La semaine dernière, les 25 clubs professionnels de Belgique se sont rencontrés pour discuter de la faisabilité d’un championnat les associant au championnat néerlandais. À l’unanimité, les clubs veulent donner toutes ses chances à la réalisation de la BeNeleague. Le management de la Pro League belge sera au cœur du projet. Nous allons voir les avantages et inconvénients de ce projet, avec l’aide de nombreux intervenants du football hollandais, belge et luxembourgeois.

Imaginez, dans un futur proche, l’Ajax, Brugge, PSV et Anderlecht, entres autres, se battre pour le titre de la nouvelle BeNeleague. Au lieu d’avoir toujours les mêmes qui gagnent le championnat national, la compétition serait plus rude, les courses aux titres plus intéressantes et, in fine, elle pourra attirer plus de visibilité. Avant de rentrer dans les détails, il est évident qu’un championnat plus difficile à prédire, avec des rebondissements au fil de la saison, sera plus attractif à l’international. Que ce soit pour les supporters à l’étranger ou les sponsors, la BeNeleague rapportera plus de monde autour du football du Benelux. Il est d’abord important de noter que les deux championnats qui seraient associés seraient l’Eredivisie, le championnat national des Pays-Bas, et la Jupiler Pro League, le championnat belge. Comme l’explique Football in Luxembourg, le football luxembourgeois serait donc laissé de côté. Jugé trop faible, avec une première division semi-pro, il ne fera pas partie du projet pour le moment. Il faut ensuite regarder ce qu’espèrent atteindre les moteurs du projet, avant de poser les limites et les difficultés qu’ils pourront engendrer dans le processus.

https://twitter.com/ProLeagueBE/status/1371834761476517897?s=20

Devenir un championnat du Big 5

Le Big 5, constitué de l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie et la France, représente les cinq plus grandes nations du football européen. Les meilleurs joueurs, les meilleures équipes, les meilleurs sponsors et donc les championnats les plus riches du vieux continent. Malgré les défaillances récentes du football français en Europe (autres que le Paris Saint-Germain), la Ligue 1 reste un championnat majeur en Europe. La dernière fois qu’une équipe venant en dehors du Big 5 a gagné la Ligue des champions, c’était Porto en 2004. Même l’Europa League, censée être plus ouverte aux plus petits championnats, n’a pas vu de vainqueur en dehors de ce groupe de tête depuis Porto en 2011. La nouvelle Conference League, plus centrée sur les pays moins importants de l’UEFA, pourrait redonner une chance au Benelux. Le dernier vainqueur d’une coupe d’Europe venant d’uns des deux championnats est l’Ajax Amsterdam en 1995. La preuve que les deux championnats sont loin derrière le Big 5 et même derrière le Portugal, 6e au classement UEFA.

La question se pose donc : est-ce que l’union fait la force ? Auteur d’un article « BeNeliga : est-ce le futur du football ? », Eliot Brennan pense que l’idée du championnat commun a été remis sur la table par la crise sanitaire, qui a mis à mal tous les clubs. D’un côté, avec tout le monde dans la même situation périlleuse, c’est le moment ou jamais de se développer pour rattraper le retard sur les autres championnats. D’un autre côté, les clubs hollandais et belges doivent trouver des façons de faire entrer des fonds dans les clubs pour survivre à la crise, sans pour autant vendre tous leurs meilleurs joueurs. La solution BeNeleague permettrait donc aux clubs de se développer et espérer combler leur retard, tout en revenant vers une situation de stabilité financière. Thomas, de Eredivisie France, nuance tout de même ce propos, en soulignant le fait que les deux championnats pourraient survivre sans cette union mais qu’elle est nécessaire au développement des deux ligues. « Les gros clubs pourraient franchir un cap » souligne-t-il. Il reste tout de même prudent concernant l’attractivité du championnat : « l'Ajax ou le Club Bruges auront plus de facilité à garder les joueurs et à faire venir des stars que le Vitesse par exemple. Les joueurs privilégieront toujours les grands championnats tel que la Premier League ou la Liga. » Il faudra donc rester prudent lorsque l’on pense au succès de ce championnat.

