[INTERVIEW] Maxime Vachier-Lagrave : “La wild card ne doit pas exister”

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Maxime Vachier-Lagrave, Berlin - 1/3/2019 - photo by Fernando Offermann, all rights reserved - info@offermann.photos
Ligue 1

De retour de Russie après le report des Candidats, Maxime Vachier-Lagrave, meilleur joueur français d’échecs s’est livré sur le tournoi mais aussi sur son répertoire ou les ordinateurs. Rencontre avec celui qui ne compte pas ses heures quand il s’agit d’échecs.

 

Bonjour Maxime, tout d’abord merci de nous accorder de votre temps pour cette interview. Comment vous sentez-vous depuis votre retour de Russie, est-ce que votre voyage s’est bien passé ?

Bonjour ! Oui le voyage s’est bien passé. C’était un peu mouvementé car cela s’est fait au dernier moment et qu’il fallait partir au plus vite. J’avais le choix entre prendre un vol commercial et passer par Moscou ou bien faire confiance aux organisateurs pour trouver une solution. Vu qu’on était plusieurs dans le même cas, j’ai décidé de rester avec les organisateurs qui ont affrété un avion pour Rotterdam, directement depuis Ekaterinburg. Mais cela a pris de retard car il a fallu régler les détails auprès des autorités russes mais aussi des autorités néerlandaises dans le domaine aéroportuaire. Du coup, nous sommes partis après la limite théorique mais vu que nous étions plusieurs dans le même cas, ça s’est bien passé.

 

Quelle a été votre réaction lorsque vous avez appris que vous alliez participer aux Candidats suite au retrait de Radjabov ?

Je n’ai pas vraiment eu le temps de réagir. J’ai appris qu’il y avait cette possibilité le 4 mars, pour un tournoi qui débutait le 17. Étant donné les conditions, il fallait que je monte une équipe, que je m’occupe des formalités administratives. J’ai dû prendre un visa et arriver en avance au vu de la situation qui évoluait. Tout s’est fait dans la précipitation. Je n’ai pas vraiment réfléchi à la situation et j’ai foncé.

 

Comment était la vie en Russie ? Tout était normal ou il y avait des consignes sanitaires ?

On était un peu libres, on pouvait se déplacer librement en dehors de l’hôtel. Il y a même des joueurs qui ont changé d’hôtel parce que les fenêtres ne s’ouvraient pas dans l’hôtel moderne où on était. J’ai quand même évité les déplacements, je suis sorti environ 4-5 fois en deux semaines pour aller chercher des fruits. En tout, on a eu deux tests au Covid-19, à notre arrivée puis au bout de 10 jours qui étaient prescrits par les autorités sanitaires. On a également eu deux check-up médicaux réguliers (matin et soir, tous les jours). On vérifiait notre température et notre gorge, pour voir si elle n’était pas irritée. De plus, il n’y avait aucun spectateur et dès le deuxième jour, aucun média hormis les officiels. Nous possédions également des gels hydroalcooliques près des échiquiers pour nos parties.

 

Quelle est votre impression quant à la volonté de la FIDE de vouloir faire absolument ce tournoi coûte que coûte, malgré les problèmes qu’ont eus certains joueurs ? (double confinement pour Ding Liren, problèmes d’avion pour Caruana…)

Pour commencer, Ding Liren a effectué une quatorzaine en Russie et avant, il était confiné chez lui depuis le début de l’année car il habite dans une région proche de l’épicentre. Dans les faits, il est confiné depuis janvier. Il est vrai que les conditions n’étaient pas idéales pour les joueurs. Tous les joueurs ont fait leur possible pour venir défendre leur chance et notamment Ding Liren qui a poussé ça à l’extrême. Les joueurs étaient donc en mode “fight” à tout prix au départ. Mais la situation sanitaire avait évolué. C’est une question de savoir si le tournoi aurait dû commencer.

Je pense que la FIDE et les organisateurs ont considéré que les joueurs commençaient déjà à se rendre sur place, que tout était mis en place pour assurer la sécurité des joueurs. En plus, la région n’était pas à ce moment très exposée au coronavirus. Dans les faits, personne n’a à priori été infecté pendant le tournoi. Le report est dû aux décisions des autorités russes de fermer les frontières complètement. C’était une décision contestable mais de leur côté, ils se sont dits qu’ils avaient pris toutes les précautions et que ce n’étaient “que” huit joueurs et quelques accompagnateurs en plus des médias à contrôler. C’est par exemple différent des JO qui auraient attiré des spectateurs du monde entier et ça par contre, c’est impossible à contrôler.

