Football

L’énigme Álvaro Morata

Insulté, lynché, menacé… Voilà à quoi s’est plus ou moins résumé l’Euro d’Álvaro Morata. Auteur de trois buts malgré quelques maladresses, l’Espagnol a raté le penalty décisif en demi-finales contre l’Italie. Ce qui ne va pas faire gonfler sa cote auprès du grand public.

 

Formation à la madrilène

Si une personne devait représenter le foot de Madrid, Álvaro Morata ferait sans doute partie des candidats sérieux à ce titre. Petit-fils d’un fan inconditionnel de l’Atlético de Madrid, Morata ne rentre au centre de formation des Colchoneros qu’à l’âge de 13 ans. Assez tard pour un jeune qui était déjà suivi depuis plusieurs années par les deux grands clubs de Madrid. Il y a bien entendu une raison à ça : des bulletins scolaires trop insuffisants aux yeux des parents. Il faudra attendre la fin du collège pour qu’Álvaro satisfasse enfin ses parents.

Morata débarque à l’Atlético, son grand-père est aux anges. Le principal concerné un peu moins, lui qui se revendique Madridista, et grand fan de Raúl. Pourtant, il impressionne vite quelques-uns de ses éducateurs : « Je demandais à ses coéquipiers de lui donner le plus possible le ballon pour qu’il invente quelque chose » raconte José Luis Giménez (à ne pas confondre avec José María, le défenseur central uruguayen). Sauf que Morata grandit trop vite, se blesse et perd du temps de jeu aux dépens de Borja Bastón. C’est ainsi que se finira la première aventure avec les Rojiblancos. Morata plie bagage et file à Getafe.

Morata could retire at Getafe. Twitter/GetafeCF

Crédit image : Twitter @GetafeCF

Dans la banlieue sud de Madrid, l’attaquant de 15 ans retrouve du temps de jeu. Là encore, son éducateur en fait son joueur star. Dani Arias déclare à son sujet pour So Foot : « Il a fait une saison incroyable. À la fin, il était entre les cadets et les U19 C, comme lorsqu’il alternait entre l’équipe première et la réserve du Real. C’est son secret : tout lui semble bien  ». Les dirigeants de l’Atléti se rendent compte que Morata a peut-être un meilleur avenir que Bastón et reviennent toquer à la porte de la maison familiale. Sauf que cette fois, Álvaro recale papi et les matelassiers. Il signe au Real Madrid.

Débuts en professionnel

Tout se passe comme prévu au Real. Morata plante et commence à pointer le bout de son nez au niveau supérieur, étant régulièrement surclassé. Il fait ses débuts avec la Castilla, l’équipe B des Merengue en 2010. Ce n’est pas tout, puisque le même mois, José Mourinho l’appelle avec le groupe pro pour le stage de présaison aux États-Unis. Il jouera son premier match de Liga en décembre. Sauf que le Mou lui porte une confiance limitée. Morata joue beaucoup plus avec la Castilla et quand Gonzalo Higuaín se blesse en janvier 2011, le coach portugais préfère recruter Emmanuel Adebayor plutôt que de promouvoir le jeune attaquant. Le Togolais ne restera que 6 mois.

Morata inspires Castilla - MARCA.com (English version)

Crédit image : Marca

La saison 2011/2012 sera dans la lignée de son premier exercice (11 minutes de Liga sur ses deux saisons). Mais l’année de ses 20 ans sera la bonne (enfin). Morata marque son premier but en Liga en novembre et s’installe dans la rotation. À l’issue de la saison 2012/2013, il prend le numéro 21 et fait ainsi ses adieux avec la Castilla. Dans le même temps, Carlo Ancelotti succède à José Mourinho. Sa saison sous les ordres de l’Italien est plutôt réussie, puisqu’il inscrit 8 buts en championnat. Il marque aussi un but en Ligue des champions, en huitièmes de finale contre Schalke. Il en profitera pour décrocher sa première C1 : celle de la Decima pour le Real. Quelques semaines plus tard, il signe à la Juventus pour 20 millions d’euros.

L’explosion

Il récupère dès son arrivée le numéro 9 d’un des plus grands clubs du monde. Solide le môme de 22 ans. Problème, il se blesse de suite à la cheville. Les débuts se font un peu plus tard que prévu, il honore sa première apparition en tant que Bianconeri le 13 septembre en entrant dans le temps additionnel contre l’Udinese. À la fin de la saison, le total est encore une fois respectable, 8 buts en Serie A. Mais ce qu’on retient de cette saison 2014/15, ce sont ses performances en Ligue des champions.

