A la veille de la 117è édition des Internationaux de France de Roland Garros, retour sur un tournoi pas comme les autres.
Imaginez. Vous êtes un joueur de tennis professionnel, l’un des plus doués de votre génération. Vous avez remporté des tournois, Masters, Coupe Davis, Grands Chelems.
Vous êtes depuis peu avec une joueuse de tennis professionnelle qui a remporté des Masters, des Grands Chelems et tout le toutim.
Maintenant, imaginez que vous avez chuté à la 140è place mondiale. Vous l’avez bien cherché ! Entre la came et le je-m’en-foutisme, il ne fallait pas espérer mieux. Des années de sacrifice, la surveillance de tout, il fallait bien que ça pète. Vous êtes comme ça.
Imaginez que vous êtes américain, du genre tough one. Biberonné à l’Hollywood way of life et convaincu d’être le héros du film, vous savez que vous en êtes au milieu. Le scénar est fait comme ça : l’ascension, la chute, la renaissance. Rocky en Wilson. Voilà l’épreuve finale, le big one. Le seul trophée que vous n’avez pas. Deux fois vous l’avez vu dans votre vitrine, la deuxième fois la plaque était déjà prête après que vous avez gagné les deux premières manches. Les deux fois vous avez craqué, reparti bredouille et tout le monde se dit que vous ne ferez pas comme Rod Laver, le vieux sage retiré à l’élégance et la maîtrise légendaires qui avait rapporté les quatre majeurs en Australie.
Quand vous entrez au milieu du temple maudit, vous savez ce que vous avez à faire. Patience, régularité, relâchement. Mais voilà… L’œil de Roland s’abat une fois de plus sur vous, les coups ne partent pas ou partent trop. Vous vous dispersez, plus rien n’est clair que ce score impitoyable qui vous martèle le cervelet : 1-6, 2-6, 4-4 service à suivre balle de break en face. Dans le film qui ne manquera pas d’être tiré de votre vie, votre œuvre, vos fêlures, toussa toussa, à ce moment précis du match, pour ne pas être mené 4-5 dans une troisième manche qui pourrait bien être la dernière, vous fermeriez les yeux, tout deviendrait sourd autour de vous et vous vous retrouveriez sur un court de Las Vegas, à 8 ans, quand tout était plus simple. Top musique (violons et piano). Vous inspirez profondément, vous rouvrez les yeux. Vous avez gagné ce match. Got the picture ?
Félicitations, vous avez été André Agassi pendant un feuillet. Vous l’aviez deviné, bravo. Il y a 19 ans, le Kid devenait donc le premier joueur depuis la légende océanienne à remporter tous les titres majeurs en simple au cours de sa carrière. Pas n’importe où, à Roland Garros. Le tournoi spécialiste des retournements spectaculaires, des victoires improbables, des règnes brisés. Il fallait au moins ça pour couronner André.
« Un truc qui colle encore au cœur et au corps »
Depuis le début de l’ère Open en 1968, le tournoi propose les drames en cinq actes, souvent moins, les plus spectaculaires des Quatre Fantastiques. Bien sûr, le grand frère Wimbledon restera le plus chic, le plus prisé. Primauté de l’âge et de la couronne. Mais pour la chicane et la sueur, c’est Porte d’Auteuil que ça se passe.
Sur l’ocre, il n’est question que de cela. De combats et de glissades, plus ou moins métaphoriques. De la terre naissent les incertitudes qui font la beauté du tournoi. Comme Söderling battait un Nadal diminué. Comme Michael Chang, 17 ans et toutes ses crampes, déboulonnait Ivan Lendl, numéro 1 mondial. Car tous ces rallyes interminables derrière une ligne de moins en moins blanche terrassent les meilleurs, nivellent les écarts comme nulle part ailleurs. Il faut autre chose pour gagner ici. Du corps et du cœur.
Une joie et une souffrance
Si Roland se mérite, le tournoi peut aussi se donner, dans une fidélité émouvante. Aux plus terre-à-terre, aux plus fougueux, aux plus persévérants. A Kuerten, à Lendl, à Wilander, trois fois épris. A Borg, six fois choisi, qu’on croyait son préféré. A Nadal, bien sûr. Son Rafa. La Porte d’Auteuil, il l’a fait sienne dix fois en douze ans et trois coups de canif dans le contrat. Son lift, sa main gauche, sa régularité, sa caisse monstrueuse, ces deux-là avaient tout pour s’entendre comme Federer, son style et sa technique ont fait succomber Wim. Ses victoires, pour belles qu'elles aient été l'ont fait souffrir le martyr, imposé un rythme griegien.
Mais entre le Grand Chelem parisien et Rafa, l’histoire est aussi intellectuelle, en tout cas psychologique. Il lui en a fallu du courage au majorquin pour aborder la belle, se confronter à ses limites, dépasser celle des autres, pour garder ses couronnes ; battre en finale le meilleur joueur de l’histoire de ce sport pour un premier tête-à-tête qui avait mal commencé ; disposer en deux jours d’un prétendant balkanique qui lui forcera la main deux ans plus tard.
Car le physique ne fait pas tout, c’est bien connu et c’est heureux ! Roland est une affaire de patience, pas de place aux joueurs pressés. Il faut de la rigueur, et peut-être plus qu’ailleurs un sens tactique pour mettre fin à des échanges qui durent. Ne pas se perdre mentalement au bout du cinquième coup, c’est ce qui fait la différence entre les prétendants et les retenus. Taper comme un sourd ou courir comme un lapin ne feront pas la différence si on n’a pas compris avant l’autre comment et où jouer, avec quel effet.
La revanche du temps long
Roland Garros célèbre des vertus qui ne sont plus à la mode, pas en marche. Le temps long plutôt que l’instantané, le talent plutôt que la performance, la régularité plutôt que le snap. C’est ce qui fait de lui une institution difficile à bouger, rétive au changement (hawk eye et toit) ; c’est aussi ce qui fait sa beauté, son immuable beauté. La raison pour laquelle, comme chaque année, on va se passionner pour quelques grains d’ocre qui se soulèvent au passage de la balle, pour ces coups de raquette qu’on met à ses talons mécaniquement. Pour une idée du tennis.