Pour la troisième année consécutive, une Française se hisse à la première place du classement junior. Après Clara Burel en 2018 et Diane Parry l’année dernière, c’est au tour d’Elsa Jacquemot de terminer en tête de la catégorie -18 ans. C’est bien, même très bien ! Si bien que depuis la création de ce classement, seules les Américaines avaient réalisé pareil exploit auparavant. Le Président de la FFT, Bernard Guidiccelli aime rappeler ce haut fait du tennis français, surtout durant la campagne pour la présidence de la fédération, et promet presque un futur âge d’or du bleu blanc rouge chez les filles. Mais est-ce vraiment gage de succès ? Ces joueuses sont-elles véritablement les héritières de Mauresmo, Pierce ou même de Lenglen ?

Pas trop vite !

On le sait, la carrière d’un joueur de tennis est parsemée d’étapes qu’il ne faut pas brûler. Généralement, le circuit junior est un passage obligé. Mais, évidemment, la réussite chez les jeunes n’est pas gage de réussite chez les adultes. La transition est compliquée et nombreux sont les joueurs qui n’y sont jamais parvenus. On peut le vérifier en observant les champions et championnes du monde juniors (ici depuis 2000) : certes, certains sont devenus des top players, mais d’autres n’ont jamais vraiment réussi à percer plus haut que le top 50 (ce qui n’est déjà pas donné à tout le monde) et quelques uns sont même de complets inconnus.

Les Champions du Monde Junior depuis 2000

Comme l’ont préconisé Monfils, Tsonga, Gasquet et Simon lors d’un live Twitch sur la chaîne du premier, il ne faut pas brûler les étapes : en évoquant le cas de Hugo Gaston et son formidable parcours, ils demandent aux observateurs de le laisser grandir tranquillement. Comme pour le Toulousain, laissons les filles évoluer et voyons de quoi elles sont réellement capables. Bien sûr, la Fédération doit continuer à les aider, les accompagner, leur proposer d’intégrer les qualifs de tournois…  Sans pour autant les brider ! Les jeunes joueurs et joueuses doivent aussi avoir leur part de gestion dans leur carrière et tous les choix ne doivent pas dépendre de la fédé.

Des juniors déjà en retard ?

Briller chez les juniors n’est pas obligatoire pour briller plus vieux. Sur le circuit féminin, à la différence des hommes, la révélation et l’émergence au haut niveau se fait plus jeune. Les exemples sont nombreux quelles que soient les époques. Evert, Hingis, Kournikova, Sharapova… Aujourd’hui, on peut citer Cori Gauff : à 16 ans, elle est déjà dans le top 50. Le corollaire de ce constat est aussi que le circuit junior est délaissé des meilleures. Certes, il faut tout de même s’imposer, mais il faut convenir que la concurrence n’est pas la plus forte possible : on imagine mal Elsa Jacquemot finir n°1 si Cori Gauff avait participé aux tournois du Grand Chelem.

Le “problème” en France (je ne saurais dire si c’est un vrai problème ou pas) est que l’on accorde peut être un peu trop d’importance au circuit junior. Les Français restent très longtemps sur ce circuit d’accession alors que les tout meilleurs tentent très vite leur chance sur le circuit principal. Les Françaises et Français sont parmi ceux qui restent le plus tard (17 voire 18 ans, quand on peut y rester jusqu'à sa majorité) sur les tournois jeunes. Ils profitent de Wild Card dans les tournois ATP français pour “découvrir” mais se font généralement détruire assez sèchement, pendant que les autres joueurs engrangent victoires, expériences et points ATP ou WTA sur le circuit Futur. Par exemple, même si c’était une année très particulière, Elsa Jacquemot n’a joué “que” 4 tournois ITF. Diane Parry, l’année de son couronnement, a joué 2 tournois ITF (en plus des Wild Card qu’elle a obtenu en Grand Chelem ou ailleurs) ; cette année, elle aurait pu jouer en Junior mais a décidé de participer à beaucoup plus de tournois ITF.

Le classement des jeunes joueuses par années d'âge – En gras, celles qui ont déjà gagné un titre – En italique, celles qui ont joué une finale

Si on prend en compte les 3 dernières championnes du monde junior françaises et que l’on compare leur classement chez les adultes avec les autres joueuses de leur âge, on peut s’apercevoir qu’elles sont déjà en retard. Parmi les jeunes de 19 ans et moins, Clara Burel, Diane Parry et Elsa Jacquemot ne sont respectivement que 21ème, 24ème et 47ème. Devant, on retrouve des filles comme Iga Swiatek, Amanda Anisimova, Cori Gauff ou encore Marta Kostyuk. Le cas de Clara Burel est particulier. En effet, elle était blessée en 2019, juste après son sacre en junior et n’a pas eu de véritable première saison chez les pros. Elle s’est véritablement révélée en 2020, année pendant laquelle on l’a vu réaliser un beau parcours à Roland Garros notamment. Pour les deux autres, c’est ce que j’explique plus haut, elle n’ont tout simplement pas encore participé à assez de tournois ITF ou WTA. Ainsi, elles ont déjà un retard de points au démarrage de leur carrière pro.

 

Vous l’aurez remarqué, ce constat ne prend en compte que trois joueuses, parce que ce sont elles qui sont ou étaient sur le devant de la scène et qui sont, quoi qu’on en dise, nos meilleurs espoirs du tennis féminin français. Le constat n’est pas forcément positif mais une carrière de tennis se joue parfois sur des détails et il ne faut pas enterrer un joueur trop vite. Ce qu'elles ont réalisé est d'ores et déjà impressionnant et personne ne pourra leur retirer. Nous ne manquerons pas de suivre la progression de nos Bleues très attentivement en espérant les voir briller tôt ou tard dans des grands tournois.

 

Source Image en Une : Le Parisien