La tournée asiatique de la WTA devait se dérouler en octobre-novembre mais la situation sanitaire liée au covid-19 en a décidé autrement. En effet, le gouvernement chinois a annulé tous les évènements sportifs se déroulant sur son territoire et les joueuses n’ont donc pas la possibilité de jouer une fin de saison normale. Mais comment cette dépendance du circuit WTA vis-à-vis de l’Asie, et plus particulièrement la Chine, est née ? Quels sont les éléments déclencheurs de cette dépendance ? Pourquoi la WTA a choisi l’Asie pour ses plus gros tournois ? Quelques éléments de réponse dans cet article…
Naissance de la dépendance
La WTA, qui existe depuis 1973, n’a cessé d’évoluer pour développer des tournois de plus en plus reconnus, où les meilleures joueuses peuvent s’y retrouver au niveau des prize money. L’idée était que le tennis féminin se professionnalise davantage par rapport au circuit masculin de l’ATP. C’est dans ce sens que Stacey Allaster, CEO de la WTA de 2008 à 2014, a voulu transformer le circuit féminin et l’exporter massivement en Asie.
En 2008, le 3ème siège social de la WTA est construit en Chine, à Pékin et les dirigeants affirment alors que son marché prioritaire est l’Asie du Sud-est. Dès 2009, le tournoi China Open de la WTA monte en catégorie supérieure et devient un Premier Mandatory (catégorie la plus prestigieuse des tournois féminins).
Stacey Allaster est donc responsable de la stratégie agressive de développement en Asie des tournois féminins (avec les masters à Singapour dès 2014 notamment). Elle considérait que la Chine était le futur El dorado du tennis mondial, et la peur de ne pas trouver de partenaires capables de mettre de grosses sommes d’argent en Europe a été un des principaux arguments avancés.
L’aspect financier avantageux…
Pour créer ses plus grands tournois et avoir un prize money conséquent, le circuit WTA s’est donc installé sur le territoire asiatique. En effet, les masters qui regroupent les 8 meilleures joueuses de l’année, ont posé leurs valises à Singapour entre 2014 et 2019. Et depuis la saison dernière, ce tournoi a lieu à Shenzhen (Chine), et ce pour une durée de 10 ans. Steve Simon, le nouveau patron de la WTA, a déclaré que « c’est de loin l’accord le plus important et le plus significatif signé par la WTA depuis 45 ans ». C’est l’évènement le plus lucratif de l’histoire du tennis, hommes et femmes confondues. La dotation du tournoi est passé de 7 millions à 14 millions de dollars dont pratiquement 5 millions pour la gagnante. On se rend bien compte que l’argent est le moteur du développement du tennis en Asie.
Le sponsoring
Le tournoi de Wuhan a dépensé pas loin de 186 millions de dollars pour lancer son tournoi grâce à ses sponsors, qui n’hésitent pas à investir massivement dans le tennis. Par exemple, le tournoi des masters de Shenzhen a pour sponsor principal Shiseido, une marque de cosmétique japonaise qui est capable d’investir une somme d’argent conséquente en échange de visibilité. En général, les partenaires chinois pensent très grand et chaque nouveau tournoi sur leur territoire doit avoir un nouveau stade et de nouvelles installations.
En Chine, les revenus des tournois sont à 80% du sponsoring alors qu’en France ce sont les droits de diffusion et la billetterie qui sont majoritaires. Mais cette économie du sponsoring n’existe pas réellement puisque c’est le gouvernement lui-même qui paie la facture.
…en échange d’une grande visibilité
Les sponsors majeurs qui investissent des sommes astronomiques dans les tournois féminins en Asie ne s’arrêtent pas seulement au tennis. En effet, les pays asiatiques collaborent avec la WTA car c’est une opportunité de mettre le meilleur de leurs villes sur le devant de la scène internationale. C’est en fait une stratégie marketing qui s’étend au-delà du tennis. Les tournois sont diffusés dans le monde entier et les caméras sont braquées sur la ville qui accueille le tournoi. Cela permet de promouvoir tout d’abord le tourisme puis de promouvoir ensuite certaines marques connues (hors tennis) en Asie, qui sont partenaires des tournois.
C’est pourquoi la Chine a un fort engagement auprès de la WTA. Steve Simon ne compte pas repenser le calendrier et répartir les tournois un peu plus en Europe car les deux parties ont des intérêts communs, majoritairement un intérêt pécuniaire.
Mais l’économie de la WTA pourrait en pâtir
Depuis une dizaine d’années, le circuit WTA est sous l’emprise d’une sino-dépendance qui pourrait lui coûter très cher dans le futur. Les tournois en Chine représentent les marchés majeurs du circuit et sa principale (ou seule) source de revenu. Comme la WTA n’a aucune réserve financière, le moindre souci financier provenant de l’Asie pourrait mettre en danger l’avenir et la pérennité de l’association. Les dirigeants sont soumis au gouvernement chinois qui a le dernier mot pour les décisions qui concernent les tournois. La WTA ne peut donc rien faire puisqu’elle n’a pas assez de réserve financière pour installer d’autres tournois en Europe. Cette dépendance vis-à-vis de l’Asie laisse la WTA dans un cercle vicieux où son avenir ne tient plus entre ses mains.
Ces tournois asiatiques ont également de gros problèmes d’affluence au niveau des spectateurs : les tribunes sont souvent vides et les spectateurs sont payés pour les garnir alors que le tennis est le 3ème sport le plus regardé en Chine. Une des raisons principales : les spectateurs n’ont pas de joueuse à laquelle ils pourraient s’identifier facilement. En effet, depuis la révélation de Na Li au plus haut niveau (elle remporte Roland-Garros en 2011), seulement une dizaine de joueuses asiatiques ont réussi à intégrer le Top 100 au classement mondial. La relève n’est toujours pas présente alors que les tournois s’installent dans ces pays.
Les tournois en Asie sont de plus en plus présents
Aujourd’hui, 15 tournois sur les 55 au total du circuit principal de la WTA sont situés en Asie et la Chine est le seul pays qui possède toutes les catégories des tournois féminins. Certains observateurs du tennis mondial craignent donc l’émergence d’un grand chelem asiatique, qui aurait potentiellement toutes les infrastructures nécessaires pour accueillir les meilleures joueuses du monde.
Mais jusqu’où la WTA ira-t-elle pour assurer son avenir ? Continuera-t-elle à exiler ses tournois en Asie ? Et pour combien de temps ? Car si la situation sanitaire ne s’améliore pas avant la tournée asiatique de 2021, les tournois pourront de nouveau être annulés et la survie de la WTA ne tiendrait que sur un fil.
Du côté de l’aspect financier pour les joueuses, les tournois en Asie pourraient être une solution mais pour la pérennité de la WTA, cette dépendance n’est certainement pas une bonne nouvelle. Car le circuit féminin a mis tous ses œufs dans le même panier, et il va bientôt percer… Reste à savoir combien de temps il peut tenir.
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