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Une belle victoire contre Nepomniachtchi pour lui permettre de recoller en tête. (Crédits : FIDE Twitter)

 

Parlons de la wild card, il serait bon de la supprimer non ? Cette dernière vous a joué bien des tours, notamment lorsque la fédération russe l’a remise à Alekseenko.

Alors pour moi, c’est assez clair que la wild card ne doit pas exister. Maintenant, quand elle existait, les règles étaient les règles et si la fédération russe (il se corrige), d’ailleurs ce n’est pas la fédération russe c’est l’organisateur local à Ekaterinburg qui a décidé que la wild card devait revenir à un joueur de son pays qui remplissait les règles, et c’était tout-à-fait son droit.

En plus de ça, je trouve qu’Alekseenko n’a pas démérité et même s’il est moins fort que le restant des joueurs, il se bat, il fait honneur à la qualification qui lui a été apportée. Il joue normalement, il essaye de se battre mais c’est compliqué et c’est bien normal. C’est pour cette raison d’ailleurs que je pense que la wild card ne doit pas exister. La qualification ne devrait s’obtenir que par des tournois qualificatifs, mais bon ça c’est un autre débat. J’espère que pour les prochains cycles, la wild card n’existera plus.

 

Sur le tournoi en lui-même, c’était un bon début. Vous étiez sur une belle victoire contre Nepo pour recoller en tête, est-ce que cela va être compliqué de se remettre dedans quand le tournoi reprendra d’ici quelques semaines / mois ?

Probablement quelques mois. Cela dépendra des circonstances qui sont indépendantes de notre volonté et évidemment, j’espère que le monde se portera mieux le plus rapidement possible mais ça va être une période compliquée. Parenthèse fermée, lorsque je suis rentré dans le tournoi, je suis dit “ne laisse pas les circonstances extérieures polluer ma réflexion” et j’ai réussi à la faire. Et je savais que le tournoi pouvait être reporté à tout moment. De toute façon, j’ai fait avec toutes les circonstances extérieures depuis que j’ai appris que j’étais qualifié.

 

Comment avez-vous développé cette faculté incroyable de calcul qui vous définit si bien ?

Cela s’est passé naturellement. C’était une faculté que j’avais et ça se travaille évidemment. J’ai fait des exercices quand j’étais jeune, puis j’ai résolu pas mal d’études. J’ai développé une bonne connaissance de tous les thèmes. Il ne faut pas s’éparpiller, savoir calculer loin et précisément, sachant qu’on ne peut pas bouger les pièces pendant la partie. Il faut être capable d’évaluer la position à la fin du calcul. C’est quelque chose que tout le monde peut faire.

Mais il y a une capacité qui, parfois, fait défaut à des joueurs de très haut niveau. C’est une capacité à avoir confiance en ses calculs, c’est-à-dire que, personnellement, je vais revérifier mes calculs une fois, peut-être deux rapidement. Ensuite, je vais avoir confiance. Pour certains joueurs, même s’ils calculent très bien, ils ne peuvent pas se permettre de rentrer dans des complications car ils ont la peur de ne pas tout maîtriser et ont peur de faire des erreurs. Mais quand on leur parle après la partie, ils avaient tout vu. Puisque les échecs sont un jeu compliqué et que l’on ne peut pas tout voir, il faut parfois faire confiance à son instinct et pouvoir se déblayer le passage et éviter le calcul de certaines variantes.

 

Est-ce que tous les ordinateurs ont aidé à améliorer la théorie aux échecs ?

En fait, la théorie des échecs s’est améliorée depuis que les ordinateurs ont été “commercialisés en grande surface” car en réalité, ils étaient sur les ordinateurs persos des joueurs. Au tout début, ils servaient juste à éviter les grosses erreurs. C’est vrai que dans les années 1950-1960, il y avait beaucoup de gaffes parce que c’étaient plusieurs humains qui analysaient ensemble et parfois, certaines choses bêtes étaient oubliées. Ensuite, plus les ordinateurs sont devenus forts, plus on a commencé à leur faire confiance et à découvrir de nouveaux concepts, notamment certains aspects stratégiques des années 1920 ou même 1950 étaient mauvais et que la vérité de la position était sur d’autres coups. Cela n’empêche que beaucoup de choses avaient été découvertes bien avant.