A volcano that exploded': the '95 Ajax side that changed European football | Ajax | The Guardian
L'Ajax Amsterdam de 1995. Derrière: Edwin van der Sar, Clarence Seedorf, Frank Rijkaard, Finidi George, Frank de Boer, Danny Blind. Devant: Jari Litmanen, Michael Reiziger, Edgar Davids, Marc Overmars, Ronald de Boer. Crédits: The Guardian

Une idée qui prend enfin forme

Avant de rentrer dans les détails récents du projet, il faut comprendre son histoire. Évoquée pour la première fois il y a une vingtaine d’années, l’idée de BeNeleague refait surface en 2009 lorsque que Michel Platini, alors président de l’UEFA, évoque l’idée de championnats régionaux, dont la BeNeleague mais également l’idée d’un championnat régional dans les Balkans. Le football de l’époque n’était pas prêt à cette idée. Lors de cette période, le football néerlandais était bien plus fort que le championnat belge, avec Luis Suárez, Moussa Dembélé, Marko Arnautović et Andrea Granqvist qui jouaient aux Pays-Bas. Les Hollandais sont 8es au classement UEFA, la Belgique 14e. La différence est trop importante pour imaginer un championnat plus compétitif et qui soit dans l’intérêt de l’Eredivisie. L’idée de Super League européenne n’avait pas encore été réellement évoquée et le statu quo du football européen convenait à tout le monde.

Puis, plus grand-chose pendant une décennie. L’idée n’a pas disparu mais elle n’est pas évoquée par les clubs. Ensuite vint l’interview du président du FC Brugge, juste avant une confrontation avec le PSG en Ligue des champions en octobre 2019, pour Le Monde. Bart Verhaeghe parle alors de cette union avec les Pays-Bas « On est en train de créer avec les Pays-Bas une ligue qui peut réduire notre écart avec le « Big five », qui ouvrira un marché de 28 millions de consommateurs. (…) Le championnat devrait comprendre dix-huit clubs, dont huit belges. Cela peut aller vite. Si ce n’est pas pour la saison prochaine, sans doute dans les deux suivantes. » L’information est très claire : les clubs discutent, et son rôle influent en tant que président d’un grand club belge justifie l’intérêt de certains clubs. S’en suivent des discussions, qui seront coupées court par la pandémie. Cependant, les supporters de football européens voient arriver Agnelli, président de la Juventus, et Pérez, président du Real Madrid, avec leur plan de Super League européenne. Tout de suite, la BeNeleague prend beaucoup plus d’ampleur, tant les supporters voient cela comme une première étape du projet Agnelli.

Les discussions sérieuses redémarrent donc. Depuis 2009, le football belge s’est grandement développé. L’équipe nationale est fournie d’une génération dorée, mais surtout le championnat s’est amélioré. Non seulement la formation de joueur tel que Lukaku ou De Bruyne aide les clubs à grandir, mais le scouting de qualité permet de faire venir des joueurs talentueux à un moindre coût. Milinković-Savić (Lazio Rome), N’didi (Leicester) et Osimhen (ex-Lille, aujourd’hui au Napoli) font partie de ces grands noms qui ont permis au championnat de revenir à une longueur de leurs voisins, à la 9e place du classement UEFA. Les discussions d’un championnat commun ont donc beaucoup plus de sens aujourd’hui.

