Cette semaine, WeSportFr attribue ses Prix Nobel du sport. De lundi à vendredi, retrouvez nos lauréats des Prix Nobel de 3, littérature et de la paix. On continue aujourd’hui avec le Prix Nobel de littérature, logiquement attribué à…

C'est probablement un fantasme français, celui d'un peuple, on l'a souvent dit et écrit, qui à la fois a décapité son Roi et ne fait que chercher à travers les siècles la figure monarchique capable de les conduire. Comme les supporters de football se cherchent leur grantatakan, le monde des lettres se cherche son grantékrivain.

Pour cause de décès

Ce n'est pas ce qui manque en France, et la bataille est rude quant à savoir qui de Le Clézio, Guyotat, Mondiano ou Houellebecq écopera d'un Grall que chacun semble s'amuser à remettre à l'autre. Mais la France, universaliste forcément universaliste, cherche aussi pour les autres nations leur écrivain totem : Barnes au Royaume-Unis, Pamuk en Turquie, feu Günter Grass en Allemagne, Toussaint pour la Belgique… Jusqu'à peu, c'est-à-dire l'an passé, la fonction incombait à Philip Roth aux États-Unis, fonction que l'impétrant a dû céder pour cause de décès. On peine à lui trouver aujourd'hui un remplaçant.

Philip Roth a été le grand écrivain de son temps, et peut-être pas qu'aux États-Unis. A la fin de sa vie, il exerçait un magistère sur les lettres internationales que personne ne semblait en mesure de lui contester, à l'exception peut-être de Milan Kundera. Signe de son immense influence, des livres paraissent sur le thème comment-j'ai-recontré-Philip-Roth ou ma-relation-sexuelle-avec-le-grantékrivain-américain-dont-je-tairai-le-nom-mais-que-tout-le-monde-aura-reconnu (clin d’œil en coin et rictus complice.

C'est quoi, au fait, un grantékrivain ?

Mais à part la bibliographie posthume qui lui est consacrée, à quoi reconnait-on un grantékrivain ? A sa capacité prédictrice ? Sûrement, et les livres de Roth ne manquent pas de ces intuitions géniales qui font les auteurs cultes – ça commence au début de l'oeuvre avec Portnoy et son Complexe et ça courra jusqu'à La Tâche publié en 2002, mais ça ne suffit pas. Il faut aussi, pourquoi pas surtout, écrire comme personne ne l'avait fait avant, voir à travers ce qu'on écrit. Philip Roth l'a fait, et une paire de fois. Il l'a fait sur le désir, il l'a fait sur l'Université, il l'a fait sur les Berkshire, les corneilles ou le Maccarthysme. Il l'a fait aussi sur le base-ball, la vie est bien faite.

Philip Roth et le baseball c'est une histoire entendue, celle d'un Juif américain né dans les années 1930 à Newark, Connecticut. Sur la côte est des États-Unis, quand on nait Juif et dans les années 1930, il n'y a pas vraiment d'autres sports à aimer; à part peut-être la boxe, l'autre grand sport rothien. Le grand roman du basball chez Philip Roth, notre Prix Nobel de littérature, est sans aucun doute Pastorale américaine, sixième roman du cycle Nathan Zuckerman. Son personnage principal, Seymour Levov, un juif américain né à Newark – tiens donc, est un ancien joueur de baseball star du lycée dans lequel il a connu le narrateur, Nathan Zuckerman, autre double de Roth. Le symbole de la réussite aux yeux de tous, réussite qui s'incarne dès le lycée à travers le baseball :

“le quartier le fantasmait et fantasmait le monde. Nos familles pouvaient oublier tout ce qui nous entourait pour fonder tout espoirs sur des performances sportives”.

Il faut dire que pour Philip Roth, le baseball, ce n'est pas juste du baseball. C'est le symbole de l'Amérique, une religion en ce qu'elle relie, une église en ce qu'elle regroupe. Toujours dans Pastorale Américaine :

“Car, à l'époque, le base-ball n'était pas encore illuminé d'un million de statistiques ; il reposait sur les mystères d'un destin terrestre, et les joueurs de première division ressemblaient moins à des gosses bien bâtis et bien nourris et davantage à des travailleurs faméliques. Les dessins semblaient nés de l'Amérique de la Crise, à ses heures les plus sombres, les plus austères. (..) et ce que toutes ces images tendaient à montrer noir sur blanc, c'est que jouer dans une grande équipe, pour héroïque que cela paraisse, n'était jamais qu'une forme particulièrement harassante d'exploitation du travailleur.”

Dans un stade de baseball, Philip Roth fait l'expérience de la nation américaine, et il le décrit comme ça dans une chronique écrite pour le Times en 1973 :

“J'ai fini par comprendre et par ressentir le patriotisme par ses aspects les plus tendres et humains, plus lyriques que martiaux ou spirituels, et sans la puanteur du saint zèle, un patriotisme qu'on ne pouvait réduire à un slogan”.

Il conclue :

“Le baseball était une sorte d'église laïque, qui comptait parmi ses fidèles toutes les classes et toutes les régions du pays et nous unissait autour de préoccupations communes, de loyautés, de rituels, d'enthousiasmes et d’antagonismes.”