Catch : Ce sport qui n’en est pas un (1ère partie)

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Hulk Hogan, figure américaine de la WWE
Hulk Hogan
Ligue 1

Depuis sa création, le catch passionne et suscite des réactions, entre l’exploit et l’arnaque. D’une part, les fans défendent cette discipline grâce à la technicité des lutteurs. Habile sur et en dehors du ring, au micro, dans leurs attitudes, être catcheur requiert une panoplie de talents nombreux, le catch divertit et amuse la foule des différents spectacles. D’autre part, le catch est critiqué. Souvent comparé aux autres sports de combat, il est associé au chiqué, à la simulation, au trucage. Pour beaucoup, les catcheurs ne sont que de simples acteurs venus réaliser leur cinéma. Décryptage d’un art trop souvent négligé.

 

Quand le catch renvoie à la justice

Comment parler de catch sans évoquer le célèbre texte de Roland Barthes ? Le sémiologue répond à cette fameuse critique du faux dans « Mythologies » en 1956, en qualifiant le catch de spectacle, et non de sport pur. La performance physique existe mais le combat n’est pas authentique. Plutôt que de parler de trucage, on assimile la notion de scénarisation. Ainsi, le catch se décrit plutôt comme une intelligence idéale des situations pour Barthes, c’est ce que les situations devraient être loin du quotidien, dans un combat entre le bien et le mal où la justice triomphe. Ce combat doit être d’une clarté implacable, que ce soit dans l’excessivité des gestes ou l’exagération de la défaite et de la douleur. L’objectif est de proposer un spectacle qui doit être compris sur-le-champ par celui qui le regarde.

Cette confrontation entre le bien et le mal est visible de plusieurs manières symboliques. Barthes décrivait cela par plusieurs éléments, tel le physique. Celui-ci doit lui aussi être dans l’excès pour attribuer d’office les rôles auprès du public, ainsi un « obèse hideux » sera directement classé dans la catégorie des « salauds», autrement dit le vilain, le « heel » en anglais. Ensuite, sa lâcheté et sa cruauté serviront de point final quant à la classification de son personnage. En face, le héros fait son apparition pour défendre les intérêts partagés avec le public, qui acclamera la correction infligée au « salaud ».

Tout ce déroulement est donc censé amener un principe purement moral, celui de la justice. La lâcheté de l’un conduira le public à réclamer une vengeance dans les règles. Pour réussir, il faut que le combat de catch soit rempli d’excès, ce qui en fait alors un spectacle et non un sport. Le catch va subir au fil des ans des modifications significatives. Ce divertissement va passer du cirque, des kermesses et des petites salles aux grandes arènes et enceintes sportives à travers le monde. Cette évolution se fera en corrélation avec le développement médiatique et grâce à un homme : Vince McMahon, le président de la WWF. Il révolutionna le spectacle sportif par ses idées. Inspiré par un de ses concurrents sur le marché, il aura l’idée de faire évoluer sa promotion de catch au niveau national, grâce à la diffusion payante.

 

Le jour où Vince McMahon révolutionna le catch

Avant de se lancer, McMahon s’essayera aux pay-per-view à deux reprises, une fois avec Evel Knievel, cascadeur américain qui tenta de décrocher un record du monde puis avec un combat exhibition entre Mohamed Ali et Antonio Inoki, dans un Boxe vs. Catch match. Une véritable catastrophe aux multiples règles qui verra le Japonais rester sur le dos la plupart du temps en s’attaquant aux jambes du Greatest, et qui laissera de graves séquelles à ce dernier puisque l’amputation aurait même été envisagée en raison d’une infection comme le racontait un article du Guardian en 2009. Malgré ces deux premiers échecs, le succès de sa fédération dépendait de sa tentative de diffusion payante sur le territoire national.

