OJ Simpson porte en lui toute une partie de l’histoire américaine de la seconde partie du XXe siècle. De ses fantasmes, de ses peurs et de ses échecs.
12 juin 1994, Los Angeles, extérieur nuit. C’est comme ça que devait commencer le scénario de la seconde partie de la vie d’OJ Simpson. Running back de génie, consultant puis acteur à succès, celui qui n’aura pas cessé de vouloir faire oublier sa couleur de peau (et plus globalement ce qui le faisait sortir du modèle WASP) finira par gagner par elle un procès fleuve et feu.
La peur violette
Il naît à San Francisco en 1947 d’une mère administratrice d’hôpital et d’un père gardien de banque. Et drag-queen. Première cassure dans l’histoire du petit garçon qui voit ses parents se séparer alors qu’il a cinq ans. San Francisco a beau être une ville ouverte, capitale de la Beat Generation et haut lieu de la culture gay, il ne faisait pas bon sortir de la norme hétérosexuelle dans les années 50 aux Etats-Unis. En pleine paranoïa maccarthyste, les gays et lesbiennes sont chassés par centaines de l’appareil d’Etat, interdits de recrutement par un décret secret du président Eisenhower et traqués jusque dans leurs organisations de défense balbutiantes – ironie de l’histoire, par Roy Cohn et Edgar Hoover, au chaud dans leurs placards honteux. L’homosexualité sera considérée comme une maladie mentale jusqu’en 1973 et traitée, entre autres, par force lobotomies et électrochocs. Revendiquant sa sexualité, Jimmy Lee Simpson n’a que très peu revu ses quatre enfants et meurt du SIDA en 1986, aux débuts de l’épidémie. OJ en parle très peu, refoulant cela derrière le masque d’une pratique consommatrice de sexe et de femmes, marqueur supposé d’une virilité qu’il aura voulue construite et affirmée en réaction. Artifice d’une réussite sociale qu’il n’était pas censé recevoir.
La peur noire
Car le début des années 50 est celui d’une misère extrême pour une grande partie de la population noire américaine. Privée de droits civiques jusqu’en 1967, aujourd’hui encore l’objet de discriminations au quotidien, la population afro-américaine constituait dans les années d’enfance d’OJ la classe la plus paupérisée et précaire des Etats-Unis, et sa famille n’y faisait pas exception. Effet de la malnutrition, il contracte le rachitisme qui l’obligera à porter une attelle de jambe que sa mère fabriquera elle-même. Un attirail comme en porte Forrest Gump, mais artisanal, sans donc que Mme Simpson n’utilise les mêmes moyens que Sally Field. Une maladie vaincue, mieux : dépassée. D’abord à coup de battes de base-ball, le jeune OJ se frotte à un gang local, ce qui lui vaudra une semaine de prison. Ensuite à coup de yards : il enchaine les touchdowns dans les équipes de jeunes, puis dans l’équipe universitaire des Trojans d’USC.
Dès lors, OJ Simpson multipliera les performances spectaculaires, et les contrats records, comme les petits pains. Nommé MVP de la saison 1973, il passe la barre symbolique des 2000 yards en une saison. En 1976, il est le joueur le mieux payé de la NFL : 733 000 dollars par an (3 millions et demi en dollars 2018).

La peur verte
En parallèle de sa réussite, OJ Simpson ne fait pas parler de lui. Il se veut discret, travailleur. Surtout, il veut faire oublier qu’il est noir. Il veut s’intégrer à la haute société de la Côte Ouest américaine, jouer au golf, dîner dans les meilleurs restaurants. On ne tolère pas les fauteurs de trouble et les revendications communautaires ? Soit, OJ se fondra dans le moule. Il deviendra le parfait alibi de toute la politique néo-libérale qui prend ses racines dans ces années 80 de retraite sportive et de reconversion cinématographie, pour celui qui a intégré le Football Hall of Fame (le premier noir). Il sera la preuve que les déterminismes sociaux n’existent pas, que tout est affaire de volonté, de talent à chercher et parfaire. « Pourquoi les Noirs se plaindraient-ils de discriminations, regardez OJ, lui est intégré ! Parce qu’il l’a voulu, parce qu’il a travaillé ! » L’ancien running back devient le backup plan de toute la politique ultra-conservatrice de l’ère Reagan-Bush, portée à sa quintessence aujourd’hui par Trump : le règne de l’exemple individuel exceptionnel pour légitimer une politique d’injustices sociales et politiques. Jamais Simpson n’aura un mot pour les luttes civiques, jamais il ne prendra la parole pour condamner les violences commises contre les Noirs américains. Même quand elles se déroulent à Los Angeles, comme en 1991 lorsque la police tabasse sans raison le jeune Rodney King. Et pourtant, c’est bien cette affaire qui lui évitera la prison à vie.
