Football

Les années 2010 : une décennie d’évolution tactique

La fin d’une décennie de football, c’est souvent l’occasion de revenir sur les plus beaux succès de ces dernières années. Sur 10 ans de titres, de buts, de stars, de scandales, de belles et de moins belles histoires, qui feraient presque oublier l’essence même du football : le jeu. Retour sur 10 ans d’évolution tactique, de 2010 à 2020.

LA VAGUE BARCELONESQUE

Il est un peu plus de 23h, ce 11 juillet 2010. Iker Casillas, brassard de capitaine au bras, brandit dans le ciel de Johannesburg la 19e Coupe du Monde de l’Histoire. Après des décennies d’attente et de rendez-vous manqués, voilà enfin le Pays de Cervantes inscrire son nom au Panthéon de la plus mythique des compétitions internationales. Et de quelle manière ! En effet, à l’aube de cette nouvelle décennie, un courant footbalistique marqué du sceau du révolutionnaire hollandais Rinus Michels et son football total des années 70, est entrain de tout emporter sur son passage : le Tiki-taka barcelonais. Un style de jeu basé sur un contrôle du ballon exacerbé, fait de redoublement de passe, cherchant à déstabiliser l’adversaire par du mouvement incessant ne lui laissant qu’une très faible marge de manœuvre à la récupération du ballon. Fruit d’un improbable mixage hollando-catalan, Johan Cruyff entretient les principes de son compatriote lorsqu’il revêt le costume d’entraineur du club catalan de 1988 à 1996. Et c’est tout naturellement que son capitaine et disciple Guardiola va magnifier ce style de jeu à son arrivée sur le banc barcelonais en mai 2008. Le Catalan va faire de ce Barça la meilleure équipe du monde sous son règne (2008-2012). Double champion d’Europe (2009 et 2011), triple vainqueurs de La Liga (2009, 2010 et 2011), deux succès en coupe du Roi (2009 et 2012) mais surtout l’avènement de ce Tiki-taka flamboyant, bâti sur un milieu à trois tête insaisissable Xavi-Busquets-Iniesta, et sublimé par son génie argentin Lionel Messi. Un style de jeu dont la sélection espagnole en est l’étendard, et le couronnement mondial annonciateur évident d’une domination sans partage de la décennie à venir.

Mort du Tiki-taka

Oui mais voilà. Le football n’a jamais admis de vérité universelle. Aux puissants et réalistes joueurs ouest-allemands se sont brisés les rêves de grandeur d’une sélection hollandaise et son football total pourtant dominant sur la scène européenne des clubs, vainqueurs de 3 coupes d’Europe consécutives (1971,1972 et 1973) via son pourvoyeur de talent et initiateur du mouvement, l’Ajax Amsterdam de Rinus Michel, qui fit donc profiter son pays de ses préceptes avant de les exporter en Catalogne. Le même constat peut-être opéré à l’égard de ce Barça, défait en 2010 et 2012 par deux équipes ultra-réalistes (l’Inter Milan puis Chelsea) venues garer le bus, à chaque fois en demi-finale.  Si ces déconvenues font figure d’épiphénomène à l’époque (bien aidé par une Espagne de nouveau victorieuse à l’Euro 2012 et sa victoire 4-0 en finale face au voisin italien), cette impression se brise la saison suivant face au Bayern Munich de Jupp Heynckes, futur lauréat du trophée, en demi-finale là encore. Étrillée 7-0 sur l’ensemble des deux matchs, la possession catalane, trop peu déstabilisante, vol en éclats face aux contre-attaques bavaroises fulgurantes. Si la fin de l’ère Guardiola (et la fin de l’hégémonie espagnole) laisse le souvenir d’une équipe barcelonaise (et d’une sélection espagnole) ennuyante, c’est avant tout car elle avait perdu ce côté déséquilibrant, au profit d’un jeu exclusivement tourné vers le contrôle, sans variété, incapable de surprendre l’adversaire. À l’inverse, c’est dans ce style munichois flamboyant d’attaques rapides, mêlées à une possession de balle plus marquée, supériorité technique oblige, que l’Allemagne de Joachim Löw glana son 4e titre mondial en 2014, compétition à laquelle l’Espagne affiche les limites d’un Tiki-taka qui ne surprend plus personne [1]. D’ailleurs, le sacre européen du Barca 2015 repose avant tout sur sa fameuse MSN (Messi, Suarez, Neymar), non sur les principes guardiolesques du début des années 2010.

