La Russie, un retour au premier plan malgré elle

Nation incontournable du tennis entre la fin du XXe siècle et le début du XXIe, la Russie avait quelque peu disparu des radars pendant une dizaine d’années, n’ayant “que” Maria Sharapova ou Svetlana Kuznetsova comme têtes d’affiche pour cacher un pays qui peinait à sortir de nouveaux jeunes joueurs (joueuses) capables de s’imposer au plus haut niveau. L’avènement de Daniil Medvedev tout en haut de la hiérarchie mondiale ces derniers mois confirme cependant le retour du tennis russe sur le devant de la scène, tendance observée depuis la saison dernière déjà avec notamment le titre de Karen Khachanov à Bercy. À quoi cela est-il dû, et d’où vient ce retour en force ? Retour sur 30 dernières années placées sous le signe des montagnes russes.

 

Deux décennies de succès

Avec d’autres nations comme les Etats-Unis ou encore la Suède, la Russie est une des nations phares du tennis dans les années 1900-2000.

Andrei Chesnokov est un des premiers à tirer son épingle du jeu, avec 7 titres ATP, une demi-finale à Roland-Garros en 1989 (perdue face à Chang), deux titres en Masters 1000 ou encore une neuvième place mondiale en 1991. Il sera suivi quelques années plus tard par deux noms qui parleront bien plus aux amateurs de tennis, ceux d’Yevgeny Kafelnikov (n°1 mondial et vainqueur de 26 titres ATP, dont Roland-Garros en 1996 et l’Open d’Australie en 1999) et Marat Safin (également n°1 mondial dans les années 2000 et vainqueur de l’US Open en 2000 et de l’Open d’Australie en 2005), qui restent à ce jour les deux seuls joueurs russes à avoir inscrit leur nom au palmarès d’au moins un tournoi du Grand Chelem. Enfin, Nikolay Davydenko aura lui marqué la période 2000-2010 du tennis russe. 3e mondial en 2006, il atteint à quatre reprises le stade des demis en Grand Chelem, mais remporte surtout le Masters de Londres en 2009, en battant Rafael Nadal en finale. Chez les filles, cette décennie est également faste, avec des joueuses telles que Safina (12 titres, n°1 mondiale et 3 fois finaliste en Majeur), Dementieva (16 titres, finaliste à Roland-Garros et à l’US Open), Zvonareva (12 titres, finale à Wimbledon et à l’US Open) ou encore Myskina (10 titres, vainqueur à Roland-Garros en 2004).

En outre, on notera deux victoires en Coupe Davis (2002 et 2006) et quatre en Fed Cup (2004, 2005, 2007, 2008).

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Si on y ajoute les titres en Grand Chelem de Svetlana Kuznetsova (US Open en 2004, Roland-Garros en 2009) et de Maria Sharapova (Wimbledon 2004, US Open 2006, Open d’Australie 2008 et Roland-Garros 2012 et 2014), qui est d’ailleurs la seule joueuse de son pays à avoir remporté les quatre titres du Grand Chelem, on s’aperçoit bien que la Russie a connu vingt ans de succès au plus haut niveau, et s’était affirmée comme une nation incontournable de la planète tennis.

 

Arrivée de la Next Gen après 10 ans de creux

Problème ? Excepté Sharapova ou Kuznetsova, les autres noms notables du tennis russe pendant presque dix ans seront ceux de Mikhail Youzhny (10 titres, 8e mondial et demi-finaliste à l’US Open) et Anastasia Pavlyuchenkova (12 titres, 13e mondiale et quart de finaliste dans tous les tournois du Grand Chelem). Honorable sur le papier, mais bien loin, que cela soit en terme de qualité ou de quantité, des années d’or du tennis de l’Est, surtout chez les messieurs. Pour preuves, Marat Safin est toujours le dernier à avoir posé les mains sur un trophée en Grand Chelem, et Nikolay Davydenko était le dernier en date à l’avoir fait en Masters 1000 (Shanghai en 2009) jusqu’au titre de Karen Khachanov à Bercy l’an dernier.

La relève semble cependant être (enfin) arrivée. Membres de la “Next Gen”, Karen Khachanov, Andrey Rublev et bien évidemment Daniil Medvedev crèvent l’écran ces derniers mois. Le premier nommé a donc mis fin à une disette de presque dix ans sans grand titre pour le contingent russe, en s’imposant au Master 1000 de Paris-Bercy en fin de saison dernière. 8e joueur mondial et quart de finaliste à Roland-Garros, il s’affirme depuis et tentera de suivre les pas de son idole Marat Safin à l’avenir. Il a rapidement été suivi par Daniil Medvedev, véritable révélation de cette saison 2019. Le natif de Moscou n’est pas forcément celui des trois qu’on voyait exploser en premier, mais il est bien celui qui s’est imposé tout en haut de la hiérarchie mondiale cette année. Il a en effet triomphé à Cincinnati et à Shanghai, et a atteint la finale à Montréal et à l’US Open, seulement battu par Rafael Nadal. Enfin, Andrey Rublev, le plus jeune d’entre eux (21 ans contre 23 pour les deux autres), l’éclosion se fait plus lentement, mais il revient néanmoins bien après avoir été freiné par une multitude de blessures ces derniers mois.

