¡ Adiós Ferru !

La plus belle chose qui me soit arrivée dans ma carrière,  ce ne sont pas les trophées, c’est l’amour du public: ce sont les derniers mots de David Ferrer sur le court Manolo Santana du Masters 1000 de Madrid. A 37 ans, il a joué hier le dernier match de sa carrière de joueur de tennis. Après sa défaite face à Alexander Zverev, à Madrid, l’Espagnol range les raquettes. Il laisse derrière lui une carrière longue de 17 ans, ponctuée de 27 titres, 3 Coupe Davis et une finale à Roland Garros. Hommage et retour sur cet homme, un combattant hors pair, doté d’un style qui se fait très rare aujourd’hui.

Un dernier revers derrière la ligne et ça y est, c’est terminé. L’arbitre annonce le vainqueur du jour “6-4 6-1 Alexander Zverev”. Ce n’est pas David Ferrer, mais cette défaite est un peu particulière. Elle est unique même ! C’est lui que la Caja Magica de Madrid acclame. C’est lui qui reste le dernier sur le court malgré la victoire de son adversaire. L’Espagnol vient de frapper le dernier coup et de jouer son 1111ème et dernier match de sa carrière de joueur de tennis. Un moment merveilleux, on a cru à un  nouvel exploit quand il a mené 4-1 dans le premier set. Mais l’Allemand a haussé son niveau de jeu pour remporter 9 jeux de suite. Le second était une grande fête sur le court central. Les “Ferru Ferru” descendaient des tribunes et le sourire ne quittait pas le visage du futur retraité. Finalement, après une standing ovation à l’initiative de Zverev à 40-0 dans le dernier jeu, le plus jeune des deux s’impose. David Ferrer est maintenant retraité et laisse derrière lui une sublime carrière.

De Alicante à Rome

Le 2 Avril 1982, le petit David Ferrer Ern naît à Jávea, une ville de la Province d’Alicante en Espagne. Petit, il le restera par la taille ne dépassant jamais le mètre soixante quinze, à l’inverse de son talent qui deviendra immense. Dès le plus jeune âge, il passait la majeure partie de son temps libre face à un fronton de sa ville natale pour frapper des balles. Ce mur qui se dressait face à lui était en fait l’image de ce qu’il allait devenir sur un court de tennis : on ne peut pas battre un mur alors il faut en devenir un. Avec un père fan de tennis et de compétition, il a appris tout petit à haïr la défaite. Il la voit comme une maladie, comme une malédiction à éviter à tout prix. A chacune d’entre elles, il fond en larmes. Et même quand, à 7 ans, il affronte son frère aîné de 3 ans de plus, n’hésitant pas à lui donner des coups de pieds à la fin du match. Il a d’ailleurs eu ce comportement très longtemps, s’en prenant souvent à l’arbitre, à lui-même et se mettant le public à dos en début de carrière.

A 13 ans, David Ferrer s’en va à Barcelone et intègre la Fédération de Tennis Catalane. Puis, il part s’entraîner 9 mois dans l’académie de Juan Carlos Ferrero où il rencontre Javier Pilès. Mais, la Fédération Espagnole préfère miser sur un autre jeune de sa catégorie : un certain Tommy Robredo. Il décide alors de rentrer chez lui et continue de s’entraîner avec Pilès et ses méthodes drastiques.

“Quand il se comportait comme un chien, je le traitais comme un chien”

Javier Pilès à propos de Ferrer adolescent

Celui-ci n’hésite pas à l’enfermer des heures dans un placard en ne lui donnant que du pain et de l’eau si le comportement de son élève n’est pas bon. A cet âge-là, peu d’adolescents acceptent et encaissent facilement ce genre de souffrance. Ferru, comme l’appelle ses proches, décide alors de tout plaquer et de consacrer plus de temps à ses amis. Il va voir son père et lui explique qu’il ne veut plus toucher une raquette de sa vie… Finalement, le mur l’a emporté, il a été plus fort. Dans ce cas, il faut aller travailler lui conseille son père. Il lui trouve même un job en tant que maçon sur un chantier.

7 jours… C’est le temps que le jeune David a mis à quitter le chantier et à revenir sur un court de tennis, avouant que, tout compte fait, le tennis était bien moins éprouvant qu’un “vrai” métier. S’ensuit une progression régulière toujours avec Pilès qui restera son entraîneur durant près de 15 ans.

David Ferrer et son entraîneur Javier Pilès à Roland Garros – Image L’Equipe

En 2002, il remporte son premier titre ATP à Bucarest. Mais c’est en 2003 qu’il se révèle au monde entier. À Rome, sur sa surface favorite, il affronte au premier tour le tenant du titre, numéro 1 mondial et légende de son sport, André Agassi. Sûrement inhibé par l’enjeu, le Valencien se prend une bulle dans le premier set. Il parvient toutefois à se remobiliser et remporte le second set au tie-break. Puis, au terme d’un troisième set accroché dans lequel Ferrer ne se détache qu’à la fin, il élimine le numéro 1 mondial 0-6 7-6 6-4. Il montre alors qu’il sera un client sérieux sur terre les mois et années à venir. Il s’incline au tour suivant mais l’essentiel est ailleurs, il s’est fait un nom et maintenant ses adversaires le craindront.

