Crown Jewel, où l’un des pires shows de l’histoire de la WWE

Ce fut digne d’une mauvaise blague. Le 2 novembre dernier, la WWE proposait un nouveau show depuis l’Arabie saoudite, Crown Jewel. Un pay per view annoncé en grande pompe par la première compagnie de catch au monde qui ne fit finalement que l’effet d’un pétard mouillé. Un pétard mouillé qui a tout de même du mal à passer.

Un contexte dangereux

Dès le début, Crown Jewel laissait présager le pire car le programme fait partie du partenariat noué entre la WWE et la plus haute autorité sportive d’Arabie saoudite valable pour les dix prochaines années. De quoi provoquer la révolte de certains fans, d’autant que le Greatest Royal Rumble, qui avait eu lieu au Stade du Roi-Abdullah à Djeddah avait laissé un goût amer en avril dernier. Entre propagande et censure des catcheuses, la WWE s’était déjà retrouvée au cœur des critiques. Et face à l’ampleur du scandale entourant le décès de Jamal Khashoggi, la fédération de Stamford a longtemps hésité avant de prendre une décision définitive au sujet d’un deuxième déplacement sujet à polémique. Pour rappel, l’Arabie saoudite a reconnu que le journaliste saoudien, disparu le 2 octobre, avait bien été tué au sein de son consulat à Istanbul dans des conditions encore floues.

Avec ce contexte, bon nombre d’employés de la WWE auraient été réticents à l’idée de faire le voyage. John Cena et Daniel Bryan sont d’ailleurs restés sur leur position en boycottant ce show malgré leur place de choix sur la carte. Si le premier aurait vu d’un mauvais œil ce déplacement pour sa carrière à Hollywood, le second se serait révolté en prenant connaissance du traitement des homosexuels dans le pays.

Une situation très complexe qui a rapidement placé Crown Jewel comme un dossier épineux pour la WWE. Selon Eric Handler, analyste à Wall Street, l’annulation de ce déplacement aurait pu avoir un impact négatif de 2 à 3 millions de dollars sur la trésorerie du quatrième trimestre de la WWE. Une forte somme qui parait anodine lorsqu’il explique sur le site Deadline que l’entreprise de Vince McMahon aurait pu perdre entre 12 et 16 millions de bénéfices sur l’année 2019. Un élément qui a bien évidemment joué dans la décision finale.

Un show « historique » qui ne se joue pas à domicile

Face à ces éléments, il est difficile de profiter pleinement de ce pay per view, mais pourquoi pas. Le catch ne se dissocie-t-il pas finalement du monde réel grâce aux histoires contées sur le ring ? Certes, mais un autre problème de taille prend rapidement place. La localisation a de grandes conséquences sur le produit.

Malgré l’universalité de la WWE à travers la planète qu’on ne peut nier (les chants de la part des Saoudiens à l’égard d’Hulk Hogan, le symbole américain par excellence, en sont la preuve dès les premières minutes), les réactions semblent superficielles et bien en dessous de ce qu’on aurait pu avoir aux États-Unis ou dans certains pays d’Europe, territoires historiques dans le développement du catch à partir du 20e siècle. Et les spectateurs du premier rang quelquefois indifférents face aux performances présentes sur le ring, aux antipodes des fans frénétiques américains, en sont le meilleur exemple.

 

 

Il est d’ailleurs intéressant de se mettre à la place de ces derniers quelques secondes, tant leur frustration doit être énorme après avoir réclamé pendant de nombreuses années un retour de Shawn Michaels dont ils sont privés aujourd’hui. Le fait de proposer de véritables « dream match », aussi critiquables qu’ils soient, au bout du monde pose problème. Comment imaginer une rencontre entre la France de Zidane et les Bleus de Mbappé délocalisée en Chine ou au Qatar ? Voilà la métaphore qui pourrait être grossièrement faite ici. Un match digne d’un WrestleMania organisé au bout du monde devant un peu plus de 20 000 personnes, ça laisse songeur, et le résultat aussi.

DX ou Lesnar ? La peste et le choléra réunis

Sur le papier, il y a de quoi saliver. Mais avec un peu de lucidité, nous avions toutes les raisons de craindre ce main-event. La mythique D-Generation X de Triple H et Shawn Michaels, de retour sur le ring après 8 ans d’absence, face aux Brothers of Destruction, équipe composée de l’Undertaker et de Kane. La définition par excellence de la madeleine de Proust, un sacrilège qu’on accepte finalement par pure nostalgie mais qu’on regrette dès le premier coup de cloche. Le résultat est digne des suites ratées qu’Hollywood peut offrir à certaines sagas. Il faut dire que l’histoire racontée par les protagonistes ces dernières années fait partie des plus mythiques de l’histoire du catch, et la voir bafouer à ce point fait mal. Les quatre catcheurs ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, et la blessure de Triple H au muscle pectoral survenue en début de match n’arrange en rien la qualité de la rencontre. Ironiquement, c’est le bourreau des cœurs aux longs cheveux des années 1980 Shawn Michaels, devenu un retraité cinquantenaire banal chauve et ridé en manque de charisme, qui se montre le plus en vue sur le ring. Entre les ratés à foison et un rythme apathique, on ne compte plus les minutes de gêne.

