Avec l’émergence des Warriors au cours de la décennie et l’augmentation de l’utilisation des statistiques avancées, le tir à 3pts a pris une importance capitale dans le basketball moderne. Arme sur-utilisée en NBA, elle a redéfini les attaques et les défenses dans la grande majorité des franchises qui composent la ligue. Néanmoins, après l’échec de l’ultra small ball à Houston et la fin de la dynastie de Golden State, a-t-on atteint les limites de l’importance du tir primé ? Analyse et éléments de réponse.
Une utilisation en perpétuelle augmentation
Le shoot à 3pts, c’est d’abord une histoire de « je t’aime, moi non plus » avec la NBA. Apparu dès les années 40 en NCAA pour une phase de test, il est adopté dans plusieurs ligues professionnels au cours des années 60. Parmi elles, on retrouve l’American Basketball League ou encore l’American Basketball Association, mais pas la Grande Ligue qui domine aujourd’hui le basket mondial. En effet, la NBA est réticente à l’intégration de cette ligne à 3pts dans une période où les big men dominent outrageusement la ligue. Toutefois, les choses vont finir par changer. Après la fusion avec la ABA, la ligue reste ferme sur la question pendant trois saisons avant de finir par adopter la nouveauté en 1979. Cette année-là, Chris Ford (SG, Boston Celtics) inscrit le premier tir primé de l’histoire et la NBA vient, sans le savoir, d’adopter une règle qui sera la base de l’attaque plusieurs décennies plus tard.
Oct. 12, 1979 @Celtics Chris Ford makes @NBAHistory when he sinks the first-ever @NBA 3-pointer. Ford made 70 of 164 that season (.427%) pic.twitter.com/CGWwxHG7dO
— NBA History (@NBAHistory) October 12, 2016
À l’origine, le 3pts a été créé pour permettre aux joueurs les plus petits d’avoir plus d’impact dans le jeu. Au cœur des années 60 et 70, la NBA ne jure que par le jeu intérieur, et l’instauration de ce nouvel aspect dans le jeu avait deux avantages : éviter de concentrer le jeu trop près du panier et permettre aux joueurs moins physiques de tout de même pouvoir peser sur la rencontre. Très vite, certains basketteurs vont faire de cette arme une spécialité. Au fur et à mesure de l’histoire de la ligue, de plus en plus de joueurs rajoutent le tir extérieur à leur arsenal, même si le jeu intérieur reste la principale menace. Le poste de pivot est toujours le plus privilégié, mais des shooteurs comme Reggie Miller ou Ray Allen montrent que le tir à 3pts a un véritable impact sur les matchs. Le jeu évolue peu à peu vers l’extérieur, mais une franchise va définitivement faire basculer le jeu dans une autre dimension.
Un savoir désormais indispensable
À la fin des années 2000, les Warriors sont dans une période très compliquée de leur histoire. Malgré la parenthèse We Believe en 2006-2007, Golden State n’a atteint les playoffs qu’une seule fois, en 2006-2007 justement, entre 1994 et 2009. Avec un 7e choix à la Draft 2009, la franchise sélectionne Stephen Curry. Deux ans plus tard, elle choisit Klay Thompson. Les Splash Brothers étaient nés et allaient changer la ligue à tout jamais. Avec un système basé sur les qualités à 3pts des deux joueurs lorsque Steve Kerr arriva sur le banc, la franchise fait de ce qui était initialement une aide pour étirer les défenses une véritable option n°1 dans les attaques. En quelques saisons, les deux hommes s’imposent comme certains des meilleurs shooteurs de l’histoire de la ligue et révolutionnent la manière d’attaquer en NBA. Tirer à 3pts est plus rentable que tout autre action, et la ligue va finir par suivre la tendance.