L’affluence du Gegenpressing chez le Liverpool de Jürgen Klopp

Le football de la seconde partie de la décennie a révélé un autre courant au style affirmé : le Gegenpressing de Jürgen Klopp. Un style de jeu basé sur une récupération rapide du ballon à sa perte via un pressing infernal (et c’est là un précepte partagé par le Barça de Guardiola). Un précepte symbolisé par la règle des 5 secondes : le laps de temps dans lequel le ballon doit être récupéré après sa perte. Si c’est le cas, et à la différence de l’équipe espagnole, Klopp demande à ses joueurs d’attaquer rapidement l’adversaire et ainsi profiter d’une supériorité numérique découlant du pressing, plutôt que de repartir sur une longue phase de possession comme le faisait Xavi et consorts. Si cette règle des 5 secondes est déjouée par l’adversaire, l’équipe doit alors reformer le bloc. Cela demande une énergie conséquente de la part des joueurs, imprégnant au match un rythme d’enfer. L’Allemand, après avoir dominé la Bundesliga avec le Borussia Dortmund en 2011 puis 2012, échoue en finale de la plus prestigieuse compétition européenne la saison suivante face au rival national, le Bayern Munich. En fin de cycle et avec un Borussia trop limité sur le plan financier pour concurrencer sur le long terme les cadors européens, Klopp rejoint un Liverpool en reconstruction en 2015. Là-bas, son travail remet les Reds dans la course au titre, qui leur échappe depuis 1990. C’est finalement cette année que la malédiction prend fin, devant le Manchester City de Guardiola. Mais, avant cela, il conquiert l’Europe en 2019, après avoir trébuché une première fois la saison précédente face au Real Madrid de Zidane, l’entraineur aux 3 C1 remportées consécutivement entre 2016 et 2018.

Cholisme et caméléon madrilène

Si la performance madrilène est historique (première équipe à garder son bien dans l’ère moderne de la Ligue des Champions, soit depuis 1993), difficile de relever un style propre chez son équipe. Le Real du double Z est un caméléon, il s’adapte en permanence aux forces et aux faiblesses adverses, profitant, il faut l’admettre, d’un creux en matière d’évolution tactique, entre l’après « Guardiolisme » et l’avant « Kloppisme ». Un jeu tantôt proactif, tantôt réactif, mais qui pouvait toujours compter sur un Cristiano Ronaldo à l’efficacité effrayante, bien épaulé par ses compères d’attaque Karim Benzema et Gareth Bale, formant à eux 3 la fameuse BBC. C’est d’ailleurs un peu le constat de l’équipe de France 2018 en Russie. Vainqueurs décrié par son jeu jugé trop défensif, les Bleus ont su laisser le ballon quand il le fallait (Belgique en demie, victoire 1-0 ), et le reprendre quand il était nécessaire (à 2-1 pour les Argentins en quart de finale, victoire 4-3 au final), pour broder une seconde étoile sur le maillot tricolore. Enfin, dernier courant marquant des années 2010, le « Cholisme », du nom de l’entraineur argentin Diego Simeone, surnommé « El Cholo ». À la tête de l’Atletico Madrid depuis 2011, il fait du club madrilène un prétendant sérieux au titre national et même européen. Antonyme au Tiki-taka barcelonais, laissant volontiers le ballon à l’adversaire et se regroupant dans son camp dans son traditionnel 4-4-2 compact, les Colchoneros, au style direct, excellent dans l’art des coups de pieds arrêtés. Un style de jeu régulièrement critiqué pour son approche résolument défensive, mais qui a fait ses preuves. Depuis son arrivée, c’est une Liga 2014 arrachée au Real et au Barça, les deux mastodontes espagnols, ainsi que deux Ligue Europa (2012 et 2018), une coupe du Roi (2013), et surtout deux finales de Ligues des Champions perdues de justesse face à l’autre club de Madrid, le Real (2014 et 2016).

Alors que le monde du football pensait le FC Barcelone en passe d’imposer son style de jeu durant toute la décennie, ce dernier s’est enfermé dans un jusqu’au-boutisme destructeur, lui faisant perdre tout panache au profit d’un contrôle robotisé ne surprenant personne. Mais accuser le club catalan de s’être sabordé tout seul reviendrait à dévaluer la performance d’autres géants de ce sport, et minimiser le travail de certains entraineurs. Heynckes, Simeone, Zidane, Deschamps et dernièrement Klopp, pour ne citer qu’eux, ont rappelé aux suiveurs de ce sport que si la victoire est unique, la manière de la conquérir est, elle, multiple. Ainsi, le plus grand triomphe du Barça de Guardiola n’est-t-il finalement pas d’avoir créé une telle émulation sur le plan tactique ?

[1] Une définition du Tiki-taka assimilée à tort à son Barça également, selon Pep Guardiola.

Crédits photo: T-Online



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