L’Espagnol ne marque pas lors de la phase de groupes. Pas grave. Il se rattrapera en phase à élimination directe. D’abord en marquant deux fois contre Dortmund. Puis deux autres fois contre le Real Madrid en demies. C’est aussi lui qui obtient le penalty victorieux en quarts contre Monaco (1-0, 0-0). Il sera même buteur en finale contre Barcelone. Mais la MSN est trop forte, et les Catalans remportent la Ligue des champions sur le score de 3-1.

La saison suivante sera moins aboutie devant la cage (7 buts), mais Morata montre une nouvelle facette de son jeu en battant son record de passes décisives sur une saison (7). En Ligue des champions, il ne marque que lors des deux premières journées, contre Manchester City et Séville. La Juve sortira contre le Bayern en finale. Pourtant, le natif de Madrid profitera du match retour pour régaler le monde entier.

Après une récupération basse, il est trouvé à 30 mètres de la cage de Gigi Buffon. À l’arrêt mais avec beaucoup d’espaces devant lui, Morata résiste au retour de Alaba, se joue facilement de Benatia et dépose Joshua Kimmich sur un grand pont. Arturo Vidal fonce vers l’attaquant de la Juve qui en profite pour trouver Cuadrado, laissé seul par le Chilien. Après une feinte de l’espace qui envoie l’excellent Philipp Lahm on ne sait pas trop où, le Colombien crucifie la muraille Neuer. Turin mène alors 2-0 à Munich à la mi-temps. Rejoints dans le temps additionnel à cause de Thomas Müller, les Bianconeri prendront la porte en prolongation. Victoire 4-2 des Allemands. Quel match. Nostalgie, quand tu nous tiens…

Sauf que Tonton Pérez est malin. Tout en bas, dans les petites lignes du contrat unissant Madrid et Turin au sujet du transfert d’un petit jeune de 22 ans parti à la Juventus, il était écrit « clause de retour : 30 millions ». Comme ça, d’un coup d’un seul, le brillant Álvaro Morata est de retour au Real Madrid peu avant l’Euro 2016. Avec deux Coupes d’Italie et deux Serie A dans la valise.

Le tournant d’une carrière

Son Euro est correct sur le plan personnel (3 buts) mais l’Espagne sort dès les huitièmes contre l’Italie. De retour en Espagne, il retrouve à Madrid une certaine concurrence, qu’il avait un peu moins à la Juve. Cela ne l’empêche pas de se faire une place dans le groupe puisqu’il inscrit 15 buts en Liga. Pour seulement 14 titularisations. En Ligue des champions, il marque 3 fois (contre le Sporting et le Legia en groupe, le Napoli en huitièmes). Mais là encore, il perd de l’importance. Après les poules, Morata ne dispute plus que 25 minutes en C1 dont 22 juste contre Naples. Il reste sur le banc en quarts et demies aller. Ses entrées sur les deux derniers matchs seront anecdotiques. Oui, Morata remporte une seconde Ligue des champions. Non, Morata est loin d’être un joueur du Real Madrid, et un départ serait le bienvenu.

Roman Abramovitch toque à la porte de Pérez. 66 millions. Le président du Real n’en demandait pas tant. Álvaro Morata devient un joueur de Chelsea le 21 juillet 2017. Le début d’une déchéance, celle d’un joueur si prometteur à Turin qui va devenir paria à Londres et risée de l’Europe.

La chute ne sera que violente

Après quelques bonnes performances dont un triplé contre Stoke, Morata connaît une petite crise de confiance. Plein de petites blessures aussi. Beaucoup trop de petites blessures. Il n’arrive pas à enchaîner les matchs de Premier League. Il souffre. Moralement. Il rate aussi beaucoup. Il sous-performe de deux buts selon le modèle des xG, aussi à cause de ratés assez percutants visuellement. Seul devant les buts vides, Morata tire au-dessus, à côté… Il est au plus bas. Et vit l’un des pires moments de sa vie : « Je n’ai jamais eu de dépression et j’espère ne jamais en faire, mais j’ai été proche […] Lorsque votre tête ne fonctionne pas bien, vous êtes votre pire ennemi. Pendant ces périodes, peu importe ce que vous faites, vous vous battez toujours contre vous-même. La dépression est une maladie comme se casser la cheville. »

Alvaro Morata

Crédit image : Getty Images

Les supporters des Blues ne sont pas tendres (Timo Werner pourra en témoigner quelques années plus tard). Morata n’est plus le bienvenu à Chelsea qui s’empresse de lui trouver une porte de sortie seulement un an et demi après son arrivée. L’Atlético se présente. Morata saute sur l’occasion pour quitter un environnement assez hostile : « J’ai eu l’impression que, dès mon arrivée, mes coéquipiers me regardaient, je savais qu’ils pensaient que je ne ferais rien de bon avec le ballon. Ça me rendait fou. J’ai passé un mauvais moment ». Catégorique.

