Annoncée lors de l'Euro 2016 en France, concrétisée dans le Mondial russe, la fin du football de possession de Pep Guardiola semble décrétée. Mais ne serait-ce pas plutôt l'image que l'on s'est fait de son football, une interprétation faussée ?
Il y a un malentendu avec le nouveau football de possession, ou disons avec le football de Pep Guardiola. S’il est admis qu’il s’est inspiré de formes existantes, de Sacchi à Cruyff, il a inventé quelque chose d’autre avec Barcelone, comme Picasso et Braque sont partis de Cézanne pour arriver au cubisme. Il y aurait un romantisme, un geste plus fort que le résultat, magnifié quand il est au bout ; avant tout une idée du football, du sport, de la vie qu’on ne veut pas subir mais attraper, diriger, sortir des déterminismes. À entendre certains, le Catalan pourrait remplacer le Che dans les chambres étudiantes et les t-shirts lycéens.
Pep le pragmatique
Ca le fait bien rire, le Pep, qu’on l’imagine en poète (d)échevelé qui marche dans les sous-bois, humant les odeurs douçeâtres de mousse et s’extasiant du balai gracile des écureuils amoureux. Bien sûr c’est un homme de principes et le football qu’il conduit, quelle que soit sa forme, en est pétri en ce qu’il est plus qu’un autre exigeant. Mais avant tout Guardiola est un vainqueur jamais rassasié de trophées, beaucoup plus pragmatique que ceux qui l’imaginent mourir avec son football plutôt que d'en changer. Qu’on lui demande pourquoi il veut avoir la possession de la balle. Pour la beauté du jeu ? Parce qu’avoir le ballon est le meilleur moyen de ne pas prendre de but et donc est la meilleure défense. Pourquoi jouer à terre, privilégier le jeu court et les redoublements de passe ? Pour sublimer le geste du footballeur ? Pour progresser balle au pied, c’est-à-dire le plus sûrement et mettre ses meilleurs joueurs dans les meilleures conditions. Quand les romantiques voient le jeu pepien comme un sommet de beauté et du football offensif, il l’envisage comme le meilleur moyen de gagner, tant mieux si ça plait. Pour le romantisme, s’adresser au guichet Zeman.
Surtout, l’image de son football, nouvel étalon or du jeu de possession moderne, est faussée par l’impression extraordinaire que l’on garde de son Barça. Il y a presque dix ans de cela, comme on ne cite que Citizen Kane pour parler de Welles. Or son football n’a fait qu’évoluer, prendre la mesure des joueurs de son effectif et des contraintes du football autochtone. Comment Guardiola pourrait-il demander à Gündogan, Fernandinho et David Silva, pour excellents qu’ils sont, de recopier à la lettre le jeu d’un des meilleurs milieux de tous les temps alimentant le meilleur attaquant de la décennie ? Pourquoi Pep s’entêterait-il jusqu’à nier les qualités de Sane, Jesus, De Bruyne ? On n’avait jamais étudié l’hypothèse qu’il avait pu être le calcul pragmatique d’un entraîneur intelligent, conscient que cette équipe était faite pour gagner de cette façon-là.
Tarte aux poires et Football Manager
De cette erreur fondamentale d’interprétation sont nés des exégètes qui ont cru pouvoir reproduire à l’infini et in vitro ce football, comme on se repasse une recette inratable de tarte aux poires, ou le 4-2-3-1 imbattable dans Football Manager. Il était devenu le nouvel horizon indépassable, avec çà et là les corrections de verticalité et de transitions rapides. Surtout, avoir une identité de jeu devenait aussi impérieux qu’avoir un numéro 10 l’était dans les années 80, et Guardiola semblait livre une solution clef en main. Ceux qui osaient lui contester une exclusivité du beau jeu (qu’il n’avait du reste jamais demandée) étaient renvoyés aux calendes par force spécialistes et consultants goguenards, les anciens contre les nouveaux.
L’histoire qui se répète jusqu’à son épilogue. Après une Coupe du Monde 2014 qui voyait triompher ce football nouveau (Allemagne-Argentine en finale, Löw contre Messi), voilà que l’Euro 2016 rebat toutes les cartes, plus encore la Coupe du Monde qui sacre les Français. Parce que du but originel qui était de gagner avec la possession, les ersatz du guardiolisme ont voulu faire gagner la possession.
Comme Thibault Courtois ne comprend pas pourquoi, ayant eu la balle la Belgique ne serait pas le vainqueur moral et sportif de la demi-finale contre la France.