Lukaku lights Anderlecht touchpaper | UEFA Europa League | UEFA.com
Crédits: UEFA.com

De grandes avancées récentes

Le 16 mars dernier, le site de la Jupiler Pro League annonce un « accord de principe unanime sur l’orientation du football professionnel belge », le résultat d’un vote durant la dernière Assemblée Générale du championnat belge. Les 25 clubs belges ont voté à l’unanimité pour que tout soit mis en place pour rendre le projet de BeNeleague possible. Les Belges ont montré leur volonté pour rendre ce projet faisable mais qu’en est-il des Néerlandais ? Selon le site Foot néerlandais, il y a une certaine réticence de ce côté-ci de la frontière. Les grands clubs comme l’Ajax y sont plutôt favorables. Le directeur général du club d’Amsterdam, Edwin van der Sar, opte pour une position de soutien à l’Eredivisie en public, disant que c’est un devoir moral d’y rester. Cependant, en privé, c’est une toute autre histoire. Avec son club, il fait partie du G6 hollandais (Ajax Amsterdam, PSV Eindhoven, Feynoord Rotterdam, AZ Alkmaar, FC Utrecht et Vitesse Arnhem), et il a rencontré plusieurs fois le G5 belge (Anderlecht, Club Brugge, KRC Genk, La Gantoise et Standard de Liège), en montrant beaucoup de volonté à ce que ce projet se concrétise.

Le PSV Eindhoven, l’un des grands clubs du pays, est encore plus réticent, craignant des problèmes au niveau de la qualification pour les coupes européennes. Et enfin, sans surprise, les plus petits clubs tels que Waasland Beveren mènent la charge contre la BeNeleague. Non seulement le G6/G5 se concerte en interne sans informer les clubs exclus des négociations, mais il y aurait clairement des gros problèmes financiers pour les clubs laissés de côté par ce projet. Le manque de transparence sur les détails de ce championnat et le risque de faillite sont souvent les inquiétudes des clubs qui s’opposent à l’association.

Malgré la réticence des clubs hollandais, la Belgique semble comblée. Le chargé des sports de GlobalData PLC, Jonathan Rest, souligne l’importance du vote de ce mois-ci. Alors que les petits clubs seraient probablement exclus de la première division de la BeNeleague, le vote du 16 mars montre qu’il n’y, pour le moment, aucune opposition. Il ajoute que les grands clubs dans les grands championnats deviennent de plus en plus grands, se battent pour une plus grande exclusivité en Ligue des champions et que les autres championnats en Europe vont être laissé derrière. La BeNeleague permettrait aux clubs de rester compétitif. L’actuel entraîneur d’Anderlecht, Vincent Kompany, allait encore plus loin il y a quelques semaines pour la chaîne RTBF, en disant : « Je suis totalement pour, c’est une question de survie. » Le soutien pour le projet vient également d’une ancienne star de la Premier League, Robin Van Persie, entraîneur des attaquants à Feyenoord. L’Équipe a retranscrit ses propos : « Je suis favorable à une BeNeleague. Tout le monde veut jouer le plus de matches possible au plus haut niveau. C'est ce qui rend l'équipe meilleure. Les grosses équipes néerlandaises affrontent parfois des équipes assez faibles à domicile. Il y a chaque saison des matches comme ça. Pourquoi ne pas remplacer ces équipes par des cadors belges comme Anderlecht, La Gantoise ou Genk ? Ce serait bien pour les deux championnats. Les deux pays sont proches, les équipes n'auraient pas de longs voyages. » Le soutien public de ces stars va grandement aider l’avancée du projet.

Van Persie returns to Feyenoord to whip Bozeník into shape - AS.com
Crédits: AS English

Les avantages financiers de la BeNeleague

Ces avantages sont théoriques à ce stade car rien n’a été confirmé pour le moment, que ce soit sur le plan comptable, financier ou de l’organisation. Il faut tout d’abord parler de la compétitivité. Le G6 hollandais a gagné tout sauf un titre depuis 1964, le titre de 2009-2010 allant à Twente. L’équipe avait comme tête d’affiche le Costaricien Bryan Ruíz et l’Ivoirien Cheik Tioté. L’Ajax (34), le PSV (24) et Feynoord (15) ont gagné une grande majorité des titres du championnat hollandais, loin devant l’unique titre de l’AZ Alkmaar. Cette domination se retrouve chez les Belges avec la domination du G5. Anderlecht (34), Brugge (16), Liège (10), Genk (4) et la Gantoise (1) ont pris tous les titres depuis le début du 21e siècle. Le manque de compétition pour le titre, voire même les places européennes, est un problème récurrent en Europe mais il est particulièrement présent dans ces deux championnats. Les champions se succèdent et changent, en fonction du nombre de jeunes joueurs vendus cet été-là. La création d’une ligue unique pourrait ramener plus de compétitivité pour le titre et les places européennes. De nouvelles rivalités seraient créées entre l’Ajax et Anderlecht par exemple, avec des duels de fin de saison de haute volée, rendant le championnat plus attractif. Et plus d’attractivité, en général, veut dire plus de supporters, de sponsors, et une hausse des droits TV, donc plus d’argent.

