Les “Munitionnettes”, ou la naissance du football féminin anglais

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Ligue 1

“La maternité, c’est aussi un sport, le vrai sport de la femme” Robert Miles, joueur de cricket de l’université d’Oxford.

Ramener les femmes à leur fonction procréatrice, ou l’intemporel argument rétrograde masculin, mal à l’aise avec la remise en cause de l’identité de genre. Lorsque ces mots sont prononcés, nous sommes dans l’Angleterre du XIXème siècle, alors que le football s’impose peu à peu comme véritable culture populaire. Il séduit tous les milieux, s’institutionnalise, et prend une véritable importance dans l’organisation sociale. Voyant leurs conjoints, frères, pères, s’adonner au plaisir du ballon rond, les femmes pensent pouvoir y trouver leur place. Mais très vite, la société va s’indigner de cette curiosité, estimant qu’elles n’ont rien à faire dans ce sport violent. Selon les mots d’Albert Knighton, entraîneur d’Arsenal de l’époque : « Toute personne connaissant la nature des blessures reçues par les footballeurs masculins ne peut s’empêcher de penser […] que si elles recevaient des coups et des contusions similaires, leurs devoirs futurs en tant que mère seraient gravement compromis. ».

Ainsi, politiques, journalistes, scientifiques, vont en chœur demander l’interdiction pour les femmes de pratiquer le football, pour les sauver de cette violence qui ne leur irait guère. Plus violent encore, les quelques matchs amicaux féminins sont interrompus par des émeutes masculines, où l’on a vu des joueuses se faire poursuivre jusqu’à leur bus par des « supporters », notamment lors d’un match Angleterre-Ecosse de 1881. Ces foules ignorantes pensent savoir ce qui est bon pour les femmes, voyant leur corps comme un sanctuaire dédié uniquement à la procréation. Dans ce contexte, la naissance du football féminin va être suivie par son rejet, son oubli, laissant derrière lui quelques balbutiements rendus muets par la bêtise.

L’éveil des « Munitionnettes »

Ce silence, il va durer jusqu’à la Première guerre mondiale, et le départ de la majorité des ouvriers au front. À partir de 1914, on fait table rase de l’organisation industrielle passée pour faire participer les femmes à l’effort de guerre. Près d’un million de femmes vont produire 80% de l’armement anglais, dont 700 000 uniquement pour les munitions. C’est de là qu’elles vont tirer leur surnom de « Munitionnettes », symbole d’une génération ouvrière émancipée de la fonction maternelle à laquelle on l’attachait jusque-là. Encore plus que pour les hommes, les conditions de travail vont être épuisantes, à cause des besoins matériels de l’armée anglaise. Plus de 12 heures par jour, elles vont manier les explosifs nécessaires à la création des munitions, occasionnant de nombreux accidents.

Mais, comme c’était le cas pour les hommes quelques années plus tôt, le patronat se rend rapidement compte que l’agitation augmente dans les usines. En plus des conditions de travail, ces femmes doivent avancer avec la peur d’avoir déjà perdu des proches dans les tranchées et la nécessité de s’occuper de ceux qui restent (enfants, personnes âgées), tant de facteurs qui ne font qu’exacerber les tensions. Alors, comme pour les hommes, ces patrons vont décider d’occuper ces esprits torturés pour éviter qu’ils ne se rebellent. Pour cela, rien de mieux que l’activité physique.

Pour la bonne cause

Libéré, le football féminin va retrouver de sa superbe. Partout, on veut que ces femmes reprennent le flambeau de ceux partis aux combats. Dans la gazette « The Bombshell », on pourra lire : « Dans leur effort déterminé pour sauver leur pays, les femmes n’ont pas seulement supporté sur leurs épaules le travail des hommes, mais aussi leurs passe-temps et leurs récréations ». Ainsi, entre 1915 et 1918, plus de 150 équipes de munitionnettes vont voir le jour en Angleterre, organisant régulièrement des matchs de charité au profit des hôpitaux. La dimension caritative de ce que l’on pense être des épiphénomènes permet d’obtenir la bienveillance des quelques sceptiques, qui voient cette curiosité comme inoffensive.

L’engouement populaire grandit et ils sont de plus en plus nombreux à assister à ces matchs de charité, moments de joie rares quand la guerre fait rage de l’autre côté de la Manche. Certaines grandes équipes se forment, comme les Dick, Kerr Ladies de Preston ou les Blyth Spartans Ladies. Cet âge d’or va donner naissance en 1917 à la “Munitionnettes’ Cup”, organisée par le Newcastle Daily Chronicle. Elle regroupe 14 équipes qui vont s’affronter toute l’année, jusqu’au 18 mai 1918 dans une finale qui attire près de 22 000 spectateurs.

Mais l’année 1918 sonne aussi la fin de la guerre et des femmes aux usines. Avec le retour des troupes et la fin de l’effort de guerre, 750 000 ouvrières sont licenciées entre 1918 et 1919, relayant de nouveau ces « sauveuses de la nation » à leur condition de femmes au foyer. Pourtant, l’engouement populaire autour de ces équipes ne faiblit pas, les matchs de charité continuent, invitant même des équipes féminines françaises à venir faire des tournées en Angleterre. Les joueuses sont louées par tous, journaux, sportifs, curieux, et se font une place dans le cœur des Anglais.

Le football féminin comme « épouvantail » d’une crise identitaire

Mais cette idylle ne durera pas, car dans les années 20 souffle un vent patriarcal sur la société anglaise. Après la guerre, de nombreux mouvements de libéralisation féminine apparaissent dans les villes, ce qu’on va appeler les « Flappers », revendiquant liberté sexuelle, morale, en clair la fin de la domination masculine. Or ces mouvements vont semer la panique chez les esprits rigides, qui voient ici une remise en cause de la société dans son ensemble.

Des membres des "Flappers" profitant d'un match de football à l'université d'Oxford

Alors, le football féminin va devenir rapidement le bouc émissaire de ces réfractaires, considérant qu’il est le terrain de développement de ces protestations.  En 1921, on écrit dans le Blaydon Courrier : « Vous faites appel à la cause de la charité. Mais la charité est-elle la seule chose sacrée ? […] N’avez-vous donc aucun respect pour votre sexe ? ». Déjà oubliées les années de dur labeur où ces mêmes femmes ont porté le pays à bout de bras, les voilà de nouveau enfermées dans leur rôle de simples procréatrices. Malgré les protestations, la fédération anglaise interdit officiellement le 5 décembre 1921 aux clubs de prêter leurs terrains aux équipes féminines. Les matchs sont annulés, les journaux ne rapportent plus les scores, et les équipes tombent peu à peu dans l’oubli. Cette décision sonne la fin du football féminin et le retour de l’exclusivité masculine. Malgré les contestations, il faudra attendre plus de 50 ans pour que cette interdiction soit levée, et que les femmes puissent de nouveau fouler les terrains.

Comme souvent, c’est la peur d’une remise en question de codes sociétaux anciens qui cloître ces femmes dans leurs foyers. Sans même penser à la cohabitation, c’est la peur d’être dans l’ombre qui fait prendre aux hommes de pouvoir ces mesures liberticides. 

Clément François

Crédit photo : Alternatives économiques ; Solidaire

Sources : « Une histoire populaire du football », Mickaël Correia, Editions La Découverte

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