À WrestleMania 35 le week-end dernier, Kofi Kingston a réalisé le rêve de toute une vie en remportant le titre historique de la WWE, onze années après son arrivée dans la compagnie. Un exploit sportif et une récompense amplement méritée qui symbolisent toutefois bien plus pour toute une génération de catcheurs noirs enfouis sous un plafond de verre.
Kofi Kingston est entré dans l’histoire de la WWE ce dimanche. Alors que rien ne laissait présager il y a encore quelques mois que le membre du New Day puisse avoir une opportunité au titre de la WWE, le lutteur de 37 ans a remporté le Graal à WrestleMania 35 face à Daniel Bryan grâce à son Trouble in Paradise, devant plus de 80 000 spectateurs enflammés par ce succès. Aux yeux du public, cette victoire est surement le meilleur WrestleMania Moment depuis la 30e édition du show qui avait vu le leader du Yes Movement l’emporter contre Randy Orton et Batista, mais outre l’impact sportif et émotionnel, ce sacre relève surtout du symbolique pour la WWE.
Tout d’abord, il convient de s’attarder sur 2 pour le moins surprenante. Kofi Kingston, catcheur méritant mais bloqué au milieu de la carte, a bénéficié du soutien du public pour se faire une place de choix sur la carte du plus gros pay per view de la fédération, obligeant alors la WWE à changer ses plans dans la réalité. À l’écran, c’est Vince McMahon, patron de la compagnie, qui a représenté l’obstacle majeur pour atteindre les sommets et incarné l’injustice en l'empêchant à de multiples reprises de concourir pour le championnat du monde. Rapidement, la Kofi-Mania s’est fait entendre lors de tous les shows, et Kofi Kingston est finalement parvenu à obtenir le premier match de sa carrière comptant pour le titre suprême, avec l’aide de ses acolytes du New Day : Big E et Xavier Woods.
Le soutien sans faille à l’égard de Kofi Kingston s’explique par le dépassement du catcheur basé sur des faits réels, sans aucune mise en scène. Il n’y avait ici aucun personnage à proprement parler, simplement un homme présent depuis onze ans dans la plus grande fédération de catch au monde jouant sa propre vie à l'écran et voulant réaliser son rêve. La vraie force de cet arc narratif est ici, l’histoire suivie par les fans n’a pas duré deux mois, mais bien onze longues années à suivre le parcours parfois chaotique d'un Kingston qui n'a jamais abandonné, et chacun peut s'identifier à cette lutte. L’héroïsation n’est plus imaginaire mais réelle, ainsi, le public a un vrai rôle d’acteur dans le catch du 21e siècle. Cette méritocratie s’explique par plusieurs facteurs, tels le physique, le parcours, ou ici la couleur de peau.
« Les gens comme nous… »
Car la KofiMania renvoie indéniablement à l’incapacité de la WWE à pouvoir compter sur des lutteurs noirs dans ses programmes (Seul le Rock a remporté la ceinture principale). Au cours de son histoire, une poignée de superstars est parvenue à décrocher un titre majeur, à l’image de Mark Henry ou Booker T, même si ces deux derniers ont remporté la ceinture poids lourd qui a toujours été considérée comme le second titre de la WWE. Un aspect ignoré par la WWE et Kofi Kingston lors de la construction de sa rivalité avec Daniel Bryan, à quelques exceptions près. Comme l’a relevé Alfred Konuwa, contributeur chez Forbes, l’annonceur afro-américain Byron Saxton a plusieurs fois utilisé des mots clés à l’antenne pour évoquer le combat des Noirs dans la société civile, en avouant notamment que Kingston devait « travailler deux fois plus pour atteindre la moitié du chemin » ou