Jonathan Rest présente donc le projet financier. Malgré le niveau étant supérieur aux Pays-Bas, les droits TV sont moins élevés que chez le voisin belge (103 millions € contre 80 millions €) et surtout la redistribution est moins égalitaire, avec le G6 hollandais prenant beaucoup plus des droits que les petits clubs comme le Fortuna Sittard ou Den Haag. Le groupe de consulting financier, Deloitte, révéla à la Pro League, dans une étude relayée par Inside World Football, qu'un championnat commun pourrait rapporter entre 250 et 400 millions € par saison, au lieu des 183 millions € combinés actuellement. Ceci est évidement une estimation, Deloitte ne pouvant pas prédire combien de sponsors en plus seraient intéressés par le projet, ni combien les droits TV seront vendus. Ce qui est sûr, c’est qu’une séparation du championnat actuel et un championnat plus compétitif est plus attractif pour les sponsors et les chaînes de télévision internationales. Il suffit de regarder la création de la Premier League en 1992. ITV devait payer 44 millions de livres sterling sur une période de 4 ans (1988-1992), et est remplacée par BSkyB, qui finit par payer 35-40 millions de livres par saison pour un contrat de 5 ans. Aujourd’hui, les droits TV ont augmenté de près de 4000%, s’élevant à 1 660 000 livres sterling par saison.

Évidemment, il y a l’inflation à prendre en compte, mais ce sont certainement des chiffres qui font rêver le championnats hollandais et belge. Comme dit Verhaeghe, le nouveau marché de 28 millions de personnes, sans compter la possibilité de supporters à l’international, va forcément permettre une augmentation des liquidités distribuées aux clubs. Jonathan Rest nuance cependant que l’Ajax Amsterdam, par exemple, serait non seulement moins sûr de gagner le championnat, mais pourrait également recevoir moins de revenus dû à une meilleure distributions des droits TV.  En étant moins sûr de gagner le championnat ou même d’assurer une place en Ligue des champions, les revenus financiers ne seraient finalement pas forcément beaucoup plus conséquents qu’actuellement, voire même inférieurs. La réflexion a donc lieu d’être.

Les conséquences sur le terrain

Ce n’est pas un secret, avoir plus de revenus permet aux clubs d’investir plus sur le marché des transferts et de payer de meilleurs joueurs. C’est ce principe qui permet au Real Madrid, au Bayern Munich ou à Manchester City d’acheter les meilleurs joueurs de la planète mais également de garder leurs stars en procédant à des revalorisations salariales. Malheureusement, les clubs belges et hollandais ne peuvent pas investir autant et sont poussés à miser sur la formation ou de très bonnes affaires, en investissant plus sur leur cellule de recrutement. Il suffit de voir l’équipe de l’Ajax de 2019, celle qui s’est presque qualifiée en finale de Ligue des champions, un exploit de l’époque moderne. De Jong (Barcelone), De Ligt (Juventus), Dolberg (Nice), Shöne (Genoa), Sinkgraven (Leverkusen) et d’autres sont tous partis cet été là, avant que Ziyech ne rejoigne Chelsea quelques mois plus tard. La belle épopée européenne a permis au club de s’enrichir et de très bien vendre ses talents, mais l’équipe fut très clairement remaniée. Éliminé en phase de groupes de la Ligue des champions, ils sont ensuite éliminés par Getafe en 32e de finale de la Ligue Europa la saison suivante, avant que leur championnat soit annulé suite à la pandémie.

