Dany, chroniqueur chez Golaço et supporter de Benfica, est revenu pour We Sport sur les instants délicats traversés par le SLB. La deuxième partie de saison catastrophique, Bruno Lage, la direction du club ou encore le futur entraîneur, l’étudiant en marketing du sport de 22 ans a livré son analyse de la situation actuelle des Aigles. Entretien.
Explique-nous ce qui te lie à Benfica.
Cette passion me vient de mon père. Il fréquentait déjà l’ancien Estadio da Luz, m’a transmis son amour pour Benfica et est à l’origine de mes premiers souvenirs de foot. Cette attache a grandi avec le temps et continuera de me lier au SLB jusqu’à la fin de ma vie.
Porto a remporté la Liga NOS alors que Benfica comptait une avance de sept points en janvier. Penses-tu que Benfica a saboté ses propres chances de titre ?
Oui, même si Porto a réalisé une énorme saison en ne comptant que trois défaites. Lors de la première partie de championnat, j’ai le sentiment que Benfica surperformait et remportait des matchs en ne jouant pas bien. Mais on a finalement perdu pied lors des confrontations consécutives face à Porto (défaite 3-2) et Braga (défaite 0-1), où on aurait pu prendre dix points d’avance au lieu de n’en compter plus qu’un. En revanche, je ne saurai pas expliquer les contre-performances qui ont suivi (ndlr : quatre victoires en onze matchs de Liga NOS). Je pense que les raisons sont en partie internes au club et qu’il y a des choses que l’on ignore. Mais une chose est sûre, l’effectif manque de leaders. Ce n’est pas normal de subir une telle série de résultats sans voir quelqu’un qui prend la parole devant la presse et assume. On a perdu des joueurs comme Jonas, Luisao ou même Salvio qui avaient du poids dans le vestiaire et qui ont été remplacés par André Almeida ou Pizzi qui, au-delà de leurs performances sur le terrain, n’ont selon moi pas le profil de leader qu’on a voulu leur donner. Je pense que des hommes comme Ruben Dias, ou peut-être de façon plus surprenante Julian Weigl qui a rapidement montré sa personnalité sur le terrain, pourraient avoir plus d’impact. Mais ce changement dépendra aussi de l’identité du nouvel entraîneur*.
Dans les podcasts de Golaço, tu insistais sur la nécessité de ne critiquer que le travail d’entraîneur de Bruno Lage. As-tu le sentiment qu’il a aussi été attaqué sur le plan personnel ?
La presse portugaise s’en est prise à lui dès son premier jour en tant qu'entraîneur de Benfica. Bruno Lage a toujours été franc et honnête dans sa communication, et on sentait que c’était l’homme qui parlait quand il se défendait. Si tu n’arrives pas à travailler une forme d’image, tu peux vite te faire manger et tes émotions peuvent prendre le dessus. C’est ce qui s’est passé sur la fin, lorsqu’il a notamment dit aux journalistes qu’il se demandait qui les payait pour dire autant de conneries, avant de finalement devoir s’excuser. A force d’entendre parler d’un autre entraîneur sans arrêt et d’être parfois critiqué sur des aspects en dehors du terrain, il a ressenti une forme de ras-le-bol. Sa dernière conférence de presse m’a d’ailleurs fait de la peine. J’avais l’impression qu’il ne savait même plus ce qu’il faisait là, après une semaine sous le feu des critiques et sans avoir été soutenu par sa direction. Personne n’a démenti les rumeurs quant à un changement d’entraîneur, comme si les dirigeants attendaient qu’il décide de partir.

Tu disais également que ne pas l’avoir limogé plus tôt était une forme de manque de respect envers lui…
Après le match contre Santa Clara (défaite 3-4), les médias ont évoqué tous les noms d’entraîneurs possibles sans que personne ne se range du côté de Bruno Lage. Il a été laissé seul face à la presse, même lors de sa sortie qui a fait polémique évoquée précédemment. La direction l’avait complètement abandonné, et cela m’a dégoûté. C’est bien de le valoriser lorsque tout va pour le mieux, mais quand ça va mal il ne suffit pas de simplement mettre une vidéo sur Twitter en disant « merci pour tout ». Il n’y a eu aucune démarche de soutien, du moins devant les caméras. J’ai le sentiment qu’on a voulu identifier Bruno Lage comme le coupable numéro 1, alors que l’on savait très bien depuis le début de la saison qu’il y avait beaucoup de lacunes. Ce n’est pas encore un entraîneur complètement “fait”, sa seule expérience précédente en tant qu’entraîneur principal était avec l’équipe B. C’est dans les moments compliqués que l’on mesure la capacité des coachs à passer des étapes, et lui n’a malheureusement pas réussi.
