Non Monsieur Mouratoglou, ceci n’est pas pas du tennis

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Ligue 1

Annoncée alors que le monde était confiné, l’UTS (Ultimate Tennis Showdown) commence ce samedi 13 Juin. Imaginée par Patrick Mouratoglou, cette ligue promet de révolutionner le tennis et la façon dont les téléspectateurs le consommeront. Les émotions et le spectacle placés au rang des priorités, c’est un tout nouveau tennis (si on peut encore l’appeler ainsi) qui va faire son entrée dans le calendrier. Parce que, oui, le but du coach français est d’inscrire son bébé régulièrement dans le paysage tennistique.

Benoit Paire et Patrick Mouratoglou dans l’académie de ce dernier – Image @UTShowdown

Un plateau de dix joueurs qui vont tous s’affronter avec pour but de faire ressortir en chacun d’eux le meilleur mais aussi le pire. Chaque week-end, dix matchs classeront les joueurs pour finir par un mini-tournoi à élimination. Parmi les candidats de ce “tennis-réalité”, on note la présence de Stefanos Tsitsipas, Lucas Pouille, Richard Gasquet, Benoît Paire, Matteo Berrettini, David Goffin, Alexei Popyrin mais aussi, et c’est plus surprenant, de Feliciano Lopez (qui a remplacé Felix Auger-Aliassime blessé) et de Dustin Brown (actuel 239ème mondial). Le 10ème joueur s’est fait attendre : il s’agit de Dominic Thiem numéro 3 mondial et 4ème membre du top 10 inscrit. Première surprise, l’Autrichien ne jouera pas le premier week-end. Est-ce un premier échec ? L’organisation a annoncé qu’Elliot Benchetrit le remplacera pour ses deux premiers matchs. Mais on peut aussi légitimement penser que cette ligue a du mal à convaincre les premiers concernés : les joueurs.

Un premier constat négatif

Partant du principe que le tennis n’attire plus les jeunes générations, l’entraîneur de Serena Williams veut rajeunir le fan de tennis. Pour lui, les règles sont trop compliquées, les matchs trop longs et dans ceux-ci certains passages trop ennuyeux. Au contraire de ce que pense Gilles Simon, Patrick Mouratoglou explique que ce n’est pas au spectateur de s’adapter au tennis mais bien l’inverse, au tennis de s’adapter aux désirs du spectateur. Il affirme d’ailleurs que “les gens regardent du sport pour la même raison qu’ils regardent un film : ils veulent ressentir des émotions.

Autre constat, les fans auraient déserté la petite balle jaune parce qu’ils trouvent les protagonistes trop lisses ? Mouratoglou explique alors que les joueurs ne peuvent plus exprimer leur personnalités à cause d’un règlement trop strict qui les sanctionne au moindre écart. Peut-être n’a-t-il pas tort de ce point de vue là, les McEnroe et autres Connors étaient adorés dans les années 70-80. Mais le monde a aussi changé en plusieurs décennies. Nick Kyrgios par exemple, exaspère autant qu’il passionne ; les gens sifflent les jets de raquette et ont tendance à condamner ceux qui sortent du moule. Alors, vouloir décupler toutes ces émotions chez des joueurs qui n’en ont pas (plus ?) l’habitude ne rendrait pas tout cela un peu fake ? Ou encore trop “cinématographié” ? 

L’abandon du format classique

“15-30-40 jeu” : si ce ne sont pas les premiers mots que vous avez entendu en entrant dans un club de tennis, ils ont dû vous parvenir à l’oreille assez vite. Il suffit même d’allumer sa télé pendant Roland Garros pour rapidement assimiler ces règles (sans obligation d’en connaître l’origine). Mais, Patrick Mouratoglou pense que ce n’est pas donné à tout le monde de compter jusqu’à 6 ou de retenir une séquence de 3 nombres. Il avait alors proposé un format “agile et court” adapté du format Next Gen (set de quatre jeux sans avantage). Il veut même aller plus loin : “la NBA et le football américain sont des modèles à suivre car ils conjuguent passion, plaisir et interaction.”