Sueur, sacrifices et combat

La plupart du temps, quand on dit “David Ferrer” à quelqu’un, on pense tout de suite à un combattant hors norme. Avec le “Pou“, surnom donné par le journaliste Benoît Maylin, un point n’est jamais gagné tant que la balle bouge encore. Son compatriote, Rafael Nadal, affirme que quand on affronte Ferrer, il faut être prêt à devoir livrer une grosse bataille physique, et qu’à la moindre faiblesse, il va s’y engouffrer. Il n’y a qu’à voir l’état de son fameux bandana (qu’il a déposé sur le court à chacun de ses derniers matchs), gorgé de sueur, pour comprendre sa débauche d’énergie. Même mené, il ne dépose jamais les armes et est prêt à mourir sur un court s’il le faut.

David Ferrer c’est aussi un coup droit de métronome. Il aime dicter le jeu avec ce coup fort, n’hésitant pas à se décaler à l’extrême, quitte à jouer dans le couloir de gauche. Son retour est aussi un des meilleurs du circuit. Il est très compliqué de finir un match sans s’être fait breaker face à l’espagnol. Et même si un de ses coups est un peu moins bon, ses jambes lui permettent d’être très rapidement sur la balle suivante. Grâce à ses armes que sont son coup droit et son jeu de jambes, il compense ses faiblesses : son revers et son service. Même s’il n’est pas mauvais côté gauche, son revers est bien moins efficace que son coup droit et c’est cette zone que ses adversaires tentent de toucher. Dû à sa petite taille, il ne peut pas frapper de gros service régulièrement au-delà des 200 km/h. Cela ne l’empêche toutefois pas de trouver des zones gênantes pour garder l’avantage de la mise en jeu.

Un soldat de la Coupe Davis

Et pourtant, au début de sa carrière, Ferrer avait une énorme faiblesse : son mental. Celui-ci a évolué étape par étape. Ces points de passage peuvent être résumés aux finales de la Coupe Davis que l’Espagne a jouées. En 2008, David Ferrer connaît une saison particulière pendant laquelle il a eu du mal à digérer sa finale du Masters 2007 et son bon début de saison. Il atteint pour le première fois le 4ème rang mondial mais sa deuxième partie de saison est très moyenne. Il sort même du top 10. En finale, contre l’Argentine de Nalbandian et del Potro, il n’assume pas du tout son statut de leader en l’absence de Nadal. Une défaite sèche lors du match inaugural contre Nalbandian lui ferme les portes du match 4. L’Espagne remporte tout de même le Saladier d’Argent mais le Valencien, lui, a perdu plus qu’un match.

Sa saison 2009 est dans la continuité de la précédente. Il ne gagne pas un titre et chute à la 17ème place. Arrive alors une nouvelle finale de Coupe Davis, cette fois-ci contre la République Tchèque et cette fois-ci avec le taureau de Manacor. Ferrer joue Stepanek après une première victoire de son compatriote. Encore une fois, il est dépassé par les événements. A 2 sets 0 pour le Tchèque, il fait un tour au vestiaire avec son capitaine. Au bord des larmes, Albert Costa le réconforte en lui expliquant ce que même Toni Nadal avait tenté de lui dire : “tu ne dois plus subir la pression, tu ne dois plus avoir de complexe !” Parce que oui ! Ferrer complexe. Il ne se sent pas à sa place parmi les meilleurs depuis le début de sa carrière. Ces paroles vont résonner en lui et s’ensuit une remontada dont seuls les Espagnols ont le secret. Ferru s’impose en 5 sets et l’Espagne ramène pour la 2ème année consécutive la coupe à la maison. Un an avant, sa défaite l’avait fait un peu plus plonger ; cette année, sa victoire sera un électrochoc. A partir de là, le guerrier que l’on connaît aujourd’hui est définitivement né.

“Oui il est meilleur que toi, mais toi tu as de plus grosses c******* “

Albert Costa lors de la finale de la Coupe Davis contre del Potro

Il revient dans le top 10, regagne des titres et retrouve les 2èmes semaines de Grand Chelem. De nouveau, plus personne ne souhaite affronter Ferrer. Que ça soit sur terre, sur dur ou même sur gazon. En 2011, l’Espagne est pour la 3ème fois en 4 ans en finale de la Coupe Davis. Comme en 2008, c’est contre l’Argentine. Del Potro n’est plus le même ; il est bien meilleur qu’en 2008, avec un Grand Chelem dans son palmarès. 1 – 0 pour l’Espagne. Ferrer est mené 2 sets à 1 quand il rejoint les vestiaires avec son capitaine Albert Costa. David lui répète : “il est meilleur que moi, il est meilleur, je ne peux rien faire“. Son capitaine l’écoute et lui répond : “oui il est meilleur que toi mais tu as de plus grosses c*******.Ferrer gagne son match et l’Espagne bat une nouvelle fois l’Argentine. Après ça, il enchaîne les deux meilleures saisons de sa carrière.