Le retour en Espagne est pourtant dans la continuité de sa période anglaise. Il continue de marquer sa dizaine de buts par saison, mais il est en constante sous-performance. Álvaro Morata est un bon joueur, mais il n’est pas un tueur devant la cage. Et on ne le voit plus faire des étincelles comme à la Juve. Même à l’Atlético, Morata devient indésirable. Encore une fois, un ancien club se présente. L’Espagnol est de retour dans le Piémont.

Renaissance ?

Il a retrouvé cette saison Cristiano Ronaldo. Il a retrouvé un environnement qui l’a vu briller en Europe. Il retrouve également la terre sur laquelle il a rencontré sa femme, avec qui il a 3 enfants. Et nous, on a retrouvé un attaquant qui marque ses buts. Qui ne sous-performe pas en championnat en termes de rapport but/xG. Un attaquant qui a marqué ses buts en Ligue des champions (6 même si c’est contre Kiev et Ferencváros). En Serie A, il est auteur de 11 réalisations, qui s’additionnent à 10 passes décisives. Même si c’est l’Inter qui remportera le titre au final. Morata n’est pas le meilleur joueur du championnat, mais est un joueur honnête, un joueur qui travaille pour son équipe. Un joueur qui ne fait pas semblant. Et ça plaît à Luis Enrique, le sélectionneur espagnol qui en fait son titulaire pour l’Euro 2020. La Juve aussi choisit de conserver Morata et utilise l’option de prolongation de prêt inclue dans l’accord avec l’Atléti.

Victime plutôt que coupable

Morata a inscrit 3 buts lors de l’Euro 2020. Mais il a raté deux penalties. Un contre la Slovaquie, autour du quart d’heure de jeu qui n’aura pas de conséquences (victoire 5-0). Mais le second, c’est un penalty décisif en demi-finales lors de la séance contre l’Italie. Comme Dani Olmo (qui avait été rayonnant), Morata a craqué. Sauf que le milieu de Leipzig sait que les répercussions ne seront pas les mêmes. Tout le monde le sait.

Flashback. Nous sommes le 25 juin. Morata déclare ceci en conférence de presse : « J’ai passé 9 heures sans dormir après le match contre la Pologne. (…) J’ai reçu des menaces, des insultes envers ma famille, des gens qui espéraient que mes enfants allaient mourir… mais je vais bien. Peut-être qu’il y a quelques années, j’aurais été foutu […] Peut-être que je n’ai pas fait mon travail comme j’aurais dû. Je comprends qu’on me critique parce que je n’ai pas marqué de but, mais j’aimerais que les gens se mettent à ma place et imaginent ce que c’est de recevoir des menaces, d’entendre des gens espérer que vos enfants meurent… Chaque fois que j’entre dans une pièce, je mets mon téléphone à un autre endroit. Ce qui m’inquiète, c’est qu’ils peuvent dire de ma femme, qu’ils le disent de mes enfants. Ils disent tout et n’importe quoi. »

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Crédit image : L’Equipe

Depuis quelques jours, voilà une liste de messages que reçoit Alice Campello, l’épouse de l’attaquant espagnol : « Que ton mari ait un cancer et tes enfants aussi » ; « Ne t’avise pas de publier des photos du but de Morata ou j’irai chez toi et je te brûlerai en direct sur Instagram ».

Alors qui sont les responsables ? Lui-même de ne pas être assez efficace ? Non. Florentino Pérez coupable de l’avoir plus ou moins utilisé comme un jouet ? Peut-être. Ceux qui insultent et menacent ? Oui. Mais Morata n’est pas mort. Comme depuis plusieurs années, Morata ira à l’entraînement. Morata ira travailler pour ses coéquipiers.  Morata se relèvera de ça. Comme il s’en est déjà relevé par le passé.

Crédit image en une : Reuters.

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