Quel bilan tires-tu de ses 18 mois passés sur le banc de Benfica ?
Beaucoup d’entraîneurs de Benfica ont été licenciés. J’ai vu très peu d’entraîneurs avoir une série de résultats aussi négative que celle qu’a connu Bruno Lage, mais il a pourtant reçu beaucoup de soutien de la part des supporters lors de son départ. S’il a l’occasion de continuer à progresser en poursuivant sa carrière d’entraîneur ailleurs, je pense que tout le monde voudra qu’il revienne. J’ai par exemple beaucoup plus de doutes pour quelqu’un comme Rui Vitoria, malgré ses deux titres de champion remportés à Benfica. Je pense qu’il y a un goût d’inachevé avec Bruno Lage. On se souvient de ce qu’il a fait de bien, et ce qui s’est mal passé reste inexplicable pour une majeure partie des supporters. Beaucoup de lacunes sur le terrain étaient similaires à celles de la saison dernière, ça s’est finalement accentué et il y a certainement eu un craquage sur le plan mental, mais ce n’est pas que de sa faute.
Sur quel aspect mettrais-tu l’accent pour expliquer son échec ?
Si on parle de jeu, je pense qu’il a voulu persévérer avec son schéma mis en place la saison dernière. Sauf qu’une grande partie de la réussite de ce dernier était à mettre au crédit de Joao Félix. Après son départ et lors de la blessure de Gabriel, son schéma est apparu bancal et on est devenus beaucoup moins efficaces sur le jeu de transition. En parallèle, le jeu de position face à des blocs plutôt bas était déjà notre faiblesse et ne s’est pas amélioré. On était tellement rodés que les équipes savaient comment jouer contre nous. L’absence de Gabriel a fragilisé nos transitions défensives, tandis que Ferro a montré qu’il était en surrégime la saison dernière et a finalement retrouvé le niveau moyen qui était le sien en équipe B. Les sur-performances de certaines individualités la saison dernière n’ont pas été compensées par des recrues au niveau. La venue de Chiquinho, même si c’est un joueur que j’adore, ne peut pas remplacer le poids qu’avait Joao Félix. On s’est finalement retrouvés avec trois attaquants purs avec Carlos Vinicius, Haris Seferovic et Raul de Tomas. Il y a assurément des postes à combler. Je vais peut-être être dur avec André Almeida, il a certainement de l’importance au sein du vestiaire mais ce n’est pas normal qu’il soit titulaire dans un club comme Benfica. Tout cela n’a pas aidé Bruno Lage. C’est un entraîneur qui peut faire de belles choses lorsqu’il a tous ses outils à disposition. Mais quand ce n’est pas le cas, il a énormément de mal à se réinventer. Il a notamment montré de gros défauts lors des changements en cours de match.
Que penses-tu de la nomination de son adjoint, Nelson Verissimo, jusqu’à la fin de la saison ?
Il a été nommé parce que l’on veut préparer la saison prochaine. Presque aucun entraîneur ne viendrait prendre une équipe à trois journées de la fin, en ayant par conséquent un échec sur la conscience, et avec le risque potentiel de perdre la finale de coupe du Portugal (ndlr : le 1er août face à Porto). Avec les élections qui arrivent en octobre, le président Luis Filipe Vieira ne peut plus se permettre de faire des paris. Il s’est récemment endetté pour préparer des investissements importants et certainement faire en sorte qu’on soit au-dessus de nos concurrents la saison prochaine. Concernant Nelson Verissimo, il n’a selon moi rien d’un entraîneur. Il est dans le club depuis une dizaine d’années, a été joueur chez nous puis adjoint en B avant de suivre Bruno Lage chez les professionnels. Mais ses principes de jeu sont identiques à ceux de Lage, il n’a pas de personnalité ni de style de jeu propre à lui. Il ne prend pas de risque car il sait très bien qu’il n’est là que pour assurer l’intérim.

