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VAR : les dessous d’un long et tortueux chemin vers la vidéo

Décriée, vilipendée et trop souvent regrettée, c’est peu dire que l’assistance vidéo à l’arbitrage n’a convaincu personne, ou pas grand-monde, depuis son arrivée dans le paysage footballistique il y a maintenant 4 ans. Réclamée avec insistance pendant des années, par les acteurs comme les suiveurs, le ton a radicalement changé aujourd’hui. Dernière innovation majeure de son sport, la VAR n’est pourtant que l’aboutissement de dix ans de réflexion en matière d’arbitrage, entamés par l’arbitrage à cinq et poursuivis par la Goal Line Technology.

6 mai 2009, demi-finale retour de Ligue des Champions à Stamford Bridge. Au terme de 120 minutes d’un duel épique entre Chelsea et le FC Barcelone (1-1), les Catalans, grâce à la règle du but à l’extérieur, se qualifient pour la finale, 3 ans après celle disputée – et gagnée – contre un autre club londonien (Arsenal, 2-1 au Stade de France). Dans la nuit londonienne, plus que les “Visca Barca” entonnés par les supporters culés, résonne une autre expression passée aujourd’hui à la postérité. Alors que l’arbitre de la rencontre, M. Ovrebo, rentre aux vestiaires sous les huées, escorté par une dizaine de stewarts, l’attaquant des Blues Didier Drogba l’interpelle avec véhémence. Sans réussite, évidemment, récoltant par la même occasion un carton jaune heureux vu l’emportement de l’Ivoirien. Excédé, il lâchera à la caméra “It’s a disgrace, a fucking disgrace !”. Car c’est bien l’arbitrage de l’homme en noir que l’ancien Marseillais fustige, coupable selon lui (et beaucoup d’autres), d’erreurs trop flagrantes pour être involontaires. Étendard de la colère du peuple blue, Drogba pointe du doigt la caméra et avec elle l’UEFA, de son président Michel Platini (2007-2015), alimentant les soupçons de corruption. Serpent de mer, la question de l’arbitrage vidéo refait surface, une idée à laquelle l’UEFA est réfractaire à l’époque.

https://www.youtube.com/watch?v=NOqypeO80H8

Sourde oreille et arbitrage à cinq

Dirigée par l’ancien meneur de l’équipe de France et de la Juventus Turin dans les années 80, l’institution qui régit le football européen ne voit pas en l’arrivée d’une nouvelle technologie la solution miracle aux problèmes soulevés. Pour elle, le recours à l’arbitrage vidéo ne ferait que les déplacer : “C’est un problème de temps, de durée, de tout, les matches vont durer quatre heures. Je vais vous donner un exemple : il y a un mec qui va tirer un coup franc, un autre va marquer de la main et l’arbitre ne le voit pas. D’accord, on prend la vidéo. Mais avant qu’il ait marqué de la main, un défenseur l’a poussé et il y a penalty. Et peut-être que le coup franc n’était pas valable”, déclare Platini dans les colonnes du Dauphiné Libéré en septembre 2008. Face aux critiques grandissantes à son encontre sur sa position jugée trop conservatiste par beaucoup d’acteurs du football (notamment Frédéric Thiriez, président de la LFP, et Arsène Wenger, manager d’Arsenal), Platoche tient à rappeler une semaine plus tard, dans L’Equipe cette fois, qu’il “faudrait peut-être qu’on finisse par comprendre que ce n’est pas Michel Platini qui fait les lois du jeu, mais le Board (NDLR : l’IFAB, International Football Association Board). Moi, j’exprime simplement mon opinion.”

