion d’Europe en titre de paratriathlon (triathlon adapté aux handicapés), après avoir perdu une jambe il y a quelques années et avoir connu le succès très tôt dans son sport. Alors, mérité, ou non?

A propos de l'auteur

Diplômé ESJ Paris, journaliste foot, passé par le Paris Normandie. L'important n'est pas d'avoir raison, mais de l'argumenter. Rabiot est surcôté

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