Pierre Lartigue est une figure incontournable du rallye-raid français. 3 fois vainqueur du Paris-Dakar au milieu des années 90, il vit aujourd'hui dans la ville de Vence, dans les Alpes-Maritimes (06). Il y a 25 ans, en 1996, il remportait son dernier Paris-Dakar. L'ancien pilote Citroën a accepté de partager ses souvenirs avec les lecteurs de We Sport, et témoigne sur sa vision de l'épreuve actuelle.
25 ans après sa victoire, Pierre Lartigue se souvient de tous les moments marquants de ce Paris-Dakar 1996. Du prologue de départ à Grenade, à l'arrivée à Dakar, cette édition reste gravée dans sa mémoire. À travers son témoignage, découvrez sa gestion des étapes, ses heures passées au bivouac ou encore la relation avec l'iconique Ari Vatanen.
Le 14 janvier 1996, vous remportez votre dernière victoire sur le Dakar. Quel est le premier souvenir de cette édition ?
C'était une grosse bagarre ! Du prologue de départ à l'arrivée, il y avait beaucoup d'actions et de rebondissements. Que ce soit entre les écuries, avec un duel Mitsubishi – Citroën ou avec mon coéquipier : Ari Vatanen. Et puis les spéciales étaient vraiment longues, parfois 700 à 800 kilomètres. Donc, on devait choisir les jours où on économisait la voiture, et ceux où on attaquait pour faire le trou et conforter notre avance.

Lors de cette édition, Vatanen remporte 7 étapes et vous seulement une seule. Pourtant, à l'arrivée, vous finissez avec 1 h 50 d'avance. Sur le Dakar, être régulier, c'est le plus important ?
Oui complètement, le Dakar c'est un marathon. J'ai rapidement pris de l'avance et ensuite j'ai géré ma course pour que mes concurrents reviennent le moins possible. À l'inverse, Vatanen est un très bon pilote mais il réfléchit pas ! Il va très vite tout le temps donc il fait beaucoup trop d'erreurs sur le long terme. Il avait deux fois plus de crevaisons que moi sur certaines étapes. Comme je dis toujours, il faut économiser la voiture aujourd'hui, sinon demain elle s'en rappelle. Ari lui ne se souciait pas de ça. Résultat : durant nos années Citroën, il a cassé 5 ou 6 voitures et moi aucune.
À la fin du Paris-Dakar, vous avez 1 h 11 d'avance sur votre dauphin : Philippe Wambergue. Est-ce qu'avant l'arrivée, il y a un moment où l'on se voit vainqueur ?
Non jamais, c'est ce que je me suis forcé de dire à la télé car c'est une réalité. Ma phrase fétiche était : “Dakar est encore loin”. Elle a été reprise par Gérard Holtz quand j'ai arrêté ma carrière, ça prouve que c'est vrai du coup (rires). Pour revenir à la question, à tout moment on peut avoir un problème mécanique ou un accident. On abandonne et on perd même si on a plusieurs heures d'avance, c'est la loi du sport. Moi j'étais discret, je ne parlais pas du futur de la course. J'attendais de voir et je me faufilais jusqu'à la gagner. C'est ce qui m'a valu le surnom du “renard de Mostaganem” (lieu de naissance de Pierre Lartigue).
Vous avez traversé plusieurs pays africains comme le Maroc, le Mali ou le Sénégal. Quels sont les rapports entre les coureurs et la population locale ?
Il y a beaucoup de contact surtout quand on est au bivouac. Notre passage est bénéfique pour eux car leur pays est mis en lumière pendant quelques jours. On leur apporte des médicaments, des affaires pour les écoles ou de la nourriture. C'est aussi une mission humanitaire donc ils sont contents de nous rencontrer.
Michel Périn est le copilote avec qui vous avez gagné vos 3 victoires. Quelle est l'importance d'un copilote dans un rallye-raid ?
C'est un rôle essentiel. Il analyse le roadbook, repère les pièges et me briefe pour connaître les zones où je dois faire le plus attention. Les meilleurs copilotes connaissent presque leur roadbook par cœur ! Il s'est adapté à mes méthodes et c'est pour cela qu'on se complétait bien. Si la voiture et le coéquipier vont bien, le pilote ne peut qu'aller bien !
Prépariez-vous le roadbook avec lui ?
