L’Ethiopie l’assimile à une légende quand le monde de l’athlétisme africain la représente comme un mythe. C’est un axiome. Tirunesh Dibaba est sans contestation l’une des athlètes les plus talentueuses et les plus brillantes de notre époque sur les courses de fond.Il ne pouvait en être autrement quand on sait qu’entre 2003 et 2013, elle a glané même au plan mondial les médailles les plus prisées sur les longues distances. Décryptage.
Pékin, le point d’orgue de l’odyssée,
Si les JO de Pékin ont la reconnaissance de l’histoire pour avoir été la cuvée qui a consacré la naissance du mythe Bolt, il y a une autre athlète tout aussi fabuleuse que ces olympiades ont propulsé ad vitam aeternam sous les feux des rampes. C’est en 1988 seulement que les femmes ont reçu de l’IAAF le quitus pour participer aux 10.000 mètres. Quant aux 5.000 mètres, le feu vert ne sera donné que 8 ans plus tard en 1996. Et pourtant, des coureuses comme Tirunesh Dibaba ont donné tellement de lettres de noblesse à ces deux distances que d’aucuns aujourd’hui penseraient à tort cependant qu’entre les courses de fond et la gente féminine, l’histoire d’amour est séculaire. Que nenni. Pour l’heure, revenons à Pékin. En ce 22 août 2008, c’est devant un public complètement acquis à sa cause et subjugué par ses foulées d’or que Dibaba s’adjuge le record du monde sur 5.000m à l’issue d’une course cérébrale et très tactique ; un record détenu jusque-là par sa rivale Meseret Defar (14 min 11,15 s – contre 14 min 16,63 s). La démonstration dans la capitale chinoise avait toutefois commencé une semaine plus tôt pour la fondeuse éthiopienne. Au terme d’une course majestueuse et non moins tumultueuse, elle remporte le 10.000 m devant la turque d’origine éthiopienne qui du début à la fin de la course avait imprimé un rythme infernal. Malgré la chaleur qui régnait dans le « nid d'oiseau » et grâce à un finish photographié par les bons soins de l’histoire, la native de Bekoji s'impose en 29 min 54,66 s, ce qui constitue tout simplement la deuxième performance de tous les temps, derrière le record du monde établi en 1993 par la Chinoise Wang Junxia (29 min 31,78 s) qui à ce jour est toujours soupçonnée de dopage. Sur les deux distances, la turque se contentera de l’argent tandis que Meseret Defar, compatriote et rivale éternelle de l’héroïne de ces jeux se consolera elle avec le bronze. Cependant, les deux femmes vont ensemble effectuer le tour d'honneur avec le drapeau de leur pays. Mais, quand la première sourit, la seconde a bien du mal à cacher son amertume. La hiérarchie des courses de fond féminines semble alors établie : « Princesse Tirunesh », comme on la surnomme, est bien la reine de cette discipline.
2009-2011: le grand creux,
Tirunesh Dibaba, en proie à de récurrents problèmes de santé, victime de blessures à répétition, disparaît totalement du paysage athlétique ou presque. Se faisant, elle ne participe pas aux Championnats du monde ni en 2009 ni en 2011. Trois ans d’inactivité, de traversée du désert et de lit pour un retour à la compétition annoncé brinquebalant ou une retraite anticipée. Il n’en sera rien. Tout au contraire.
Tirunesh fera bien partie de l’expédition éthiopienne pour les Jeux de Londres.
Absolument personne ne la voyait se mêler à la lutte pour le titre. Son état de forme, ses éclats en pleine hibernation ont tôt fait de placer les kenyanes Vivian Cheruiyot et Sally Kipyego, première et deuxième de l’épreuve aux Championnats du monde en 2011 en pôle position pour jouer les premiers rôles à Londres.