en parlant de « citoyen de deuxième classe », des termes bien connus de la communauté afro-américaine. Lors d’un épisode de SmackDown Live, Big E, l’un des coéquipiers du Ghanéen, va même plus loin en abordant les difficultés qu’ont « les gens comme nous » à percer au plus haut niveau. Un terme que Kingston interprète davantage comme une injustice sociale qu’une injustice raciale, mais celle-ci reste facilement envisageable dans ce contexte. « Cela signifie beaucoup de choses. Par exemple, moi je porte des nattes dans le ring, je porte du rose, je saute, je tape des mains, je twerk, vous voyez ce que je veux dire ? Vous ne voyez pas quelqu'un comme ça dans le main-event, explique Kofi Kingston dans un entretien accordé à Busted Open Radio. Il y a évidemment un élément de race en cause, non? Vous n'avez pas vu beaucoup de champions afro-américains détenir des titres majeurs. C'est donc un élément important. Ce qui est génial dans toute cette histoire, c’est que tant de gens peuvent s’y identifier. Comme un enfant noir regardant la télévision et voyant un homme noir faire d’excellentes choses. En faisant ça, ils s’imaginent à leur tour qu’ils peuvent faire de grandes choses. C’est une grande partie de ce que nous faisons, et c’est une énorme fierté de pouvoir être ce phare de l’espoir. »
Avant d’être un symbole d’espoir, Kofi Kingston a dû batailler pour faire sa place, et enfin dépasser ce plafond de verre. Une énorme frustration longue de onze ans qui l’a quelques fois fait s’interroger sur sa carrière. « Au fil des années, vous pensez souvent que les choses vont finir par aller mieux, mais le lendemain ce n'est pas le cas. Je me souviens de mon premier Wrestlemania, j'étais dans le Money In The Bank Ladder Match et j'avais eu une bonne performance, à faire de belles choses qui n'avaient jamais été vues auparavant. On m’a donné une standing ovation après dans les coulisses, et le jour suivant, je n’étais pas programmé à Raw, je n'étais pas booké. Je pensais que cela serait mieux grâce à cette prestation mais cela ne fut pas le cas. Même dans la rivalité contre Randy Orton, ce fut pareil. Vous frappez au plafond de verre, vous êtes sur le point de percer, mais en fait non. C'est frustrant de se donner à fond et ne pas recevoir ce que l’on croit être son dû, confie le nouveau champion de la WWE dans le podcast de Booker T. À un certain point, quand vous continuez à faire la même chose encore et encore, ça devient répétitif et ennuyeux. C'était à ce moment-là, je ne savais pas combien de temps encore je pourrais faire ça. »
Pourquoi attendre alors onze années pour casser ce fameux plafond de verre ? Il convient de revenir brièvement sur les travaux de Raewin Connell concernant la masculinité hégémonique, qui correspond en quelque sorte à une forme de masculinité culturellement idéalisée dans la société, hiérarchisant les personnes, et qui fait rage à la WWE. Ainsi, ses caractéristiques renvoient à la force physique, la réussite ou encore le patriarcat. John Cena, Brock Lesnar, Hulk Hogan et Goldberg ont tous regroupé ces spécificités. Raewin Connell aborde également la couleur de la peau comme élément décisif de la masculinité hégémonique. Celle-ci serait blanche, et « non-contaminée par des éléments non-hégémoniques ». La masculinité hégémonique n’est donc pas définie que par sa capacité à soumettre les femmes, mais également par la négation des caractéristiques des masculinités subordonnées comme l’ethnie ou l’orientation sexuelle. Et une nouvelle fois, cela se perçoit à la WWE.
