Ça m’énerve… l’aseptisation constante du tennis !

Le tournoi de Wimbledon qui s’achève ce dimanche a encore confirmé une tendance assez lourde que l’on constate depuis un moment : l’aseptisation progressive du jeu. L’aseptisation et je dirais même – mais ça va de pair – la “chiantisation”du jeu.

Avouons-le, franchement : hormis quelques jolis petits coups de pétards par-ci, par-là (Kyrgios-Nadal notamment), on s’est globalement assez fait chier sur ce Wimbledon jusqu’à l’affrontement ultime des membres du Big Three entre eux. Heureusement qu’ils sont là, ceux-là, d’ailleurs. Parce que sans eux, on ferait quoi ? On se rabattrait sur les championnats du monde de bûcheronnage sportif sur L’Equipe 21 ? J’exagère un peu mais à peine quand on sait que j’ai pris plus de plaisir, ce samedi, à suivre la fin d’étape du Tour de France qu’à suivre l’unidimensionnelle finale dames (expédiée en deux sets comme 12 des 13 dernières finales dames de Wimbledon). Dont l’une des protagonistes, signalons-le, était une quasi-quadragénaire aussi proche de son état de forme qu’un spectateur aviné et coiffé d’un bob Cochonou sur les bords des routes de ce même Tour de France.

Alors bien sûr, Federer, Nadal et Djokovic sont des bénédictions pour notre sport. Mais j’ai aussi parfois l’impression qu’ils sont un peu l’arbre qui cache la forêt. Certes, un baobab, l’arbre… Mais quand même. L’effet “pervers” de l’omniprésence de ces trois monstres est qu’ils cannibalisent tellement l’attention qu’on a l’impression que le terrain est vide de sens quand ils ne sont pas là. Outre l’insupportable fanatisme qu’ils provoquent chez leurs fans, transformés en véritables hooligans quand il s’agit de prouver la supériorité de leur poulain, ils ont aussi lobotomisé les instances qui leur déroulent le tapis rouge à chacune de leurs apparitions, un peu comme le loup de Tex Avery qui déroule sa langue devant chaque midinette. Bien conscients qu’ils tiennent là leur principale et peut-être unique arme marketing.

Le cercle vicieux engendré est le suivant. Plus Federer, Nadal et Djokovic gagnent, plus ils suscitent l’intérêt et plus on veut les voir gagner toujours plus. Je ne suis pas loin de penser que l’uniformisation des surfaces a été pensée aussi pour les voir gagner sur tous les terrains. Certes, elle a été entamée au début des années 2000 – avant eux, donc – pour contrecarrer la prépondérance des gros serveurs devenus trop prégnante avec la modernisation du matériel. Ce n’était pas une mauvaise idée, à la base. Je suis suffisamment “vieux” pour m’être tapé des Ivanisevic-Rusedski à Wimbledon et je peux vous dire que ce genre de match faisait plus d’effet sur moi que n’importe quelle boîte de Xanax. Il fallait faire quelque chose. Mais il semblerait qu’on soit allé un peu loin, comme on l’a vu cette année à Wimbledon. Désormais, quasiment tous les fans de tennis réclament à cors et à cris un retour au gazon à l’ancienne. D’accord, mais ce serait prendre le risque de voir Federer se faire taper dès le 2ème tour par un Raonic en chaleur, car le “vrai” gazon avait quand même une part aléatoire certes relative, mais tout de même un peu plus importante. Aujourd’hui, ce qui fait le buzz, ce sont les échangées à 45 coups de raquette. Pas les enchaînements d’aces façon collier de perles.

Il n’empêche que le tennis en a été grandement aseptisé et, comme l’a écrit Marc Rosset dans son fameux article pour Le Temps, il est dommage que Wimbledon, dernier bastion auto-proclamé de la tradition, ait succombé à ce chant des sirènes. Wimbledon a d’ailleurs fait bien pire, à mon sens, en instaurant cette année le tie break à 12-12 au set décisif. On n’en a très peu parlé, car aucun match de simple n’est allé à cette extrémité (ça c’est normal, vous verrez que l’année prochaine, avec le toit sur le court Philippe-Chatrier, il fera grand beau toute la quinzaine sur Paris), mais c’est à mon sens une immense connerie, une sorte de “non choix” qui ne colle pas du tout avec l’esprit bravache habituel des Anglais.

Les deux principaux arguments du raccourcissement de format sont : 1/ ne pas trop pénaliser le vainqueur d’un marathon pour son match suivant ; 2/ coller aux exigences de programmation des télévisions. Sur le premier point, certes John Isner était cramoisi après son fameux match contre Mahut en 2010, mais vous pensez vraiment qu’il aurait gagné Wimbledon sans cela ? Allez, il aurait peut-être fait au mieux quart ou demi-finale et personne ne s’en rappellerait. Tout comme personne ne se souviendrait de ce match contre Mahut. Ce jour-là, John Isner a peut-être hypothéqué ses chances mais il a gagné bien plus qu’un match. Quand on prétend gagner un Grand Chelem, on doit avoir le niveau pour conclure avant le 138ème jeu d’un 5ème set. Lui ne l’avait pas. Mais ça ne l’a pas empêché d’écrire (à quatre mains) l’un des plus beaux morceaux de légende de notre sport. Chose qui ne sera désormais plus possible.

Sur le deuxième point, je pense que le tennis n’a pas besoin de se “coucher” devant la télévision comme d’autres sports ont dû le faire pour exister. Certes, le tennis a bénéficié de la télévision pour “exploser” dans les années 70 mais son succès était déjà établi bien avant l’arrivée du petit écran. Et même s’il connaît une perte de vitesse aujourd’hui, il possède en lui tous les ingrédients pour avoir la quasi-garantie d’un succès pérenne et intemporel, à commencer par son histoire et son universalité désormais bien établie.

Je pense donc que les instances du tennis devraient arrêter de “lisser” sans arrêt le jeu pour répondre aux exigences des uns et des autres, au risque de perdre son âme. Car ce qui a également toujours fait le succès du tennis – comme d’autres sports – c’est au contraire sa démesure, ses excès. Un autre exemple dont on pourrait parler : l’instauration du code de conduite dans les années 80. Est-ce que le tennis y a honnêtement gagné ? Est-ce que tous ceux qui ont vécu l’époque des Nastase, McEnroe, Connors n’en sont pas nostalgiques ? La gent bienpensante tombe sur Kyrgios à chacun de ses mots prononcés de travers ou de ses services à la cuillère, mais qui vend plus de billets entre lui et Andreas Seppi ?

Alors mesdames et messieurs, de grâce, rendez-nous du gazon bien rapide, de la terre bien lente, des matches bien longs, écourtez la saison sur dur, laissez les joueurs fracasser leur raquette, ayez un peu plus d’audace dans les programmations (voir le Big Three dérouler sur les courts centraux en moins de deux heures pendant dix jours, ce n’est plus possible !), bref remettez un peu d’incertitude et d’imprévu dans tout ça. Et vous verrez que les joueurs s’y habitueront, les spectateurs aussi et le tennis ne s’en portera que mieux.

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