Et il ne croyait pas si bien dire. Les matchs ne seront pas délimités en points mais bien en temps. Quarte périodes de dix minutes avec deux minutes de pause entre chaque “set”. Le vainqueur d’un quart-temps sera celui qui aura marqué le plus de points. La vainqueur du match, celui qui aura gagné plus de quart-temps (avec une mort subite en cas d’égalité). On a tous déjà fait des matchs au temps avec nos amis, ce n’est pas le plus surprenant. Les joueurs disposeront de quatre cartes, à jouer pendant les quarts-temps, leur procurant des avantages. Évidemment, le coaching sera autorisé et chaque protagoniste aura le droit à un temps mort par période pour demander conseil à son entraîneur.  Les joueurs pourront (et devront) échanger entre eux quitte à faire du trash talking entre les points pour déstabiliser leur adversaire. Au-delà du jeu, les téléspectateurs (puisque Covid oblige, il n’y aura pas de spectateur) auront un rôle à jouer dans chaque match. Grâce aux micros et caméras partout sur le court, les moindres faits et gestes des joueurs seront vus et entendus. Le public doit se sentir en immersion, comme dans un film au cinéma. D’après Mouratoglou, ils pourront, en direct, interagir avec les joueurs et même leur procurer des avantages ou désavantages en cours de match. Une chose est sûre, c’est inédit…

L’abandon du tennis ?

Là où Mouratoglou se trompe c’est que le tennis, ce n’est pas uniquement le strass et les paillettes du top 10. C’est aussi des matchs joués devant trois personnes dont son coach et sa petite amie, c’est des tournées en Afrique du Nord ou en Asie dans l’anonymat le plus total. Et ces joueurs et joueuses-là sont aussi de véritables passionnés. Ce ne sont pas des têtes d’affiche mais ils se battent pour ce qu’ils aiment. Pendant la crise du Covid-19, nous avons beaucoup parlé des inégalités entre les joueurs. Ce genre d’initiative n’a objectivement pas pour but de réduire ces différences et risquent, bien au contraire, de les accroître. Quand on se dit fan de tennis, on ne peut pas cautionner ça. Comme toutes les exhibitions, les inscriptions se font sur invitation. Impossible alors d’y participer si on n’est pas bankable !

“Avec l’UTS, il faut oublier le tennis tel qu’on le connaît” 

Patrick Mouratoglou dans Dip Talk, le podcast d’Arnaud di Pasquale

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’UTS ne montrera pas du vrai tennis. Finie la dimension physique. En moins de 50 minutes, le matchs est joué. Les pauses régulières en font un parfait support pour intégrer des “commercials” à l’américaine. Fini le discours de Laurent Luyat qui nous annonce que les fans de Plus Belle La Vie retrouveront leur téléfilm plus tard à cause du 5ème set qui s’éternise sur le court numéro 3. Finie aussi la pression de la balle de break à sauver. Au lieu de ça, il faudra jouer avec la montre, ralentir quand on devant ou accélérer pour recoller au score et jouer sa carte Dragon blanc aux yeux bleus au bon moment. Dès la bande-annonce de l’événement, le couleur est donnée : on y voit Benoît Paire fracasser une raquette. Est-ce vraiment l’image que l’on veut donner du tennis ?

Bref, tout est fait pour faire de la petite balle jaune un show(business ?). Ce qui me gêne n’est pas tant d’inventer ses propres règles et de les diffuser. Ce format peut être intéressant et enthousiasmant à regarder. Le véritable problème est de partir du principe que le tennis est has been et de pondre des règles résultant d’un mélange entre le basket, The Voice et Yu-Gi-Oh… Oui, le tennis est un spectacle mais c’est avant tout un sport avec son histoire, ses valeurs que toute personne se disant fan doit respecter. Finalement, Patrick Mouratoglou va réduire l’âge moyen du fan de tennis en écartant les fans actuels. En profitant de la crise pour lancer cette ligue/exhibition/cinéma, le coach niçois veut inscrire l’UTS à des dates régulières dans le calendrier, du fait des trous laissés par les tournois qui ne vont pas survivre au COVID. Il affirme par ailleurs “qu’il y a de la place pour plusieurs ligues professionnels.” Et ça, c’est un véritable retour en arrière dans les années 70/80, où certains joueurs préféraient aller sur des circuits parallèles qui rapportaient plus que les tournois classiques. Quand on veut l’unité dans notre sport, ce n’est pas la meilleure solution. Cette opportunisme marquera peut-être la fin de tennis tel qu’on l’aime.

Il faudra tout de même attendre et voir. Éventuellement prendre exemple sur ce qui marche et se faire un avis. La question à vous poser : pourriez-vous devenir fan de ce tennis ?

Source Image en Une : Eurosport

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