Pas vraiment, disons qu'il l'analysait de fond en comble 5 ou 6 fois. Ensuite on regardait rapidement ensemble les points marquants mais ça n'allait pas plus loin. Avec Michel on ne s'est jamais disputé contrairement à beaucoup d'autres équipages. Nous, on se disait que si on faisait une faute, c'était à deux qu'il fallait la rattraper. Et c'est la bonne méthode au vu de nos résultats.
Peut-on gagner le rallye avec un copilote que l'on connait peu ?
Je ne vais pas dire ce que j'en pense réellement car le dernier vainqueur l'a fait. Pour moi, avoir de l'expérience avec son coéquipier est primordial. Mais certains pilotes arrivent à faire sans, donc je ne vais pas critiquer cela.
Que faisiez-vous quand vous rentriez au bivouac ?
Les mécaniciens de Citroën regardaient 150 à 200 points précis sur la voiture dès que je la ramenais. Je parlais avec eux et on débriefait rapidement. Ensuite, on parlait beaucoup avec mon coéquipier avant de rejoindre la réunion avec les autres équipages de la marque. Après on allait manger, nous avions notre propre cuisinier qui préparait minutieusement les plats. Nous ne pouvions pas prendre le risque de tomber malade en mangeant du local. Puis on rejoignait notre tente pour se coucher.
À l'inverse, comment se déroulait la matinée avant de partir ?
On était réveillé très tôt par les motards qui démarraient leur machine (rires). Tout était une question de logistique : plier la tente, aller au petit déjeuner, puis aller à la voiture. J'y arrivais toujours 5 minutes avant pour parler avec les mécanos. C'était important pour moi de savoir les dernières nouvelles avant de partir.
Hubert Auriol nous a quittés cette année, quel souvenir avez-vous de lui ?
Je l'ai connu motard puis pilote chez Mitsubishi. C'était un personnage du monde du rallye-raid. Il connaissait le terrain comme personne et il adorait l'Afrique. On a passé plusieurs années ensemble sur les courses, j'avais de bons rapports avec lui.
En 1996, Stéphane Peterhansel remportait 3 étapes en moto. En 2021, il est encore là et gagne toujours. Êtes-vous nostalgique quand vous le voyez ?
Bien sûr, j'aimerais toujours être à sa place. C'est un très bon pilote et il a eu de la chance que ses partenaires le suivent lors de son passage de la moto à l'auto. C'est pour moi le seul à avoir vraiment réussi cette transition. Mais dans la vie de pilote, il faut toujours un facteur chance pour réussir.
Quelle est la différence majeure entre le Dakar 1996 et 2021 ?
À l'époque, il y avait plus d'aventure, plus d'entraide. Aujourd'hui, les pros dorment dans des hôtels ou des camping-cars monstrueux et c'est chacun pour soi. En moto, ils ont gardé cette mentalité mais plus du tout en auto. Chez Citroën, si on voyait un motard arrêté, on avait ordre de lui porter secours. C'était d'abord l'humain avant la course, je ne sais pas si c'est encore le cas aujourd'hui.
Suivez-vous toujours le Dakar ?
Oui mais pas à 100%. J'aime bien regarder les reportages faits par Eurosport. Mais le problème, c'est que l'on montre toujours les mêmes. On ne parle pas assez des privés ou des amateurs, on dirait qu'il ne courrent pas. Je comprends qu'il faut montrer les leaders, mais 5 minutes pour parler des aventures et du côté humain serait vraiment une bonne chose pour ceux qui suivent la course.
Que pensez-vous du tracé en Arabie Saoudite ?
C'est un nouveau continent avec peu de population, donc c'est bien pour la course. Après le Dakar, il n'y a plus que le nom, ça fait moins rêver. Mais le Paris-Dakar que l'on connaît n'existera plus jamais et c'est pour cela que c'est de moins en moins suivi.
Vous auriez préféré que le tracé reste en Amérique du Sud ?
Oui car il y a des pays qui adorent la voiture. Les gens sont sur les bords des routes pour acclamer les pilotes, l'ambiance est folle. En Afrique, il y avait des portions de kilomètres où tu vois personne. Cela n'arrivait jamais là-bas, c'est incroyable la ferveur des Sud-Américains.

Un grand merci à Pierre Lartigue de nous avoir accueillis chez lui pour nous parler de son univers. Une rencontre enrichissante avec un homme qui a traversé l'Afrique mais aussi d'autres continents tels que l'Asie. Un continent où il a remporté la célèbre course Paris-Moscou-Pékin en 1992.
Crédit photo une : Alexandre Herbin.