Lundi soir, l’Équipe de France de football affrontait la sélection nationale de Turquie, si l’objectif affiché des hommes de Didier Deschamps était bien sûr sportif, c’est l’actualité politique autour de ce match qui a trusté les premières pages. Sur fond de conflit kurdo-turc, les médias ont fait les choux gras de cet évènement tandis qu’hommes politiques de tous bords y allaient de leur déclaration. Quand sport, diplomatie et politique s’emmêlent, Wesport vous propose un petit tour d’horizon des pratiques passées et actuelles.
Au fil des siècles, « le sport avant la guerre »
Tout débord, revenons aux origines du sport tel qu’on le conçoit aujourd’hui : l’Antiquité (et non, le Biche-Volley préhistorique n’existe que dans l’esprit tordu d’Alain Chabat). Plus grand évènement sportif au Monde, les Jeux Olympiques se veulent apolitiques. Si le CIO (et la plupart des grandes instances internationales d’ailleurs) interdit aux acteurs de faire passer de message à connotation politique ou sociale (anti-racisme ou anti-homophobie), l’origine antique des JO est bel et bien politique, voire mythologique, mais ça c’est un autre sujet. En effet, les premiers Jeux se déroulant à Olympie servaient de trêve au milieu des guerres entre cités grecques. Lorsqu’il crée la version moderne des Jeux Olympiques, le baron Pierre de Coubertin a cette idée derrière la tête : « Il est évident que le télégraphe, les chemins de fer, le téléphone, la recherche passionnée de la science, les congrès, les expositions ont plus fait pour la paix que tous les traités et toutes les conventions diplomatiques. Eh bien ! J’ai l’espoir que l’athlétisme fera plus encore ». Le but est donc clair et officiel. Œuvrer pour la paix dans le monde.
Utopiste, peut-être. Politique, certainement. Parmi les éditions à la portée politique importante, nous pourrions citer bien sûr les JO de 1936. Alors qu’Hitler vient à peine d’arriver au pouvoir, il profite de l’aubaine pour diffuser sa propagande au niveau mondial en faisant filmer les épreuves. Malheureusement pour lui, l’athlète afro-américain Jesse Owens remportera quatre médailles d’Or sous les yeux des caméras et du Führer et du monde entier, réfutant ainsi la thérorie aryenne. Autre époque, autre exemple : en 1992 et 1994, sous fond de tensions internationales importantes, l’ONU (à la demande du CIO) demande aux nations concernées de respecter la trêve Olympique, dans le plus pur respect de la tradition Antique. Cette vision du sport, comme partie intégrante de la politique internationale a été incluse par Joseph Nye dans sa théorisation du soft power (littéralement « la puissance douce », comprenant les techniques de séduction et de persuasion des états ne reposant pas sur la force militaire).
Historiquement, le sport a toujours été un instrument d’apaisement des tensions entre pays. Que ce soit ponctuel ou sur la durée, les exemples sont nombreux. En 1998, lors de la Coupe du Monde de football, USA et Iran s’affrontent et, le temps de 90 minutes, les tensions semblent effacées. Plus original, la « diplomatie du cricket » en est l’illustration parfaite. En froid depuis des décennies, Inde et Pakistan, les deux meilleures nations du monde de ce sport se retrouvent régulièrement autour d’un terrain pour renouer le dialogue politique. On peut également citer l'exemple des deux Corées défilant sous la même bannière aux JO de Pyongyang en 2018.
Les années 90-00’s : la collision Sport – Economie – Politique
Comment parler Sport et Politique sans parler football. Fondée en 1904, la FIFA (Fédération Internationale de Football Amateur) compte 211 états-adhérents (194 pour l’ONU !) et génère un chiffre d’affaire proche des 1,5 milliards de dollars. Chargés de la gestion et de l’attribution des compétitions internationales, l’organisation est certainement l’une de celles au monde dont le fonctionnement est le plus opaque et de nombreux scandales ont éclaté au fil des années. Qui dit attribution dit corruption, et il est évident que la FIFA n’échappe pas à la règle. Les pays-candidats capables « d’influencer » le mieux les votants sont souvent récompensé. Car l’organisation d’une Coupe du Monde, comme celle des JO reste une formidable vitrine au niveau international.