La peur bleue
Arrêté pour excès de vitesse, ivre, Rodney King est sorti de sa voiture sous la menace d’une arme, tasé deux fois, puis roué de coups une fois à terre. Vingt points de suture, la mâchoire cassée et une cheville brisée plus tard, King porte plainte pour brutalité policière alors que la vidéo amateur prise par un habitant du quartier tourne en boucle sur les réseaux d’informations nationaux et bientôt dans le monde entier. La violence et l’acharnement sont insoutenables. Mais pas pour le jury réuni au printemps 1992 pour juger les quatre policiers responsables de la mêlée furieuse. Douze personnes – dix Blancs, un Asiatique et un Latino, vont acquitter à l’unanimité les agents accusés d’usage excessif de la force, quand bien même la vidéo de George Holliday aura été versée au dossier. Aucun Afro-américain n’aurait accepté une telle décision et pour cause, il n’y en a pas dans le jury : tous ont été récusés par la défense. Quelques heures après que le jugement a été rendu, des émeutes éclatent à Los Angeles. Six jours de violences et soixante morts. La police de Los Angeles est ébranlée par toute cette affaire, son racisme structurel révélé et son chef contraint à la démission. Le sentiment d’injustice, déjà exacerbé, ne quitte plus les afro-américains de LA et avec, l’idée d’une revanche. Et l’affaire OJ Simpson ne saurait en offrir de meilleure.

La peur orange
Le 12 juin 1994, Steven Schwab découvre sur le trottoir à 22 heures 55 un chien aux pattes tachées de sang. Il le conduit chez lui, lui donne à boire et le confie à ses voisins, les Boztepe-Rasmussen. Le chien est très nerveux, on croit d’abord qu’il s’est coupé les pattes. Finalement, on le laisse sortir et l’Akita blanc se précipite avec le couple au 875 South Bundy Drive, tous derrière et lui devant. Boztepe pousse ses investigations jusque dans le jardin de la propriété et découvre une scène de crime. Il trouve celle qu’il ne sait pas encore être Nicole Brown, ex-femme d’OJ Simpson, le cou tranché ; un peu plus loin Ronald Goldman, une petite trentaine d’années et de coups de couteaux. Une patrouille de police appelée par des voisins passe devant le 875 South Bundy Dr ; elle est interpellée par les Boztepe-Rasmussen qui lui indiquent, affolés, qu’un double meurtre vient d’être commis. L’agent Riske, complétait la découverte du couple, relève aux pieds de Goldman un bonnet noir, une enveloppe blanche tachée de sang contenant une paire de lunettes de soleil et un gant de cuir. Un fameux gant de cuir.
Celui que le procureur dans le procès pénal intenté à OJ Simpson tente de lui faire enfiler pour enfoncer le clou d’une accusation qui, loin de se planter dans la cuisse de l’ancien champion, se ramollit et se tord. Pourtant, les preuves sont là et elles devraient être irréfutables. Le sang d’OJ qu’on retrouve sur les lieux du crime ; des empreintes de pas laissées par une chaussure de taille 44, la taille exacte de Simpson d’une chaussure exactement identique à celles qu’il portait alors. Les différends incessants qui opposaient les deux ex-époux au sujet de tout, les plaintes pour violences conjugales déposées par Nicole Brown ; la jalousie qui le taraudait, inlassablement, et la nouvelle conquête de Nicole, retrouvée comme elle assassinée. La fuite, folle, insensée d’OJ alors que la police devait venir le chercher, en accord avec ses conseils, une course-poursuite de plusieurs heures, diffusée en direct partout dans le pays entre embardées et sanglots longs d’un homme acculé ; le seul alibi d’un homme ne tenant que dans les affirmations d’un junkie qu’il héberge. Tout cela ne devrait laisser aucune chance à OJ Simpson de s’en sortir sans une condamnation à vie pour le double meurtre de ce 12 juin 1994. Surtout pas cette facture qu’on a retrouvée chez lui, cette facture de vente d’une paire de gants de cuir. Des gants comme celui que le procureur Christopher Darden veut lui faire essayer, celui qu’on a retrouvé dans l’enveloppe maculée de sang et qui doit sceller l’accusation d’OJ.