Récemment, AlphaZéro (ou Lila) est devenu le logiciel numéro un. La principale différence est que cela permet de cerner la possibilité la plus prometteuse qui nous donne le plus d’opportunités beaucoup plus rapidement, ce qui fait que c’est un gain de temps énorme pour nous. Cela change la vision du jeu pour pas mal de monde et évidemment c’est supporté par de grosses bécanes. Le fait que le hardware ait progressé autant sur les vingt dernières années a joué un rôle également.

Maxime en pleine réflexion. (Crédits: MVLChess)

 

Parlons de votre répertoire maintenant : souvent e4 et une espagnole avec les blancs, Najdorf ou Grünfeld avec les noirs. Même si vous jouez ça depuis des années, cela fonctionne toujours aussi bien. Comment l’expliquer ? 

La question, c’est de réussir à avoir un bon feeling pour les positions. Je pense que c’est particulièrement vrai pour la Najdorf, c’est-à-dire que parfois, je vais être ciblé et c’était le cas pendant les Candidats. J’ai bonne confiance en ma capacité à résoudre certains problèmes sur l’échiquier. Évidemment, il faut savoir comment réagir dans telle ou telle situation. Il faut arriver préparé sur les variantes les plus critiques et avoir quelques améliorations en réserve.

Alors, même si c’était un peu moins vrai l’année dernière, quand de nouveaux logiciels apparaissent il y a un nouveau travail à effectuer mais de manière générale, la Najdorf et la Grünfeld étaient des ouvertures saines. Elles fonctionnaient très bien théoriquement notamment dans les années 2010 et ça me donnait un bon avantage sur la concurrence dans le sens où c’était plus facile à jouer, et ça m’a permis d’obtenir de bons résultats. Après, il y a un tas d’autres ouvertures mais par exemple, la Française ou la Caro-kann étaient beaucoup utilisées jusqu’aux années 2000. Depuis, elles le sont moins. J’ai eu la chance que mon répertoire d’adolescence tienne le coup.

 

Comment se déroulent les prépas de haut niveau et surtout, comment votre secondant Étienne Bacrot a réussi à vous préparer en moins de 15 jours ?

Tout d’abord, Étienne est bien évidemment le contributeur principal mais j’ai fait appel à d’autres personnes car il y avait peu de temps, mais beaucoup de choses à voir. Le travail était le travail habituel, c’est-à-dire trouver des idées pour poser des problèmes avec les blancs, et ça a plutôt bien marché : je pense aux parties contre Ding Liren et Grischuk puis contre Nepo. Je suis “bien tombé” dans ces parties-là.

Ensuite, il faut solidifier toutes les failles qui peuvent être présentes, notamment avec les noirs pour pouvoir être en capacité de répondre à toutes les questions qui peuvent m’être posées pendant le tournoi. Il y a tout un travail de mise à jour, à la fois quand je joue une ligne car ça implique des vérifications obligatoires ou changer les plans pour une surprise et si une idée est jouée par un autre joueur, il faut la regarder pour savoir ce qu’elle vaut. C’était le travail d’Étienne et des autres personnes. Le gros de mon travail est de donner des directions sur telle ou telle position. Après, c’est tout un travail de révision pour pouvoir se souvenir au mieux possible de ces lignes pendant les parties.

 

Pour conclure, quels conseils pourriez-vous donner aux jeunes qui veulent se lancer ?

Cela dépend des jeunes ! Déjà il faut accrocher. Tout le monde n’aime pas le foot, tout le monde n’aime pas les échecs, c’est à chacun de décider si la pratique du jeu l’intéresse et s’il y prend du plaisir. Et là je m’adresse aux parents : si l’enfant n’accroche pas ce n’est pas la peine de forcer. On peut tenter 2 mois mais s’il n’accroche vraiment pas, il faut passer à autre chose, ce n’est pas un crime de ne pas aimer les échecs.

Après une fois que ça plait au jeune, soit il veut jouer purement pour s’amuser, soit il trouve un vrai intérêt et il peut aller en club. Il y a aussi beaucoup de ressources en lignes : sites internet, pages YouTube et beaucoup de qualité en français, ce qui est bien mieux qu’à mon époque. Après, on peut prendre un entraîneur, ce qui est indispensable selon moi pour progresser. Il faut aussi jouer en compétition, c’est obligatoire et puis c’est à l’entraîneur de déceler le potentiel du joueur, de déceler ses forces et ses faiblesses naturelles et puis voir comment le faire progresser petit-à-petit.

 

Nous remercions Maxime d’avoir pris le temps de nous répondre et nous lui souhaitons le meilleur pour la suite de sa carrière, à commencer par la fin des Candidats.

Crédits Une : MVLChess

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