Charlotte. Très loin du bling-bling d'Hollywood, de la vie nocturne de South Beach, de l'agitation de Manhattan, c'est du côté de la North Carolina que Michael Jordan a décidé de poser ses valises. Non pas au United Center, là où il a tant brillé, ou encore au mythique TD Garden ou autre Staples Center, mais bien au Spectrum Center. Mais pourquoi le meilleur joueur de l'histoire a décidé d'investir au sein d'une des franchises les moins bankables de la ligue, sans véritable reconnaissance ?

Une franchise sans histoire

Ce n'est pas faire injure de dire que les Hornets ne font pas partie des cadors de la ligue. Franchise née il y a seulement 33 ans, les Charlotte Hornets, déplacés à la Nouvelle-Orléans l'espace de deux ans avant de revenir à Charlotte sous la dénomination Bobcats, puis de retrouver son appellation d'origine, n'ont jamais attiré le gratin du basket Américain. 10 qualifications en playoffs, 4 fois seulement au deuxième tour, jamais l'institution créée, à l'origine par George Shinn n'a eu l'ambition de décrocher le trophée Larry O'Brien. Pour ne rien arranger, Charlotte n'est pas nécessairement un marché qui attire.. Bien loin des plages paradisiaques de Miami ou Los Angeles, de la chaleur de Phoenix ou de la Mégalopolis, les stars de la balle orange y réfléchissent à deux fois avant de s'engager avec les Hornets. Les joueurs marquants en NBA ayant joué pour cette franchise ont construit leur réputation à Queen City, à l'instar de Dell Curry ou Gerlad Wallace, ou y ont été draftés, comme Kemba Walker. Jamais une superstar a décidé de signer d'elle-même à Charlotte. Mais quel frelon a donc piqué MJ d'investir, et de s'investir, pour cette franchise dont il n'a jamais porté les couleurs ?

Jordan et Charlotte, un amour de jeunesse

Il faut pour cela remonter aux prémices de la vie de Jordan. Il n'est encore qu'un nourrisson quand sa famille décide de déménager à Wilmington, à 4h de route de Charlotte. C'est à la Emsley Laney High School qu'il s'initiera à tous les sports US, pas uniquement au basket. Mais c'est bien avec la grosse balle orange qu'il est le meilleur. Jugé trop petit au départ, c'est par sa technique que Jordan démontrera toutes ses qualités et intégrera l'équipe de basket de son collège. Désireux de rester dans sa région d'adoption, il refusera les Oranges de Syracuse et les Cavaliers de Virginie, et effectuera ses années universitaires à Chapel Hill, jouant pour les Tar Heels de la Caroline du Nord. C'est donc ici qu'il commencera à écrire sa légende, au sein d'une équipe redoutable (James Worthy, Sam Perkins, Kenny Smith) qu'il portera sur le toit de la March Madness. Emblème de Chicago, il n'aura pourtant étrangement jamais porté les couleurs des Hornets, alors qu'il a joué pour une autre franchise que les Bulls, en l'occurrence les Wizards. Opportunité ratée, ou désir de star ? Certains à Charlotte ont été déçus, sans que cela n'occulte l'affection que MJ porte à sa région d'adoption.

Les Hornets… choix par défaut ?

Mais l'association Jordan-Charlotte n'était pas nécessairement une évidence. Car le quintuple MVP a d'abord été voir si l'herbe était plus verte ailleurs. À Washington en premier lieu, où il est devenu actionnaire minoritaire, avant de reprendre du service en tant que joueur des Wizards. Finalement, après son ultime retraite sportive, MJ a bien tenté de prendre encore plus de place dans les bureaux de la Capital One Arena, mais Abe Pollin ne l'entendait pas de cette oreille, et personne dans l'organisation de la franchise n'était prêt à laisser sa place à His Airness, tout Jordan qu'il est. Finalement, désireux de s'investir immédiatement au sein d'une franchise NBA, le natif de Brooklyn rencontra David Stern, commissaire NBA à l'époque, ainsi que les représentants de 5 franchises alors susceptibles d'être rachetées. Parmi elles, les Hornets déjà, les Hawks, le Heat, les Spurs ou encore les Bucks. En vente depuis un an, ces derniers ont attiré l'attention de Jordan, d'autant que le rachat n'aurait coûté “que” 200 millions de dollars au sextuple vainqueur NBA.

Mais le propriétaire de l'époque, Herb Kohl, émettait quelques doutes : tout d'abord, la capacité de MJ à pouvoir payer seul, bien que ses revenus ne soient un secret pour personne. Si ce problème est très rapidement réglé, un autre souci, de valeur sentimentale, s'immisce dans les négociations : Kohl, natif de Milwaukee, craint que Jordan ne déplace la franchise dans un lieu plus “bankable”, lui qui n'a aucune attache au Wisconsin. Il préfère donc se rétracter, alors même que les négociations ont commencé et que Jordan s'investit dans la future draft. Mais Kohl n'en démord pas : il renonce aux accords passés .