Une opinion que partage à ce moment-là Sepp Blatter, alors président de la FIFA. Et si la voix de l’UEFA ne compte pas concernant l’évolution des lois du jeu, celle de la fédération internationale porte, et pas qu’un peu. Partie prenante de l’IFAB, au même titre que les quatre fédérations britanniques “pionnières” du football (Angleterre, Ecosse, Pays de Galles et Irlande du Nord), la FIFA a son mot à dire concernant l’évolution des lois du jeu. Avec quatre représentants contre un seul pour chacune des fédérations britanniques lors de l’adoption – ou non – d’une nouvelle loi, la FIFA dispose donc d’un contre-pouvoir non négligeable à l’aube de dessiner les contours du futur paysage footballistique. Une décision doit en effet recueillir six voix. Ainsi, en mars 2010, c’est sans surprise que le Board ne donne pas suite à la technologie sur la ligne de but, dans le sillage de la fédération internationale et de ses quatre votants : Blatter, Jérôme Valcke, Angel Villar Llona et… Michel Platini, appelé à voter en qualité de vice-président de la FIFA.

Joseph Blatter et Michel Platini en 2015, alors respectivement présidents de la FIFA et de l’UEFA. (Crédit photo : Getty Images)

Ce dernier, qui milite activement pour l’arbitrage à cinq (devenu, plus qu’un moyen d’aide à l’arbitrage, un argument de campagne pour sa propre succession à la tête de l’UEFA), n’a évidement aucun intérêt à ce que la vidéo fasse son apparition. Avec un arbitre supplémentaire posté à côté des cages, c’est la fin des simulations, des pénaltys non sifflés ou des litiges en cas d’entrée ou non du ballon dans le but. Du moins en théorie. L’aval de l’IFAB en poche pour mener une série de tests, les arbitres de surface font leur apparition lors de la campagne 2009/2010 de la Ligue Europa, puis celle de 2011/2012 en Ligue des Champions, avant d’être étendus à l’Euro 2012 et acceptés définitivement à l’issue de la réunion annuelle du Board, en juillet de cette même année. Pourtant, cette mesure peine à convaincre, et pas seulement le grand public. Parmi les différentes ligues nationales, seule la Série A accueillera à bras ouvert la dernière trouvaille de l’ancien Turinois. La France quant à elle l’autorisera seulement lors des derniers tours de Coupe de France et dans sa très décriée – et aujourd’hui disparue- Coupe de la Ligue, comme un pied de nez à une mesure jugée inutile, tant les arbitres supplémentaires peinent à prendre leurs responsabilités et avertir leur homologue au centre du terrain en cas de faute passée inaperçue.

1/4 de finale de la Coupe de la Ligue 2016 : Adrien Rabiot marque le premier but de la victoire (2-1) du Paris Saint-Germain face à l’Olympique Lyonnais. Le ballon était pourtant sorti sous les yeux de l’arbitre de surface. (Crédit photo : France 3)

Platini court-circuité

Expédiée dans les cartons en mars 2010, la question de la vidéo réapparait presque aussi vite, sept mois plus tard. Entretemps, la Coupe du monde est passée par là et avec elle la polémique de Bloemfontein. Opposée à l’Allemagne en 8e dans un remake de la finale 1966, l’Angleterre, menée 2-1, croit – à raison – égaliser lorsque la volée de Lampard, aidée par la barre transversale, entre dans le but de Manuel Neuer avant d’en sortir aussi vite. Le ralenti est formel mais l’arbitre central laisse le jeu se poursuivre. La Mannschaft tient sa revanche (victoire finale 4-1), 44 ans après Wembley. À l’époque, la RFA s’était inclinée 4-2 après prolongations et le 3e but de Hurst avait été accordé alors que le doute subsistait sur le fait que le ballon avait bien franchi entièrement la ligne. Sous le feu des critiques, la FIFA n’a plus le choix et entrouvre enfin la porte à la vidéo. “Il est évident qu’après ce que nous venons de vivre, ce serait ridicule de ne pas rouvrir le dossier de l’aide par la technologie”, promet Blatter après s’être excusé auprès de la délégation anglaise. Des paroles suivies d’actes en octobre 2010. Le Board lance deux années de tests intensifs qui s’avéreront concluants : en juillet 2012, en même temps que l’arbitrage à cinq, la vidéo sur la ligne de but – officiellement appelée Goal Line Technology – est validée. Un camouflet pour Michel Platini, qui ne verra jamais sa mesure reprise par la FIFA (organisatrice de la Coupe du monde, de la Coupe des Confédérations, mais aussi de la Coupe du monde des clubs), et qui lui fera dire : “Quand ce n’est pas une idée de la FIFA, c’est toujours plus difficile…”. Qu’importe, GoalControl remporte l’appel d’offre au sujet de la Goal Line Technology et équipera chaque stade de la Coupe du monde.