Au niveau national aussi les enjeux sont grands. Avec la médiatisation de plus en plus importante des différentes compétitions, le football devient vite un terrain privilégié pour ceux qui veulent faire parler d’eux. Bernard Tapie à l’OM, Silvio Berlusconi au Milan en sont les premières illustrations. A la tête de leurs clubs respectifs, les deux hommes politiques s’offrent une renommée infaillible au niveau national et international. Actuellement, on notera l'implication (plus ou moins officieuse) de Recep Erdogan au Istanbul Basaksehir, petit club devenu européen sous l'impulsion du chef d'état Turc.
Au début des années 2000, les Russes décident de rentrer également dans la danse. Roman Abramovicth, milliardaire russe, actionnaire principal de Gazprom et proche de Vladimir Poutine devient l’oligarque le plus connu du monde en une seule transaction : le rachat du Chelsea FC en 2003. A coups d’investissement faramineux il s’achète une réputation en Europe de l’Ouest et apporte un coup de projecteur important à la Russie (dont il est également gouverneur du district de la Tchoukouta). Il est le premier d’une vague d’investisseurs privés (milliardaires ou fonds de pension) mais montre également la voie à un nouveau genre d'investisseurs : les Etats.
2010 : Les clubs-Etats, l’apogée du Soft-Power dans le sport ?
Qu’ils soient propriétaires comme les Saoudiens à Manchester ou les Qataris au Paris-St-Germain, ou simples sponsors («Azerbaïdjan – Land Of Fire » sur le maillot de l’Atletico Madrid ou « Visit Rwanda » à Arsenal pour ne parler que de football). Certains états ont très rapidement compris que le sport était l’un des vecteurs d’exposition le plus fort et certainement le plus important actuellement. Dans cette catégorie, le Qatar est incontestablement le champion du Monde. Outre l’obtention (contestable et controversée, tout comme celle de 2018 en Russie) de la Coupe du Monde de Football en 2022, l’évènement le plus regardé dans le monde, le Qatar a également un circuit de Formule 1 qui a « poussé » en quelques mois en plein désert, obtenu organisation des championnats du monde de cyclisme sur route en 2016, de Handball en 2015, des mondiaux de natation en 2023 ou d’athlétisme en 2019. Ils investissent également massivement dans des évènements ou structures sportives majeures en Europe pour obtenir le droit d’associer leurs noms à ces épreuves (ex : Le Qatar Prix de l’Arc-de-Triomphe en hippisme).
En quelques années le Qatar, tout petit pays du Moyen-Orient est passé d’inconnu d’une grande partie de la population mondiale à capitale internationale du sport. Réussissant même le tour de force de faire céder la FIFA en obtenant le décalage de la Coupe du Monde (traditionnellement en juin-juillet) au mois de janvier, condition sine qua none pour que les conditions climatiques soient favorables, tout en détournant les regards des nombreux problèmes liés à l’organisation de la compétition (traitement des ouvriers, libertés des supporters etc.). Le Qatar (à l’instar de la Russie avec les JO de Sotchi ou la Coupe du Monde 2018) affirme son influence sur la scène internationale par l’organisation et les investissements dans le monde du Sport en devenant, le temps d’une compétition, le centre du monde. Rajoutez à ça la création il y a quelques années de BeIn Sports, chaîne très largement déficitaire, filiale de Al-Jazeera et propriétaire des droits TV pour de nombreuses compétitions tous sports confondus (NBA, championnats de football européens etc…) et vous obtenez un éventail complet de leviers à activer.
Même si ça peut ne pas paraître évident, le sport représente bien plus que ce que le spectateur lambda peut en apercevoir du haut de ses gradins ou devant la TV. Depuis l’antiquité, hommes politiques, dictateurs ou révolutionnaires, ont utilisé le sport comme vecteur pour faire passer leur message et servir leurs intérêts. Que ce soit au niveau national ou international, le sport revêt une dimension politique indiscutable. Instrument de rayonnement médiatique ou d’apaisement des tensions, impossible de passer à côté de ce phénomène. A l’époque où la population mondiale s’intéresse plus aux évènements sportifs qu’aux discours des dirigeants de ce monde, la réponse aux problèmes sociétaux viendra peut-être de là.
Cet article se veut être un tour d'horizon, et non une étude approfondie.
Pour ceux qui désirent en savoir plus sur ces sujets, WeSport vous conseille :
- Les travaux et ouvrages de Jean-Baptiste Guégan (Géopolitique du Sport, Football Investigation : les dessous du Foot en Russie etc.)
- Les travaux de l'IRIS et de son directeur Pascal Boniface
- L'excellent www.footpol.fr