McMahon avait pour objectif d’attirer un public qui ne soit pas uniquement attiré par le catch. Pour cela il mit en place en 1984 un partenariat avec la chanteuse Cyndi Lauper et l’acteur Mr. T pour apparaître dans ses shows gratuits à la télévision, afin de promouvoir son premier grand pay-per-view : WrestleMania. C’est la première peoplisation du catch qui sera tant à la mode par la suite, réunissant des acteurs comme Arnold Schwarzenegger, Hugh Jackman, les sportifs Floyd Mayweather, Mike Tyson, Ronda Rousey, et même Donald Trump.

 

 

De plus, cette diffusion télévisuelle met en avant un nouvel aspect du catch : alors que tout ce qui se passe dans le ring est décisif selon les fameux propos de Barthes cités ci-dessus, avec cette « lecture immédiate » si importante pour le spectateur qui n’était pas intéressé par l’avenir rationnel du combat, l’arrivée de la diffusion régulière du catch à la télévision servira à créer des événements en dehors du ring. Diffusion des coulisses, des vestiaires, de la vie privée fabriquée des catcheurs, ou de matchs sans enjeux, le catch gratuit et télévisé sert désormais à la construction du match payant et de la rivalité entre les catcheurs, créant un vrai soap télévisuel. Ainsi, la recherche de la justice et du triomphe du bien sur le mal n’est plus aussi importante. Vince McMahon va utiliser ses shows gratuits pour construire le combat payant, afin de créer une histoire et un scénario qui justifie cet affrontement, et ainsi de susciter l’envie et l’intérêt du public.

Cette innovation du catch fera du premier WrestleMania un succès au Madison Square Garden, et l’arrivée de célébrités dans le catch amènera les catcheurs, dont le plus populaire de l’époque Hulk Hogan, dans des émissions de divertissement américaines. Alors que la rivalité est généralement impersonnelle dans les sports traditionnels, on remarque que la WWF a décidé de créer une héroïsation du catcheur à travers la construction de son personnage plutôt que de l’attendre naturellement comme tout autre sportif, dans le but de de promouvoir sa marque. Comme dans le cinéma, plusieurs formes d’héroïsation apparaissent à travers la multitude de personnages proposés, aux ambitions distinctes.

L’ordre moral et la recherche de la justice au sens de Barthes se jouent autour des ceintures de champion à la WWE. Le « salaud », terme employé par Barthes, est symbolisé par un fantasme d’ascension sans morale, à l’image pervertie, liée à la corruption et à la lâcheté. Des catcheurs comme le légendaire Ted DiBiase, milliardaire égocentrique des années 80 achetant le succès, Shawn Michaels, tournant le dos à son ami de toujours pour atteindre les sommets en solo ou le « traître » Seth Rollins en sont l’exemple. Cela renforce l’association du catch avec la classe ouvrière d’après certains auteurs, comme Christophe Lamoureux. En effet, ce spectacle s’inscrit dans la tradition des sports de combat, longtemps exercés par les gens du peuple. Les valeurs affichées étaient la force et la virilité. Une telle vision de l’ambition reflète l’expérience de personnes qui ont travaillé dur toute leur vie sans avoir eu un acheminement professionnel conséquent, et qui sont donc restées profondément suspicieuses de ceux ayant réussi. Le catch parle alors à ceux qui pensent que la mobilité et l’ascension professionnelles ont peu à voir avec le mérite personnel. Ainsi, la classe ouvrière peut faire partie d’un groupe voyant le catch comme un défouloir de leur quotidien.

Et lorsque la justice triomphe, c’est la foule qui s’identifie et qui jubile face à la révolte de leur privilégié. Lors d’une mésentente entre les deux hommes dans un match où ils luttaient par équipe au Royal Rumble 1991, DiBiase s’acharna sur Virgil, son homme de main noir, en le frappant à plusieurs reprises, puis lui demanda de se mettre à genoux et d’accrocher sa ceinture à la taille. Se lassant d’être humilié par son supérieur, et motivé par la foule lui demandant de se rebeller, Virgil se retourna contre son bourreau, le frappant avec son propre Million Dollar Title. Une nouvelle fois, l’illusion pour le public d’avoir un rôle est déterminante dans cette simulation de rébellion prévue. Dès les premières secondes de cette séquence, le public incite Virgil à se libérer du pouvoir autoritaire du milliardaire DiBiase, puis la caméra se concentre sur le visage du valet, qui se dirige vers le public, afin de jauger leurs attentes. Après la libération du soumis et son émancipation sur une figure du patriarcat, on remarque le retour triomphant d’un Virgil libéré, devenu un héros populaire, avec les bras tendus du public pour son nouveau modèle qui a fait preuve de courage. À l’inverse du « salaud », ce geste n’est pas inattendu pour un public qui a milité pour voir ce scénario arriver et motivé l’acteur de la scène à agir de la sorte. Le spectateur a alors le sentiment d’influencer sur l’action du spectacle.

