Coaching et tennis, ce débat entre réformistes et conservateurs

Dans le sport, chaque équipe a son entraîneur, chaque joueur a son coach. Il est toujours au bord du terrain à crier ou dicter des indications de jeu et autres tactiques. Toujours ? Non ! Le tennis résiste encore et toujours, et fait figure d’irréductible, puisqu’une fois la partie débutée, la communication entre joueur et coach est interdite. Depuis quelques semaines, le coaching dans le tennis est au cœur des discussions. Avec le Serenagate en  finale de l’US Open, chacun y va de son avis. Le mois dernier, l’entraîneur de l’Américaine, Patrick Mouratoglou a publié un communiqué en faveur d’une réforme. Alors, pour ou contre ?

Une évolution nécessaire

Comme le dit Patrick Mouratoglou, aujourd’hui, nous sommes dans une situation hypocrite. La quasi totalité des coachs au bord des terrains prodigue conseils et consignes tout au long du match. Il suffit de se balader sur les terrains annexes à Roland Garros pour s’en rendre compte : placez-vous derrière un entraîneur (généralement au premier rang) et vous verrez qu’il est en constante communication avec son poulain. Les arbitres le voient aussi et ne le sanctionnent pas toujours. Aujourd’hui, cette pratique, interdite par le règlement, n’est sanctionnée que d’un avertissement, au même titre qu’un cassage de raquette. Les instances doivent alors se décider : autoriser purement et simplement le coaching ou le sanctionner plus sévèrement ?

Pour plus de spectacle ?

L’entraîneur français plaide en faveur d’une autorisation. Selon lui, le tennis doit attirer de nouveaux fans. Pour cela, le spectateur doit se sentir connecté aux sportifs et c’est par ce genre de séquence que l’on peut mieux comprendre l’état d’esprit du joueur ainsi que sa relation avec son mentor. A la télévision aussi, le commentateur et le téléspectateur peuvent réagir aux  tactiques évoquées. On entre alors en immersion dans le cercle du tennisman. Lors du Masters des jeunes (Next Gen ATP Finals), les joueurs peuvent communiquer avec leur coach via un micro casque comme ceux que l’on voit sur la tête des entraîneurs de football américains. Certes, il y a beaucoup de folklore mais c’est ce type de pratique qui amène de la curiosité chez le spectateur.

Alex de Minaur lors des Next Gen ATP Finals en 2018 – Image Sportsartlive

L’entraîneur doit être mis en valeur

Depuis 2008, la WTA autorise les entraîneurs à entrer sur le court une fois par set pour discuter avec leur joueuse. Deux cas sont alors possibles. Le premier, la joueuse appelle son coach à la fin d’un set remporté ou juste avant de le remporter pour valider ces choix. Le deuxième est plus intéressant : la joueuse fait appel à une aide lorsqu’elle est en difficulté. Dans ce cas, les échanges peuvent devenir passionnants. Cette saison, on a vu à plusieurs reprises le coach belge de Daria Kasatkina, Philippe Dehaes, se lancer dans de longue tirades permettant à sa joueuse de renverser le match. On l’a découvert à Indian Wells où sa joueuse est allée en finale.

Il a confirmé sa capacité à trouver les mots justes en fin de saison à Moscou. Face à Alizée Cornet, il a inventé la “muraille russe” et en finale face à Ons Jabeur, il a totalement remis sur les rails la jeune Russe désemparée. Celle-ci s’est finalement imposée chez elle pour remporter son deuxième titre.

Ces interventions sont des bijoux de coaching. Dans un premier temps, il identifie le problème de sa joueuse. Tout de suite après, il la faire sortir de sa bulle négative pour ensuite la focaliser de nouveau vers son objectif. Enfin, il lui donne des consignes tactiques pour y parvenir et, dans les cas montrés ci-dessus, ça marche. Ce s moments méritent d’être reconnus et le Belge félicité, parce que c’est lui avant tout qui remet Kasatkina dans le match… dans LES matchs.