Avec la domination des Warriors, qui remporteront trois titres et atteindront cinq fois de suite les Finales NBA dans la décennie 2010, c’est toute la ligue qui essaie de se mettre au diapason. Déjà beaucoup utilisé depuis le changement de millénaire, il prend encore plus de poids et devient une arme que tout le monde doit savoir maîtriser. En NBA, shooter est désormais une priorité, qu’importe la position sur laquelle le joueur évolue. L’émergence des stretch 4, des intérieurs plus petits et plus mobiles et du jeu sans pivot est énorme et la ligue prend doucement le virage vers le small ball. Le jeu se base désormais sur l’extérieur, la ligue est en pleine transition et les intérieurs old school (Roy Hibbert, Joakim Noah, …) en font les frais en sortant très rapidement des plans de toutes les franchises. Toutefois, cette modification du jeu va pousser certains coachs à expérimenter jusqu’à l’extrême.
Houston ou la dérive de la pratique
Le 3pts étant devenu une arme prisée en attaque et excessivement utilisée dans plusieurs systèmes, plusieurs questions se sont posées. Faut-il reculer la ligne à 3pts ? Faut-il en instaurer une à 4pts ? Pour répondre à la première, la ligue a fait le choix de la stabilité. Les distances (7,23m, 6,91m dans les corners) sont ce qu’elles sont et ces dernières ne seront pas modifiées. En revanche, les autres ligues du monde ont dû s’adapter. Avec l’augmentation du nombre de joueurs capables de shooter et la densification vers le haut de la qualité des shooteurs, la FIBA ou encore la NCAA ont fait le choix de reculer leur ligne, d’ordinaire moins éloignée que celle de la NBA. L’impact du jeu outre-Atlantique a donc influencé tout le basket mondial, mais certaines pratiques n’ont pas été reprises. Et heureusement.
Constatant l’importance du shoot dans la NBA actuelle et réputé pour son jeu rapide à l’époque où il coachait les Suns, Mike D’Antoni, alors entraîneur des Houston Rockets, va faire le choix de l’ultra small ball. Déjà prôné par séquences chez les Warriors avec leur death lineup, ce jeu sans pivot et avec des joueurs mesurant moins de deux mètres va être poussé à l’extrême avec un effectif texan sans le moindre pivot. L’analyse statistique et l’évolution du jeu ont poussé les Rockets à tenter ce pari que l’on peut désormais qualifier de perdant.

En effet, après une saison loin des très hautes sphères de la Conférence Ouest, Houston n’a pas pu faire mieux qu’une élimination en demi-finales de conférence. Les résultats n’ont donc pas été concluants et la phase d’essai a été arrêtée dès la saison suivante avec le retour de véritables intérieurs après un changement de coaching staff et de Front Office. Dans le même temps, les Lakers ont remporté le titre avec un Anthony Davis absolument dominant à l’intérieur. La preuve que le basket actuel n’est pas adapté pour un jeu uniquement tourné vers le tir à 3pts.
L’idée d’une ligne à 4pts avortée ?
L’autre question qui se posait avec l’augmentation de l’importance du 3pts était la potentielle instauration d’une ligne à 4pts. Avec des joueurs tirant de plus en plus loin, à l’image de meneurs comme Stephen Curry, Damian Lillard ou Trae Young, cette réflexion semblait légitime. Toutefois, est-ce vraiment dans l’intérêt du basketball moderne de passer ce cap ? Déjà, avec l’instauration de la ligne à 3pts, le jeu s’est peu à peu écarté, offrant des solutions plus au large pour les attaques et réduisant l’importance du secteur intérieur. Avec l’instauration potentielle d’une ligne à 4pts, le shoot prendrait encore plus d’importance et les potentiels systèmes mis en place se réduirait dans la majorité des cas à un tir très longue distance pour le meilleur shooteur de l’équipe. Créer une ligne à 4pts, ce serait transformer certaines rencontres en véritable concours de tirs Avé Maria.