 

 

C’est avec un triste pedigree que Triple H obtiendra la victoire avec un bras en moins, et l’on se dit que la WWE a réalisé une de ses plus grosses erreurs en nous « offrant » cette confrontation organisée pour de mauvaises raisons : satisfaire les désirs du prince saoudien qui est un fan nostalgique des grandes heures du catch américain. Il aurait d’ailleurs réclamé la présence de l’Undertaker en avril dernier, ainsi que celles de l’Ultimate Warrior et Yokozuna, tous deux décédés. On peut aisément considérer ce match comme l’un des pires de l’histoire de la WWE, tant il fait mal au mythe.

Mais des erreurs, il y en a de nombreuses à retenir à Crown Jewel, et le sacre de Brock Lesnar en fait partie. Devenu antipathique aux yeux des fans, le combattant UFC qui remontera dans l’octogone en 2019 a succédé à Roman Reigns comme Universal Champion, mais sans la manière comme on en a l’habitude. Lesnar a enterré Braun Strowman avec cinq F5 et n’a reçu qu’un léger coup de pied durant les quelques minutes de cette rencontre stérile. Alors que ce titre n’a pas très bonne réputation, le deuxième sacre de Brock Lesnar ne devrait en rien arranger l’histoire et cela nous montre bien que la WWE refuse une fois encore de sortir de sa zone de confort. Déjà orphelin de Roman Reigns, RAW devra en plus faire sans sa ceinture majeure.

 

 

La World Cup, le tournoi de la honte

N’oublions pas que la première World Cup produite par la WWE servait également d’attraction phare de ce Crown Jewel. Un tournoi factice construit pour l’occasion servant à désigner le meilleur catcheur du monde qui pose problème dès son introduction. L’appellation « Best in the World » est sacrée dans le catch, et celle-ci ne se gagne pas, mais se mérite, à l’image de ce qu’ont accompli Bret Hart, Chris Jericho ou CM Punk par le passé. La victoire est en effet anecdotique dans le catch puisque ses caractéristiques particulières éliminent la glorieuse incertitude présente dans les autres sports. Dans cette discipline, c’est un ensemble de critères qui permettent ou non de désigner un athlète comme une légende, et non pas un pauvre tournoi.

La Coupe du monde a au moins le mérite de proposer sur le papier des affiches salivantes avec la présence de Jeff Hardy, Rey Mysterio, Seth Rollins ou encore Randy Orton. Au fil du tableau, les espérances s’amoindrissent avec les qualifications de Dolph Ziggler et du Miz pour la finale. Néanmoins, la WWE avait le mérite d’oser proposer une affiche entre deux trentenaires heels qu’une partie des Saoudiens présents ne devaient pas connaître. Une rencontre que l’on ne verra finalement jamais en raison d’une blessure scénarisée du Miz propulsant directement Shane McMahon à sa place. Ce dernier remporta le match en l’espace de quelques secondes et devint le « meilleur du monde ».

 

 

Un résultat insensé qui frôle le dégoût et l’absurde simultanément, et qui rappelle le sacre totalement hallucinant de David Arquette à la WCW. Pour les novices, le célèbre acteur américain remarqué dans la série des films d’horreur Scream avait été propulsé champion du monde de la WCW, rivale de la WWE dans les années 1990. Même si cette victoire de Shane McMahon pourrait être le signe d’un changement profond de son personnage ces prochaines semaines, celle-ci entache sérieusement un tournoi qui n’avait déjà pas très belle allure, et rabaisse surtout Dolph Ziggler, son adversaire, qui retourne dans les méandres de la fédération.

Plus globalement, c’est tout le roster de la WWE qui a subi une profonde injustice ce vendredi. Il n’y a pas besoin de rappeler le traitement infligé aux femmes, une nouvelle fois exclues du spectacle, il suffit de regarder le pay per view dans son ensemble. Parmi les huit participants à la Coupe du monde, aucun n’a été sacré. Braun Strowman s’est retrouvé ridiculisé par cette cuisante défaite et l’on peut maintenant douter de son ascension au sein de la WWE. Et que dire des grands espoirs de la compagnie ? Parmi les gagnants de la soirée, nous retrouvons Triple H (49 ans, semi-retraité), Shawn Michaels (53 ans, retraité), Shane McMahon (48 ans, non-catcheur), Brock Lesnar (41 ans, présent à temps partiel), et l’on pourrait également placer l’Undertaker (53 ans) et Kane (51 ans) compte tenu de leur importance dans ce programme. S’il n’est pas bon de réclamer sans cesse l’ascension de la jeune pousse, l’inverse n’est pas souhaitable non plus.

La WWE a peut-être offert un moment de liberté et de bonheur à certains fans saoudiens férus de catch, mais cela n’a pas été partagé avec les téléspectateurs. En ridiculisant à la fois ses légendes et son roster, et avec un tournoi qui ressemble à une vaste fumisterie, Crown Jewel restera dans les annales comme une vaste blague, une blague qui aura du mal à passer pour les plus fidèles de la WWE.

 

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