Comme tu l’as mentionné, les élections présidentielles auront lieu en octobre. Penses-tu que le choix du futur entraîneur par Luis Filipe Vieira sera le meilleur sur le plan sportif ? Ou redoutes-tu un coup de communication pour être réélu ?*
Les deux sont indissociables selon moi. S’il veut un coup de communication, il lui faut assurément des bons résultats sportifs. S’il opte pour Jorge Jesus*, il sait que cela serait un coup incroyable qui fera énormément parler dans les médias. Sportivement, je pense qu’il fait partie des trois meilleurs entraîneurs portugais actuels. Il connaît très bien le club (ndlr : Jorge Jesus a déjà entraîné Benfica de 2009 à 2015), il sait comment affronter la direction. C’est le seul entraîneur depuis que Luis Filipe Vieira est au pouvoir qui a su imposer ses choix. L’idée du recrutement de Jonas est par exemple la sienne, alors que le président ne comprenait pas l’intérêt de ce transfert sans possibilité de réaliser une plus-value financière par la suite. Le choix de faire revenir Jorge Jesus à Benfica lui offrirait donc à la fois un coup sportif et médiatique. Et si on performe jusqu’en octobre, il pourra aussi se mettre une partie des socios dans la poche en vue des élections. Cependant, Rui Gomes da Silva, l’un des autres candidats, a déclaré sur Twitter qu’il ne reviendrait pas sur le choix de l’entraîneur s’il était élu.
Qu’as-tu pensé des rumeurs sur une éventuelle arrivée de Mauricio Pochettino ou Unai Emery sur le banc de Benfica ?
Je pense que Mauricio Pochettino a encore une très belle cote et peut encore prétendre à entraîner un cador anglais, italien ou d’un niveau supérieur à celui de la Liga NOS, donc je n’y ai jamais cru. Concernant Unai Emery, je pense que c’était un peu plus probable même si la façon dont ces noms ont été annoncés laisse pressentir une volonté de la direction de simplement vendre du rêve aux supporters.

En tant que supporter, la perspective d'un retour de Jorge Jesus te séduit ?*
C’est un retour que j’espérais déjà lorsque Rui Vitoria a été licencié (ndlr : en janvier 2019). Il a fait plusieurs choses blessantes à notre encontre suite à son départ pour Sporting, mais cela fait partie du personnage. Lorsqu’il est avec toi il défend ton club par son égo incroyable, mais le contrepoids est important. Cependant, je pense que très peu de personnes ont vu ses interviews lorsqu’il a quitté Sporting pour entraîner en Arabie Saoudite. Dès lors, il n’a cessé de parler de Benfica positivement en expliquant qu’il n’avait jamais eu une équipe aussi forte que la nôtre. Selon moi, les choix d’un entraîneur ne sont pas comparables à ceux d’un joueur. Je n’ai pas été choqué lorsque Ruben Amorim, qui est 100% benfiquista, a décidé d’aller entraîner Sporting. La vie d’un entraîneur va très vite, c’est celui qui se fait virer en premier en cas de mauvais résultats. Si Jorge Jesus est parti aussi vite à Sporting, c’était aussi de la faute du président qui n’a pas réussi à renégocier son contrat. S’il y avait eu un réel problème relationnel avec lui, un retour ne semblerait pas aussi proche. Beaucoup de supporters auraient du mal à l’accepter à cause de ses déclarations à Sporting, mais lorsque l’on y regarde de plus près, ce n’est pas vraiment lui le méchant dans l’histoire.
Benfica semble investir davantage sur le marché des transferts, avec par exemple les arrivées de Raul de Tomas ou Julian Weigl, et ce parfois au profit de l’intégration de joueurs issus du centre de formation. Comment perçois-tu ce changement de politique sportive ?