La peur blanche
Mais voilà, un procès pénal ne se joue pas sur des preuves, des arguments, ni même sur la raison. Il se joue, à proprement parler, il s’interprète. Le verdict doit infuser, s’insinuer au fur et à mesure qu’une tendance générale s’instaure. Et à ce petit jeu-là, la défense d’OJ est la meilleure. Choisir les jurés, comprendre comment leur parler ; mettre en musique le chœur des évidences et des preuves comme en contrepoint de l’accusation, pour que cette voix supplémentaire, dissonante, finisse par rester dans la tête de chacun ; être au cœur du débat, choisir son rythme, ses thèmes, son ton.
L’accusation, persuadée du contraire, n’a rien compris des enjeux du procès le plus médiatisé de l’ère moderne. Elle fait venir un spécialiste des tests ADN, une semaine durant, pour expliquer les fonds et tréfonds de la science génétique pour finir sur cette vérité « il y a 1 chance sur 179 millions que le sang retrouvé sur la scène de crime ne soit pas celui d’OJ Simpson ». Des heures d’explications absconses, théoriques, pour ne retenir que cela : il y a une chance, infime certes, mais une chance tout de même que l’ADN ne soit pas celui de l’accusé. Avant le coup de grâce.
En mars 1995, Mark Fuhrman est entendu par la cour. Il est le policier qui a trouvé, dans le jardin d’OJ Simpson, le second gant de cuir, maculé du sang des victimes, identique à celui trouvé dans le jardin de Nicole Brown. Une preuve accablante pour l’accusé. La défense sait qu’il faudra biaiser, et attaquer, non pas la preuve, mais celui qui l’a découverte. La contre-attaque, menée par l’avocat de Simpson, Bailey, est violente, grossière. Elle ne donne guère de résultats – l’homme est rompu aux exercices de pression psychologique, et son dossier dans la police parle pour lui : excellent professionnel, apprécié de ses collègues (afro-américains compris). Une pierre, pire, un gant, dans le jardin d’OJ.
Début septembre, on entend de nouveau Mark Furhman, sur des bandes magnétiques. L’enregistrement date d’une dizaine d’années : « On ne devrait pas détruire [le commissariat], qui a l’odeur de tous les nègres qu’on y a tués ou battus ». Le mot « nègre » est utilisé à 40 autres reprises, comme dans cet extrait : « vous avez déjà essayé de trouver un bleu sur un nègre ? Plutôt dur, non ? ».

L’accusation ressort en miettes, et, aux esprits des jurés, majoritairement afro-américains, revient le verdict d’acquittement des policiers qui ont tabassé Rodney King. Dès lors, qu’importe les preuves accablantes, l’ADN. OJ Simpson devient ontologiquement innocent, victime du racisme de la police de Los Angeles qu’on croyait disparu après les violences du procès King. Le 3 octobre 1995, OJ Simpson est réputé non-coupable du double meurtre de Nicole Brown et Ronald Goldman.
Un pays de peurs
Finalement, il n’est question que des États-Unis et de son histoire à travers la vie et le procès d’OJ Simpson. Une série de communautés qui s’agrègent pour former société ; la méfiance des unes envers les autres ; la défense des intérêts et des libertés de chacune. Au bout de cela, la peur de voir l’une triompher sur les autres, et surtout la sienne propre.
La mutation d'un pays déchiré par ses différends raciaux et sociaux, qu'il aura réussi, non pas à corriger ou supprimer – ou à la marge, mais à éteindre, à petit feu.
Surtout,la victoire de l'argent et du pouvoir médiatique. Capable, selon que vous les possédiez ou pas, de vous faire gagner un procès, ou de vous faire perdre la vie.