Kofi Kingston a vengé Booker T
Les lutteurs noirs ont mis du temps à trouver place dans le catch télévisé américain, excepté The Rock pour qui la WWE s’est focalisée sur ses origines samoanes au fil de sa carrière et qui représente un mauvais exemple pour de nombreux fans lorsqu’il s’agit d’évoquer un sujet aussi épineux que l’utilisation des personnes noires à la WWE. Booker T est l’un de ceux ayant connu le plus de succès, sur le plan du soutien des fans et du triomphe dans les résultats. Cependant, il apparaît pour Zachary Bartlett, qui a étudié les stéréotypes raciaux présents dans le catch dans une thèse (Racial Stereotypes at Wrestlemania: A Political Economic Approach), comme l'une des illustrations les plus flagrantes de valeurs hégémoniques blanches, masculines et néolibérales dans ce programme. Au cours de sa rivalité avec Triple H en 2003 en vue d’un match à WrestleMania 19, le champion du monde des poids lourds HHH a effectué la promo suivante sur Booker : « Booker, je pense que t’es un peu confus au sujet de ta place dans la vie, ici. Tu vois Booker, tu dois aller à WrestleMania mais quelqu'un comme toi n'est pas champion du monde. Tu vois les gens comme toi ne le méritent pas. C'est réservé aux gens comme moi. Tu n’es pas ici pour être un compétiteur. T’es ici pour être un artiste. C'est ce que tu fais. Tu divertis les gens. Et tu me divertis tout le temps. Vas-y Book, pourquoi ne pas divertir. Vas-y, fais un peu de danse pour moi Book. Allez-y, donnez-moi une de ces spinaroonies (nom de sa danse). Allez Book, danse. C'est ce que tu fais. T’es ici pour faire rire les gens comme moi. Tu le sais, c’est ton rôle, et t’es vraiment bon pour ça. »
Bien sûr, la couleur de peau de Booker T n’est nullement mentionnée. À aucun moment, le racisme ne fait explicitement son apparition dans cette rivalité. Cependant, ce discours sert tout de même à placer le champion du monde blanc sur un piédestal et à mettre son challenger noir en situation d’infériorité aux yeux du public. « Quelqu’un comme toi », une expression similaire à celle réemployée par Big E ce mois-ci et totalement humiliante, qui amène d'ordinaire à une récompense à l’issue de la rivalité pour la « victime ». Un résultat symbolisant l'idée de justice au sens du sociologue Roland Barthes lorsqu’il décrit le catch dans Mythologies. Mais dans le cas de Booker T, aucune récompense et aucune morale. Pour Bartlett, il ne pouvait pas gagner ce rendez-vous si décisif puisque sa victoire aurait suggéré la supériorité des croyances et des valeurs culturelles de Booker T, ce qui démystifierait alors totalement l'idéologie hégémonique, chose impossible si la masculinité hégémonique veut conserver sa domination. La WWE a rejeté l’une des parties les plus importantes du catch, la justice à la fin du combat au sens de Barthes, pour mettre Booker T et ses semblables à la périphérie, et soutenir l'idéologie de l'hégémonie blanche, masculine et néolibérale, car faire autrement pourrait nuire à l'emprise hégémonique. En 2019, la donne a changé.
« Ménestrels » et les « Angry Black Men », quand la WWE classifie ses catcheurs noirs
Très généralement, la WWE classifie ses lutteurs noirs dans deux tranches bien distinctes. Dans l’un de ses travaux de recherche, Casey Brandon Hart les identifie comme les « Ménestrels » et les « Angry Black Men ». Les ménestrels représentent une version stéréotypée de l’homme noir et de sa culture. Il est drôle, il danse et l’on peut souvent compter sur lui. Il n’est cependant pas très dangereux et perturbe donc rarement les catcheurs stars.
R-Truth, Kofi Kingston, Xavier Woods, MVP, Shelton Benjamin, Big E ou « The Funkasaurs » Brodus Clay correspondent assez bien à ce statut inoffensif et apprécié par leur comportement. R-Truth incarne par exemple pour la WWE la culture hip-hop-rap noire américaine. Il porte des dreadlocks, des grosses chaînes, a son nom écrit en style graffiti sur son jean trop grand. Lors de son entrée sur le ring, il rappe lui-même sa musique d’entrée en direct.