Londres : un come-back que personne n’a vu venir,
3 août 2012, « Princesse Tirunesh » étonne tous les observateurs dont les regards étaient rivés sur les 10.000 m : comme au temps de ses mémorables heures, l’éthiopienne place une brutale accélération à 600 mètres de la ligne d’arrivée, se joue de ses rivales kenyanes, et remporte une nouvelle médaille d’or olympique. Le 10 août, elle se place dans les starting-blocks sur les 5. 000 mètres. Mais, très vite, la répétition des efforts va émousser son ardeur et elle ne peut pas résister à l’attaque de sa compatriote Meseret Defar, qui remporte la course devant Vivian Cheruiyot ; elle obtient néanmoins une jolie médaille de bronze.
Même si elle se pare de la dernière place du podium, un échec pour l’inamovible compétitrice qu’elle est, des ténèbres d’où elle revient; c’est un bol d’air indéniablement frais.
Les dernières lignes d’une brillante carrière,
Après une autre grosse pause, Tirunesh Dibaba revient à la compétition en mai 2016, mais ne parvient pas à remporter un troisième titre consécutif sur le 10.000 mètres aux jeux Olympiques de Rio se contentant comme à Londres de la médaille de bronze. Le 5 août 2017, Dibaba remporte l'argent des championnats du monde de Londres sur 10.000 m derrière Almaz Ayana. Avec cette nouvelle médaille dans son escarcelle, la Baby-faced Destroyer marque une peu plus l'histoire de sa discipline et de l'athlétisme. Le 9 octobre 2017, Tirunesh gagne le premier marathon international de sa carrière en s'imposant dans celui de Chicago en 2 h 18 min 31 s.
Projecteur sur les débuts de l’odyssée,
La cadette des Dibaba est née le 1er juin 1985 à Bekoji. Elle passe son enfance à Chefe, un village d'altitude de l'Arsi situé dans la région d'Oromia. Comme sa cousine Derartu Tulu, double championne olympique du 10 000 mètres (1992 et 1996), qui sera son modèle et son guide, elle se destine à la course à pied. Logique et clairvoyante. Mais comme le dit le dicton, pour réussir, le talent seul ne suffit pas : il faut intégrer une structure de préparation de qualité. Et ça, elle va l’intégrer très tôt et travailler pour lui donner du contenu. En 2000, après avoir terminé sa scolarité à Bekoji, l'adolescente décide de rejoindre Addis-Abeba où elle rejoint sa sœur aînée Ejegayehu Dibaba. Après, la belle trajectoire ainsi dessinée pour culminer aurait pu connaître une fin précoce et brutale. Une fois dans la capitale éthiopienne et une semaine après la rentrée des classes, il lui est impossible d'intégrer un établissement scolaire. Elle craint un moment de devoir regagner son village et de renoncer à ses rêves de grandeur. Heureusement, sa sœur parvient à faire jouer ses quelques relations et, à défaut de poursuivre ses études, Tirunesh peut se consacrer à plein temps à la course à pied, au sein du club de la Pénitentiaire. Cette décision changera sa vie. Comme quoi, l’école n’est pas la panacée. L'année suivante, elle termine cinquième des Championnats du monde de cross chez les juniors. Cette réussite rapide lui permet de nourrir de grandes ambitions et de tisser les premières toiles de son ‘’champion kingdom’’. En 2002, elle devient vice-championne du monde du 5 000 mètres junior, devancée par sa compatriote Meseret Defar, de deux ans son aînée, qui va, au fil des années, devenir sa grande rivale.
A toutes fins utiles, en 2003 lorsqu’à dix-huit ans, Tirunesh Dibaba remporte le 5 000 mètres au Stade de France à Saint-Denis, elle devient la plus jeune championne du monde de l'histoire de l'athlétisme. En somme, Dibaba, c’est tout au long de sa carrière, entre 2003 et 2013, trois titres olympiques, cinq titres de championne du monde sur piste et quatre titres de championne du monde du cross-country (dont 1 en cross court). Elle est la seule athlète à avoir réalisé le doublé sur 5 000 et 10 000 mètres lors d'une même édition des Jeux olympiques (en 2008), et aussi la première à remporter le 10 000 mètres deux fois consécutivement lors des Jeux (en 2008 et 2012). Amazing.