https://www.youtube.com/watch?v=6v_t3NCDZG8 (à partir de 2:29)

Le procédé est simple : à l’aide de 14 caméras installées à des endroits bien précis dans le stade, un ordinateur central enregistre continuellement la position du ballon et envoie un signal à l’arbitre de champ via une montre connectée en cas de franchissement de la ligne de but. Aussitôt, la fédération internationale l’adopte pour sa Coupe du monde des clubs 2012, puis lors de la Coupe des Confédérations 2013 qui fait office de répétition générale avant la Coupe de monde 2014 au Brésil. Au pays du roi Pelé, la France entrera dans l’histoire en devenant la première équipe à bénéficier de la Goal Line en Coupe du monde, face au Honduras (3-0). Très vite, la mesure fait l’unanimité et la Premier League emboîte le pas. Après une saison de test en 2013/2014, elle l’intègre totalement la saison suivante, suivie de ses homologues Ligue 1, Serie A et Bundesliga lors de l’exercice 2015/2016. Devant la réussite de la mesure, l’UEFA n’a pas d’autre choix que de l’appliquer pour son Euro 2016, avant de l’étendre à ses compétitions européennes la saison suivante et de signer ainsi l’arrêt de mort de l’arbitrage à cinq (sa dernière utilisation aura lieu en finale de la Ligue des Champions 2018). Parmi les cinq grands championnats, seule la Liga résiste encore à son incorporation.

Toutefois, tout n’est pas parfait et la LFP va en faire l’amère expérience. Fin 2017, une série de dysfonctionnements (montre qui ne vibre pas ou à tort) lors des quarts de finale de la Coupe de la Ligue force le directeur général Didier Quillot à suspendre puis résilier le contrat qui lie l’instance à GoalControl. Tant pis pour la fin de la saison, qui se déroulera sans Goal Line. La société allemande perd son seul gros client au profit de l’Anglaise Hawk Eye (œil de faucon en français), leader du marché et rompue aux évènements de grande envergure, déjà partenaire des principales fédérations étrangères. Connue du grand public pour avoir accompagné les débuts de la vidéo dans le tennis en 2006, Hawk Eye possède le double avantage de s’occuper de la Goal Line mais également de l’assistance vidéo à l’arbitrage (Video Assistant Referee, plus communément appelée par son acronyme VAR), dont la LFP a validé l’arrivée sur les pelouse de Ligue 1 dès la saison suivante.

La VAR, une arrivée inévitable

Avant d’envahir les principales compétitions de football, l’assistance vidéo à l’arbitrage a dû obtenir l’aval du Board. Une première réflexion y est menée en 2014, mais il faudra attendre mars 2016, quelques jours après l’élection de Gianni Infantino à la présidence de la fédération internationale, pour constater une première avancée significative. Successeur du déchu Sepp Blatter, contraint de rendre son trône fin 2015 à la suite du FIFA Gate (une vaste affaire de corruption), l’ancien bras droit de Michel Platini et secrétaire général de l’UEFA de 2009 à 2016 est, à la différence de son mentor, un fervent supporter de la vidéo. Il ne pose donc pas son veto à la phase d’expérimentation de l’assistance vidéo, lancée par le Board le 5 mars 2016 pour une durée de deux ans. Il la salue même, et en profite pour glisser : “Aujourd’hui, nous avons pris une décision vraiment historique pour le football. La FIFA et le Board mènent maintenant les débats, au lieu de les freiner. Nous écoutons les fans, les joueurs, le football et nous faisons preuve de bon sens.” Platini et Blatter apprécieront.