Pendant onze années, Kofi Kingston joue donc le rôle du garçon amical, qui saute et danse, mais totalement inoffensif face aux mastodontes de la compagnie. Le look et l’attitude du New Day frappent d’ailleurs aux yeux. Une définition qu’il reconnaît explicitement dans ses déclarations avant WrestleMania, en expliquant : « je porte des nattes dans le ring, je porte du rose, je saute, je tape des mains, je twerk. Vous ne voyez pas quelqu'un comme ça dans le main-event », en effet.
(Image : ottrwrestling)
Le personnage de « l’homme noir en colère » ne reflète pour sa part aucune part de stéréotypes directs. Il est méchant, menaçant, voire sauvage comme peut l’être un catcheur blanc. Son physique est généralement très imposant. Le fait de ne pas danser ou de porter des tenues extravagantes et clichées le sépare totalement des troubadours présentés avant. Il représente un obstacle intimidant à surmonter pour le catcheur blanc qui l’affronte, et donc pour les spectateurs majoritairement blancs conclut Hart dans Ideological “Smackdown”: A Textual Analysis of Class, Race and Gender in WWE Televised Professional Wrestling. Il est quasiment toujours méchant, solitaire, parle peu. Il n’hésite pas à menacer ses opposants, voire les personnes présentes dans l’arène. Cela lui apporte des caractéristiques presque animales. Mark Henry ou Bobby Lashley, qui ont connu un succès timide dans la fédération rejoignent cette définition.
Henry est d’ailleurs le parfait exemple pour différencier les deux catégories. À la WWE depuis 1996, il participe aux Jeux Olympiques de Barcelone en 1992 et 1996 en haltérophilie. Ses performances lui valent le surnom d’ « homme le plus fort au monde ». En favori de la foule, il apparaît sous la forme d’un homme charmant et paisible, parfois comique, il ne remporte aucun titre majeur. Mais en 2011, sa colère et sa force seront utilisées pour en faire « l’homme noir en colère », le rendant invincible et deuxième champion du monde de la compagnie, jusqu’à ce qu’un catcheur réussisse à récupérer le titre, faisant de lui un héros qui a libéré le titre auprès du public. Vendre le personnage de l'Angry Black Man est une tactique souvent utilisée par la WWE car elle limite automatiquement le personnage. La force et la couleur étant les principales caractéristiques, la fédération n’a pas dans l’obligation de créer une histoire autour de lui. De plus, un « salaud » (heel pour les puristes) ne sera pas un champion à long terme, et cette technique renforcera le stéréotype négatif du voyou noir menaçant.
La masculinité noire dans le catch n’est donc généralement pas fortement valorisée. Le catcheur noir sera divertissant à regarder, mais aura une tendance à être inoffensif et impuissant pour ses concurrents, jusqu’au triomphe de Kofi Kingston dimanche à WrestleMania 35, seize ans après l'injustice vécue par Booker T. La victoire du Ghanéen relève de l’importance historique, sociale, et ethnique, de quoi susciter l’émotion sincère de Shad Gaspard et MVP, anciens lutteurs de la fédération.
So proud and happy to share this moment with one of my brothas @The305MVP 😢😭😭😭
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Des réserves peuvent tout de même encore être trouvées. Oui, Kofi Kingston a remporté la ceinture sacrée de la WWE, mais il semble aujourd’hui que le titre Universel ait pris le dessus dans la hiérarchie. De plus, Kingston a trouvé la voie du succès dans son personnage de « ménestrel » excentrique, catégorie opposée à l’« Angry Black Men », les deux qui perdurent encore. Sa victoire peut même être décrite comme un accident pour la WWE, qui s’est une nouvelle fois retrouvée piégée par l’appui du public dont a bénéficié l’acteur principal de la Kofi-Mania.
Malgré tout, Kofi Kingston est entré dans l’histoire, et a abattu des barrières qui semblaient inatteignables pour lui. Le début d’un grand changement ? Le temps apportera les réponses, mais comme avec le catch féminin, le nouveau cap à franchir sera désormais de réitérer ces succès sans pour autant qu'ils ne soient autant sacralisés. La WWE avance enfin vers le progrès.
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