Il dénature le jeu

A l’inverse, pour certaines joueuses, l’appel de leur coach leur sert de défouloir. Je pourrais citer ici Alizée Cornet mais elle n’est pas seule. On a vu des joueuses insulter leur entraîneur quand le match ne tournait pas en leur faveur ou d’autres exaspérées quand les tactiques prodiguées ne portent pas leurs fruits. Est-ce vraiment faire justice à ces travailleurs de l’ombre ? Le seul responsable est le joueur, c’est lui qui tient la raquette entre ses mains. Finalement, celui-ci est seul et doit trouver la solution par lui-même. L’ancienne championne Chris Evert a d’ailleurs argumenté en ce sens : “Vous devez compter sur vous-même. Vous ne pouvez pas compter sur d’autres personnes pour vous aider. Il faut que ce soit à l’intérieur de vous.”

Echange entre Putintseva et son coach à New Haven en 2017 – Source @Shahovez

Avec un tel changement acté définitivement, les joueurs dits “intelligents tennistiquement” disparaîtraient. L’analyse en cours de match ne servirait plus à rien si quelqu’un peut faire ce travail à notre place. La remise en question aussi. Être capable de voir que l’on fait les mauvais choix et les corriger est autant une qualité que d’avoir un bon service ou un bon revers. De plus, en rentrant sur le cours, le joueur a déjà préparé son match avec son coach : il a un plan A, un plan B voire plus. Avec l’habitude, il sait comment réagir. Le jeune Grec Stefanos Tsitsipas a expliqué à Sport360 qu’il n’était “pas vraiment un fan du coaching sur le court. Le joueur se doit de trouver des solutions par lui-même. Je n’aime pas trop parler quand je suis sur le terrain.” Le coaching aurait-il tendance à toucher à l’identité même du tennis ? L’apprentissage du tennis passe aussi par la maîtrise tactique. Dès le plus jeune âge, on nous apprend à identifier les points faibles de l’adversaire. Je me souviens aussi de mon entraîneur m’expliquant après un match raté comment gérer ce genre de creux en plein match. Finalement, l’entraîneur est là avant et après. Pendant ? On est seul face à son adversaire.

Une forme d’injustice ?

Si Patrick Mouratoglou est en faveur d’une réforme, il n’en est pas de même pour l’ensemble de la classe tennistique. Philippe Dehaes, soulève deux problèmes. Dans un premier temps, il explique que “le coaching sur le terrain n’aide pas une joueuse à comprendre comment résoudre ses problèmes.” En effet, il est plus difficile de progresser si les solutions arrivent sans y réfléchir. L’autre problème évoqué relève cette fois de l’éthique et de la justice sportive : “A Moscou, Ons Jabeur n’avait pas de coach, elle jouait alors à 1 contre 2. Était-ce honnête ? Je ne crois pas” (via @lessportplus). Parfois, on peut croiser des joueurs ou joueuses sans coach, soit parce qu’ils n’ont personne pour les entraîner, soit parce qu’ils n’ont pas forcément les moyens de se faire accompagner tout autour du monde. Cela créé alors un déséquilibre qu’il ne devrait pas y avoir dans le sport.

Vous l’aurez remarqué, je ne suis pas forcément pour l’autorisation du coaching pendant les matchs. Cela doit rester exceptionnel comme lors des rencontres par équipes de Coupe Davis et Fed Cup (où là, le capitaine est en constante communication avec le joueur). Mais alors, que faire pour éviter les débordements ? Éloigner les coachs des stades ou du bord du court semble un peu extrême. Peut-être faut-il accorder le coaching à la fin d’un set, au moment où la tension redescend. Toutes ces interrogations sont au cœur débats et serviront de réflexion à l’évolution du tennis. Monsieur Mouratoglou, il vous reste encore du monde à convaincre.

A propos de l'auteur

Grand joueur de tennis et ingénieur à ses heures perdues... ou l'inverse je sais plus. Une religion ? Le Federerisme @CaptainMiddle

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