Toutefois, des points positifs pourraient également être tirés de la potentielle création d’une ligne à 4pts. En effet, la création d’une ligne à 3pts avait déjà permis de rendre les matchs encore plus indécis. Alors que les fins de matchs avant la création du tir primé se réduisaient souvent à une défense concentrée à l’intérieur, le tir à 3pts a forcé les défenseurs à s’écarter sur le périmètre. Le résultat ? Des dangers qui peuvent venir de partout et des défenses qui doivent constamment être en alerte. Mais alors, doit-on tenter l’expérience 4pts ? La BIG 3, ligue de basketball 3×3 créée par Ice Cube en a fait le pari en ajoutant des 4pts-spot, et cela a plutôt bien fonctionné. Revirements de situation, fins de matchs tendues, cette nouvelle donnée a apporté plus de suspens et renforcé la dramaturgie de certaines rencontres.

Toutefois, cela semble difficilement adaptable à la NBA. Avec des joueurs d’une qualité supérieure et un entraînement renforcé, certains joueurs passeraient leurs matchs à tenter leur chance depuis ces spots. Les rencontres en deviendraient schématiques et le plaisir des fans, tant recherché par une ligue comme la NBA à des fins marketing, diminuerait sûrement. De plus, comme pour le tir à 3pts, celui à 4pts serait forcément le sujet de dérives pas forcément profitables au jeu. Le tir à 4pts n’est peut-être pas une idée à abandonner définitivement, mais force est de constater qu’aucune solution actuelle ne semble adaptée à son intégration. Surtout qu’un tir à 4pts ferait dans le même temps presque disparaître le tir à 3pts qui serait alors jugé trop peu avantageux. Une solution mixte avec le recul de l’actuel ligne à 4pts serait-elle, au final, le meilleur compromis ?
Vers la fin du pic ?
La décennie 2020 sera-t-elle celle de la fin de l’engouement fou autour du 3pts qui s’est développé au cours des dix dernières années ? Avec la fin annoncée de la dynastie des Warriors, qui sortent d’une saison avec le pire bilan de la ligue et ne pourront pas compter sur Klay Thompson cette saison, ainsi que l’échec de l’ultra small ball des Rockets, la question peut sembler légitime. Abandonner le 3pts ne sera jamais une solution réaliste, mais ne plus en augmenter son utilisation peut sembler juste. En effet, avec les nombreuses expérimentations effectuées ces dernières années, toutes les possibilités semblent avoir été exploitées par les différentes franchises. Si quelques fantaisies et autres découvertes de génie seront sûrement encore visibles dans les années à venir, difficile de voir le 3pts connaître une nouvelle ascension similaire à celle de ces dernières saisons. Cette pratique s’est ancrée dans le jeu mais semble avoir atteint son maximum viable, une augmentation tendant à l’indigestion.
Si l’utilisation du tir primé a peut-être atteint son dernier palier, le 3pts n’a, en revanche, sûrement pas fini de modifier les attitudes dans la ligue. En effet, de plus en plus de joueurs continuent de développer leur shoot pour, à terme, que chaque joueur évoluant en NBA soit capable de rentrer un tir longue distance. À l’image de joueurs comme Rudy Gobert travaillant cet aspect de leur jeu, on peut se dire que le 3pts n’a pas fini de modifier les comportements. L’accélération du jeu est encore en cours, et par conséquent le shoot et la mobilité continueront de prendre de l’importance dans le basketball moderne. La NBA est peut-être plus soft que dans les années 80 ou 90, mais elle n’en reste pas moins spectaculaire, et ce en grande partie grâce à l’explosion du tir à 3pts.
Arme de complément à sa création, le 3pts est devenu l’un des principaux atouts offensifs de chaque franchise NBA. Donnée désormais indispensable dans les schémas de jeux modernes, elle semble néanmoins avoir atteint son plafond en terme d’utilisation. Le 3pts n’a pas fini de faire évoluer le jeu, mais ses dérives ont peut-être calmé les ardeurs de ceux qui souhaitaient pousser l’expérience jusqu’à l’extrême.
Crédits Image en Une : Armando L. Sanchez/Chicago Tribune