Encore raté. Il faudra donc attendre sept autres longues années avant que MJ ne prenne en main une équipe, les Hornets de Charlotte. Rare franchise encore en vente, il décide de s'engouffrer dans la brèche, d'autant que cela lui coûtera le même prix que s'il avait racheté les Bucks en 2003. Une aubaine, à l'heure où certaines organisations valaient déjà plus d'un milliard de dollars.. Petit marché, ville moyenne, le peu d'atouts que Charlotte peut mettre en avant explique le fait qu'elle fasse partie des 5 franchises les moins prisées.

Petit prix, refus, échecs, est-ce pour cela que Jordan s'est tourné, après de longues années, vers les Hornets?

Une ambition… démesurée ?

S'il fallait une preuve de son appétit, il suffit de regarder son arrivée du coté du Spectrum Center. Il l'a affirmé dès le départ : il veut voir Charlotte jouer le titre. Il en est devenu la risée de la ligue, d'autant que la stratégie adoptée n'a peut-être pas été la bonne. En effet, les Hornets ont nagé entre deux eaux : incapable de jouer le haut de tableau, et bien trop compétitif pour décrocher une très belle place à la lottery. Depuis son arrivée, on peut noter, pêle-mêle, les arrivées via la draft de Cody Zeller, Michael Kidd-Gilchrist, ou encore Frank Kaminsky. Mais le seul vrai nom qui a marqué les esprits, c'est celui de Kemba Walker. 9e de la draft en 2011, il deviendra le chouchou des fans et, surtout, le meilleur joueur de l'histoire de la franchise, en plus d'en être le meilleur marqueur. Mais les saisons se suivent et se ressemblent. Beaucoup trop. Tantôt éliminés au premier tour de playoffs, plus généralement même pas qualifiés, les Hornets ne progressent pas. Jordan va alors devoir taper du poing sur la table.

2019, le tournant

Il a tout donné pour la franchise qui l'a accueilli, en 2011. Il s'est battu corps et âme, s'est démené, n'a jamais bronché, avec l'objectif de mener Charlotte à la gloire. Il sera finalement gentiment poussé vers la sortie. Free agent à l'été 2019, Kemba Walker, éligible au contrat max, se dit même prêt à baisser drastiquement ses ambitions salariales pour rester dans la franchise de son cœur. Mais visiblement, Jordan a déjà tourné la page. Ce dernier propose 160 M$ sur 5 ans, alors que l'ancien de U Conn pouvait en espérer 220. C'en est trop, et c'est sans doute une façon de se dire au revoir. Kemba déménage du côté de Boston et Charlotte tente le pari de repartir à 0. Si les boulets Biyombo et Batum sont toujours là, le board a tenté de réduire drastiquement sa masse salariale… pour la refaire exploser quelques mois plus tard. Terry Rozier signe un contrat qu'il devra assumer (97 M$), et Hayward (120 M$) s'assure un avenir sur 5 générations au moins. Jordan a voulu taper fort, et le luxury tax n'est désormais plus un problème pour lui. Il veut gagner.

Si les Hornets sont encore loin des cadors à l'Est, le travail effectué depuis le départ de Walker force l'admiration : la draft a été un vrai succès, que ce soit avec PJ Washington, Devonte Graham (désormais aux Pels), mais aussi et surtout Miles Bridges et Lamelo Ball. Si Cody Zeller a été remplacé par son sosie Mason Plumlee dans la raquette, les deux transfuges de Boston et les deux pépites de la Draft forment le 5 de départ. Et cette saison, les Hornets détonnent. Bridges, catalogué comme un Harlem GlobeTrotter depuis son arrivée dans la ligue, démontre l'étendue de ses qualités (20.8 pts, 3.3 asts, 74 rbds par match), bien que la marge de progression, notamment défensive, soit énorme. Lamelo Ball, ROY la saison passée malgré sa blessure à la main, prouve qu'il est clairement un franchise player en devenir. Certains observateurs étaient sceptiques, et l'on craignait que “LaFrance” ne doive sa présence en NBA qu'à son nom. Force est de constater qu'avec 19.8 pts, 8.1 rbds, et 7.7 asts par match, cela ressemble plus à un All-Star en puissance. Ajoutez à tout ce petit monde un Cody Martin orphelin de son jumeau mais toujours présent au poste quand on fait appel à lui, un Kelly Oubre Jr qui sort d'une excellente saison avec les Warriors, ou encore un Ish Smith capable sur certaines séquences de prendre feu, et vous obtenez un vrai roster capable de lutter pour l'accession en playoffs. Sans passer par le playin ? C'est envisageable, à condition de maintenir ce cap.

 

Jordan semble sur la bonne voie avec ses Hornets. Si tout n'est pas parfait, la reconstruction après le départ de Kemba Walker semble faire le plus grand bien à la franchise. Les jeunes s'éclatent sous la houlette de James Borrego, et les résultats suivent. Si Charlotte semble encore un peu juste en comparaison à d'autres franchises de l'Est (Miami, Brooklyn, Milwaukee), le début de saison en dents de scie de certains contenders (New-York, Atlanta, Indiana, Boston) ouvre une véritable brèche. Dans laquelle Lamelo et toute sa bande semblent s'engouffrer. Pour aller où ? Seul l'avenir nous le dira. Mais tout porte à croire qu'il sera radieux.