Pour moi, il n’y a pas eu un changement de politique si flagrant. On accorde de l’importance à la formation mais on ne sait toujours pas comment miser dessus. Dans les catégories de jeunes, les équipes évoluent à peu près toutes de la même manière. Mais lorsque les joueurs arrivent en équipe B, cette cohérence se brise avec un schéma tactique différent qui complique leur intégration. Par exemple, Gedson Fernandes est parti à Tottenham parce qu’on n’a jamais su l’intégrer dans l’équipe. Il aurait dû continuer à monter en puissance et trouver ses marques, puis décider de rester comme Ruben Dias ou partir comme Joao Félix. Aujourd’hui, les jeunes sont intégrés parce qu’il y a des blessés ou qu’on n’a pas réussi à recruter. Il y a une différence entre ne pas recruter car on est persuadé qu’un jeune joueur précis pourra exploser, et ne pas recruter car on se dit qu’un jeune pourra combler le trou, à l’image de Tomas Tavares pour le poste de latéral droit cette saison. Les recrutements importants sont également dus à un pouvoir d’achat que l’on n’avait pas avant. Les dettes sont moins conséquentes, les départs sont négociés contre des sommes importantes et la situation financière s’est assainie. On n’est plus forcés de vendre de manière aussi systématique qu’à l’époque de Bernardo Silva ou Joao Cancelo, on peut profiter de notre centre de formation ou vendre les joueurs qui en sont issus beaucoup plus cher. Des investissements sur le marché de transferts sont donc logiques, mais ils doivent selon moi être plus malins. Le recrutement récent de Pedrinho est selon moi pertinent, contrairement à celui de Raul de Tomas l’été dernier qui n’avait pas la mentalité pour être à Benfica. Julian Weigl est un cas intéressant. Son recrutement cet hiver n’apparaissait pas comme nécessaire, mais on ne pouvait pas espérer l’avoir pour moins que les 20 millions d’euros déboursés et Dortmund pouvait craindre un éventuel départ en fin de contrat. C’est intéressant de l’avoir pour potentiellement faire le ménage au milieu de terrain. J’aime bien Samaris, mais un éventuel départ ne me paraîtrait pas illogique afin de rester avec Gabriel, Weigl, Taarabt et Florentino. Concernant ce dernier, son retour de blessure en novembre a été compliqué et le recrutement de Weigl l’a poussé à s’améliorer pour essayer de retrouver sa place. Lui aussi issu du centre de formation, Ferro n’a par exemple aucun concurrent à son poste selon moi, et cela se ressent dans ses performances.

Qu’attends-tu du mercato à venir ?
Cela dépendra de l’entraîneur qui est nommé*. Si Jorge Jesus revient, je pense que l’équipe en place peut déjà lui plaire. Je pense cependant qu’il voudra des renforts, notamment aux postes de latéral droit ou de défenseur central avec un éventuel retour de Garay. J’espère aussi voir un nettoyage en attaque et un départ de Seferovic. Carlos Vinicus doit selon moi être mis en valeur. Si Zivkovic s’affirme avec Jorge Jesus, le poste de milieu droit ne serait pas à renforcer. Certains chroniqueurs de Golaço sont en faveur d’un départ de Rafa, même si je pense qu’une saison supplémentaire avec davantage de régularité pourrait permettre un transfert pour un montant plus important.
Le système de répartition des droits de diffusion de la Liga NOS, qui est pour l’instant très inégalitaire et en faveur de Sporting, Porto et Benfica, sera réformé dans quelques années. Quelles conséquences entrevois-tu pour le SLB ?
L’impact n’en sera que positif pour le championnat. Ce n’est pas normal que tous les clubs ne se partagent pas à parts égales les droits télé. Une réforme semblable a déjà eu lieu aux Pays-Bas avec l’accord de l’Ajax. Si ce n’est pas encore acté au Portugal, c’est aussi à cause de notre président qui a privilégié les intérêts économiques de Benfica. Mais si on veut tous aller dans la même direction, il faut que l’on passe par là. Plus le championnat sera performant, mieux cela sera pour tout le monde, y compris pour les trois grands.
Pour conclure, quel a été ton pire moment de supporter de Benfica ?
C’est difficile, il y en a eu beaucoup… Il y a quelques pépites. Je dirai quand même le but de Kelvin avec Porto (ndlr : but dans le temps additionnel face à Benfica qui offre le titre de champion à Porto en 2013).
Et ton meilleur moment ?
Certainement la saison 2013/2014, marquée par notre triplé championnat, coupe du Portugal et coupe de la Ligue et le décès d’Eusébio. Sa disparition a totalement transformé l’équipe, et on aurait même dû gagner la finale de Ligue Europa contre Séville (ndlr : 0-0, défaite 4-2 aux tirs au but). Si on joue ce match dix fois, on le remporte à neuf reprises.
*Entretien réalisé avant la nomination de Jorge Jesus en tant qu’entraîneur de Benfica.