Chez les filles aussi, une nouvelle génération arrive avec des joueuses comme Alexandrova, Gasparyan, Kudermetova, Blinkova, ou encore Anastasia Potapova (18 ans, une victoire sur Kerber à Roland-Garros et victorieuse des Petits As et de Roland-Garros juniors). Daria Kasatkina est quant à elle davantage connue du grand public.

 

Des joueurs qui s’expatrient à l’étranger

Cependant, on peut se demander d’où vient réellement cette réussite récente des joueurs russes. Et assez paradoxalement, elle n’est généralement pas due à l’investissement de leur pays d’origine. Prenons tout d’abord la star mondiale du tennis russe, et ce bien au-delà des courts, à savoir Maria Sharapova. La tsarine s’est très tôt exilée en Floride pour progresser. En effet, après avoir côtoyé des grands noms comme Alexandre Kafelnikov (père de Yevgeny) ou Martina Navratilova (lors d’une exhibition donnée à Moscou), Maria Sharapova et son père, Youri Sharapov, font le choix de partir aux Etats-Unis, afin que Maria puisse intégrer le camp d’entraînement de Nick Bollettieri. Après avoir dans un premier temps été pris en charge par Robert Lansdrop, la Russe intègre l’académie de Bollettieri lorsqu’elle atteint l’âge requis, et entame véritablement son processus d’accession au plus haut niveau, aux côtés d’un homme qui a formé de très grands noms du tennis des années auparavant (Andre Agassi, Jim Courier, Monica Seles ou encore Anna Kournikova). Loin de la Russie, donc.

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Maria Sharapova aux côtés de son mentor, Nick Bollettieri

Même processus pour les jeunes qui explosent aux yeux du grand public ces derniers temps. Confrontés au manque de moyens de leur fédération, les joueurs et joueuses russes doivent s’exiler pour progresser.

Karen Khachanov a en effet bénéficié de l’aide financière d’un de ces oncles pour s’expatrier dès 15 ans en Croatie, tout comme Daria Kasatkina, qui a elle rejoint une académie slovaque au même âge. Les entraîneurs des deux compatriotes ne sont d’ailleurs pas des russes, puisqu’ils sont respectivement coachés par Vedran Martic (Croatie) et Philippe Dehaes (Belgique).

Quant à Daniil Medvedev, il a rejoint le sud de la France en 2014 (à 18 ans) pour s’entraîner sous la houlette de Gilles Cervara à l’Elite Tennis Center de Jean-René Lisnard à Cannes, afin de franchir un cap. Basé à Antibes, il s’est installé à Monaco depuis 2017. Ses résultats récents lui ont donné raison.

Enfin, Andrey Rublev a fait le même choix que Marat Safin plusieurs années auparavant. Le jeune Russe a pris la direction de l’Espagne et de Barcelone à 16 ans seulement, pour y installer sa base d’entraînement. Sous la houlette de Galo Blanco et Fernando Vicente, il retrouve son ami Karen Khachanov pour y partager ses entraînements. Il effectue également de temps à autre des sessions d’entraînement avec son idole Rafael Nadal dans l’académie de celui-ci, à Majorque.

 

Le succès des joueurs russes ne cache donc pas pour autant les problèmes qui persiste en Russie au niveau de la formation de champions. Bien qu’il reste un sport majeur au pays du Kremlin, le tennis doit encore se développer s’il veut perdurer au rang des nations qui compte dans le monde de la petite balle jaune. Capitaine de Coupe Davis et véritable légende de son pays dans son domaine du capitanat (deux Coupe Davis et quatre Fed Cup à son actif), Shamil Tarpichtchev a affirmé regretter le manque d’investissement de la fédération, qui n’a toujours pas son centre national d’entrainement, comme cela peut être le cas dans beaucoup de pays majeurs de ce sport. Les performances récentes de Medvedev ou Khachanov ne pourront qu’inciter les dirigeants  nationaux à agir pour assurer la pérennité du succès russe, s’ils perdurent.

 

Crédit photo de l’image en Une : tennis.life

 

Grégoire ALLAIN

A propos de l'auteur

Surnommé l'électron libre. Fan de Rafa, et heureusement car ce n'est ni l'OL ni le Stade Français qui satisfont mon capital victoires chaque week-ends. Bon sinon, je réussis quand même à être objectif dans mes articles, sauf quand il s'agit d'écrire sur pourquoi le PSG peut-il un jour gagner la Ligue des Champions.

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