Un palmarès à en faire rêver plus d’un

On l’a dit un précédemment, Ferrer est connu pour ne jamais lâcher un point ou un match. Peu de joueurs ont son palmarès. Parmi ceux en activité, seuls les membres du Big 4 font mieux. En plus de ses 3 Coupe Davis, il a remporté 27 titres. Sur toutes les surfaces ! 13 sur terre (logique pour un Espagnol), 12 sur dur (pas mal pour un joueur du fond du court) et 2 sur gazon (impensable). Son plus beau titre reste évidemment le Masters 1000 de Paris-Bercy en 2012. Ce titre lui ouvre la voie de son point d’orgue en carrière : l’année 2013. Lors de, peut-être, le plus beau moment de sa vie de joueur de tennis, il atteint pour la première (et unique) fois  la finale de Roland Garros. En demi, c’est la consécration. Alors que tout un pays attend Jo Tsonga et veut enfin revoir un Français en finale sur le Chatrier, Ferrer explose le Manceau et rejoint son compatriote, Nadal. C’est finalement ce pourquoi il a travaillé toute sa carrière : accéder à la finale de Roland Garros. Malheureusement, Nadal était encore trop fort le dimanche. Mais, à la fin de la saison, grâce, en plus, à sa demi en Australie et ses quarts à Wimbledon et à l’US Open, il finit à la 3ème place mondiale.

Ferrer avec son plus titre, le Masters 1000 de Paris-Bercy – Image FranceTV

A tout cela, vous pouvez rajouter 6 finales de Masters 1000 et la finale des ATP Finals en 2007. Finalement, il fait, pour moi, parti des 2 ou 3 meilleurs joueurs Espagnols. Oui il y en a eu des mieux classés, oui il y en a qui ont remporté des Grand Chelem, mais peu ont été aussi réguliers que David Ferrer. Et pourtant…

Le mal né

Jamais l’expression “né au mauvais endroit, au mauvais moment” n’aura été aussi juste pour un sportif. Ou tout du moins au mauvais moment. 5ème homme d’un quatuor de légende qui ne l’a jamais laissé entrer dans le groupe, David Ferrer est le joueur ayant gagné le plus de tournois sans jamais gagner de Majeur. Et si ? Et s’ils n’avaient pas été là ? Ne serait-ce qu’un seul de ces 4 joueurs. En 2012-2013, années où il était le plus fort, en Grand Chelem, il perd 6 fois sur 8 face à l’un d’eux. En Masters 1000, c’est 7 fois sur 14. Son plus grand regret restera sûrement la finale de Miami face à Murray en 2013. Alors qu’il a obtenu une balle de match, il s’incline 7-6 au 3ème set. On peut aussi penser à toutes ses finales sur terre perdues face à Nadal : 8. D’ailleurs, son compatriote restera son plus grand bourreau. A 32 reprises, ils se sont affrontés. A seulement 6 d’entre elles, le plus âgé des deux s’est imposé. Que dire des 17 défaites en 17 matchs contre Federer ? Finalement, il serait né 10 ans plus tôt, il aurait très sûrement quelques Grand Chelem à son palmarès et des Masters 1000 en plus. Il serait né 15 ans plus tard, il aurait été un des chefs de file de la Next Gen. Mais avec des si…

Lui s’estime chanceux d’avoir été contemporain du Big Four. Pour lui, cette (mal)chance lui a “permis d’énormément progresser. Sans eux, [il] n’aurait sans doute jamais été 3ème mondial.” Et finalement, il dresse un bilan plus que positif de sa carrière durant laquelle il n’aura eu de cesse de donner le meilleur et de s’améliorer à la fois sur et en dehors du court.

Ferrer et Nadal, il y a 2 semaine à Barcelone – Image @bcnopenbs

Si ces dernières saisons, Ferrer a peu à peu chuté au classement, on se souviendra de lui comme d’un joueur discret dans la vie et combattant sur un court. Il n’était pas non plus le plus bankable. Combien de fois, alors tête de série 5 ou 6, à Roland Garros, a-t-il joué sur des courts annexes, dans l’anonymat général ? Il y en a des choses à dire sur David Ferrer. J’en ai très certainement oublié tant sa carrière a été riche. S’il y avait une chose à dire, c’est Gracias David. Merci d’avoir montré que l’on pouvait exister sans avoir le jeu le plus esthétique. Merci d’avoir montré les qualités d’abnégation et de persévérance, nécessaires au tennis. Merci de nous avoir offert une tournée d’adieu à travers le monde après avoir annoncé la fin lors du dernier US Open. Gracias por todo et bon vent !

 

Ferrer et ses “collègues” de l’ATP dimanche à Madrid : (de g. à d.) Nishikori, Thiem, Cilic, del Potro, Federer, Nadal, Manolo Santana, Lopez, Munar, Carreno Busta, Verdasco, Moya- Image @MutuaMadridOpen

 

Source Image en Une : @MutuaMadridOpen

A propos de l'auteur

Grand joueur de tennis et ingénieur à ses heures perdues... ou l'inverse je sais plus. Une religion ? Le Federerisme @CaptainMiddle

Poster un commentaire

quis, Lorem sem, id, libero. fringilla