Cette campagne de test se déroule d’abord “hors-ligne” – comprenez sans partage auprès de l’arbitre principal des informations recueillies par les assistants vidéo – et donc sans incidence sur le déroulé du match, puis en conditions réelles. Elle a bien sûr pour but d’installer durablement la VAR dans le paysage footballistique. Parmi les laboratoires à grande échelle figurent, entre autres, les championnat allemand, italien, portugais et américain pour la saison 2017/2018, mais également des compétitions internationales, comme la Coupe du monde des clubs organisée par la FIFA en décembre 2016, témoin de la première utilisation de la vidéo en match officiel (lors de la demi-finale opposant les Colombien de l’Atlético National aux Japonais du Kashima Antlers). Finalement, le 3 mars 2018, l’assemblée générale de l’IFAB rend son verdict : la VAR est définitivement approuvée. La France mais aussi l’Espagne l’accueilleront dès la rentrée suivante, quelques semaines après son utilisation à la Coupe du monde. La Premier League se veut plus prudente et ne l’intègre qu’en 2019/2020, tout comme l’UEFA de son président Aleksander Čeferin, qui déclarait d’ailleurs en 2018, à la veille de la validation de l’outil : “Personne ne sait encore exactement comment ça marche. Il y a encore beaucoup de confusion.”

Nestor Pintana, l’arbitre de la finale de la Coupe du monde 2018, est informé par ses assistants d’une possible faute de main croate dans la surface. Après consultation des ralentis, l’Argentin accordera un pénalty à la France. (Crédit photo : Getty Images)

Seulement, bientôt trois ans après son approbation, force est de constater que la vidéo n’a pas clos le débat à propos de sa pertinence dans l’univers du ballon rond, un univers d’ordinaire si conservateur. Afin de clarifier son utilisation, le Board limite son rayon d’action à quatre situations : pour valider un but, pour siffler un pénalty, pour infliger un carton rouge et pour vérifier l’identité d’un joueur sanctionné. Installé dans un car régie, des assistants vidéo peuvent alerter l’arbitre principal en cas de situation litigieuse voire d’erreur manifeste. L’arbitre de champ a alors la possibilité de suivre l’avis de ses lieutenants ou de consulter lui-même l’action en question, via un écran installé au bord du terrain, avant de revenir ou non sur sa décision initiale. Pourtant, derrière cette simplicité de façade se cachent de nombreuses situations soumises à interprétation et donc autant de débats qu’auparavant, l’interprétation étant par nature ambivalente. Néanmoins, dans le bazar d’avis contradictoires de la part de ses acteurs (joueurs, entraîneurs, arbitres, dirigeants) comme de ses observateurs (spectateurs, téléspectateurs, journalistes, commentateurs), lui reprochant à la fois de dénaturer le jeu et de casser le rythme des matchs, la VAR demeure aujourd’hui ancrée dans le paysage footballistique et un retour en arrière semble inenvisageable.

Après l’échec de l’arbitrage à cinq, la vidéo a d’abord fait une entrée saluée dans le monde du football via la Goal Line Technology. Installée pour compléter celle-ci, la VAR continue quant à elle d’être discutée et reste loin de faire l’unanimité. Au grand dam de Gianni Infantino, qui prévenait pourtant dès 2018 : “L’arbitrage vidéo ne va pas être la solution à tout dans le football. Ce que l’on veut faire avec la VAR, c’est éviter les erreurs retentissantes des arbitres.” N’en déplaise aux partisans du “c’était mieux avant”, le train est lancé et rien ne pourra l’arrêter.

Crédit photo en une : Getty Images

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