 

 

À travers l’observation des rivalités et des réactions de la foule, souvent unanimes sur certains thèmes, le catch et la création de ce monde artificiel apparaissent comme un exutoire. Comme le disent Norbert Elias et Eric Dunning, cela renvoie à une excitation « mimétique », ces activités de loisirs sont appelées ainsi non pas parce qu’elles sont des représentations d’événements de la vie réelle mais parce qu’elles suscitent des émotions de la vie réelle.

 

Le héros américain face à la menace étrangère

L’autre forme du « salaud » à la mode est une version très stéréotypée de l’étranger. Le catch s’adapte aux situations et aux événements. Au lieu de suivre le chemin des boycotts sportifs dans les années 80, Vince McMahon a vu une opportunité dans les conflits impliquant les États-Unis à des groupes radicaux islamiques du Moyen-Orient et décida de créer une controverse publique qui attirerait des millions de personnes vers son produit. McMahon a donc développé le personnage de l’Iron Sheik, un homme hostile représentant l’Iran, et tenant régulièrement des discours antiaméricains avant ses matches. C’est grâce à cela que ce divertissement sportif va créer le protagoniste le plus connu de son histoire, et plus fort encore, une figure de la pop-culture américaine : Hulk Hogan, véritable héros made in USA. Un affrontement symbolique qui sera régulièrement utilisé pendant la Guerre froide, la Guerre du Golfe ou l’intervention des États-Unis en Afghanistan après le 11 Septembre.

 

Hulk Hogan affrontant Nikolai Volkoff, figure soviétique de la WWF pendant la Guerre froide.

 

La montée en puissance d’un étranger, ennemi de la nation, a donc servi à créer le héros américain capable de les défendre. Ainsi, on peut se demander si cette rivalité ne s’apparente pas tout simplement à de la propagande politique. Le cas d’Hulk Hogan est assez fascinant. Tel un super-héros, le catcheur est toujours vêtu de la même tenue rouge et jaune. Son arrivée sur le ring est marquée par le déchirement de son maillot et le message qu’il véhicule reste sans cesse bienveillant : il faut « s’entraîner, manger ses vitamines et faire ses prières. ». Et c’est là que résonne la puissance du catch, à la différence des autres personnages de fiction, Hogan est alors à ce moment-là un super-héros vivant pour les spectateurs, qui peut être vu et approché.

L’apogée du catch et de Hulk Hogan aux États-Unis repose en grande partie sur la condition la plus indispensable à tout champion pour devenir un véritable héros selon le sociologue Pascal Duret : savoir gagner. Et plus la victoire semble impossible, plus le triomphe et l’exploit sont marquants pour le spectateur. Les succès qui ont développé le personnage d’Hulk Hogan ont toujours été difficiles à obtenir, rarement un combat a été dominé par le Hulkster. C’est le retournement de situation et le dépassement de soi qui permet de se créer une belle image auprès de la foule, comme dans le légendaire match contre le français André the Giant devant plus de 90 000 spectateurs.

 

 

Mais au fil des années, et avec l’arrivée d’internet, l’aspect premier degré et naïf du catch des années 80 va disparaître pour laisser place à un catch plus réel, où le combat du “bien contre le mal” ne sera plus aussi explicite. À suivre …

 

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(Image principale : WWE / YouTube-GoodMicWork’s 2nd)
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