Les championnats belges et hollandais, particulièrement le dernier, sont très prisés des recruteurs de gros clubs qui cherchent les nouvelles pépites de demain. À l’instar du Portugal, les clubs ont compris le marché et font tout pour mettre en lumière ces jeunes pour mieux les revendre et donc soutenir leur modèle économique. Ce même modèle diffère cependant du pays. Les hollandais mettent en avant leurs jeunes pousses, comme Malen (PSV), Noa Noëll Lang (Club Brugge) ou Gravenbech (Ajax). En revanche, les belges ont plus de mal à miser sur ces jeunes et préfèrent miser sur des joueurs extracommunautaires qui ne sont pas chers à l’achat et pouvant très bien être revendus ensuite. Ce modèle de trading est de plus en plus utilisé à travers l’Europe mais dans les championnats en développement, cela ralentit l’essor des jeunes et ne permet de créer une vraie dynamique constructive qui permettrait aux championnats de réellement grandir avec des jeunes en interne.

Arsenal renewed negotiations with No.9 Eredivisie centre-forward | Balkan Talk
Malen au PSV. Crédits: Balkan Talk

Les problèmes de réglementations rendent les locaux sceptiques

Mohamed Ouahbi, consultant pour la chaîne belge LesNews24 et formateur à Anderlecht, regrette cette approche prônée par les clubs dans son pays. Il a passé 16 ans au club de la banlieue bruxelloise. Il a commencé chez les U9 avant de finir assistant chez les pros. Son moment de gloire est notamment venu lorsqu’il coachait l’équipe de Youth League, avec qui il est allé en demi-finales de la compétition, battant Porto, Dortmund, Arsenal et le FC Barcelone. Après avoir entraîné Lukaku entre autres, il est actuellement avec les U15 (il nous recommande de garder un œil sur Bounida Rayane) ; par conséquent, la formation, il connaît. Il regrette donc que les réglementations en Belgique permettent aux clubs d’acheter des joueurs venus de pays de l’Europe de l’Est ou d’Afrique pour un moindre prix, proche des 80 000€. Les règles aux Pays-Bas limitent ces achats à très bas prix, prix qui est plus que triple là-bas, poussant les clubs à miser sur leurs jeunes à la place d’acheter à l’étranger. La BeNeleague ne résoudrait pas forcément les problèmes, même pour les gros clubs.

Si le côté financier pourrait permettre à des clubs comme Anderlecht de garder Doku une saison supplémentaire, cela ne résoudra pas le problème de fond. La confiance limitée donnée à la formation mais surtout les règles promouvant le trading ne permettront pas sur le long terme de développer les clubs ni le championnat. Les clubs auront sûrement les moyens d’investir sur des joueurs de l’étranger en perte de vitesse comme Sébastien Haller, arrivé à l’Ajax en janvier pour 25 millions d’euros, mais cela ne changera pas fondamentalement les championnats concernés. M. Ouahbi a comparé les modèles français et belge lors de notre entretien. Le soutien des jeunes et les gros moyens investis sur la formation, à Lyon, Rennes ou Clairefontaine, permettent à la Ligue 1 de rester un championnat fort malgré son déclin global. Le bassin de joueurs est plus grand en France, car il y a beaucoup plus d’habitants. Il est cependant impossible de nier le fait que la formation française permet de trouver les tous meilleurs talents et surtout de les transformer en joueurs de très haut niveau. Il faut donc se méfier de l’opinion générale qui est que les championnats vont s’améliorer du jour au lendemain grâce à l’apport financer potentiel des sponsors et droits TV. L’amélioration du championnat passera d’abord par les changements de réglementations. Et comme le souligne M. Ouahbi, la politique en Belgique, ce n’est pas simple, encore moins quand le président de la Ligue est un président de club (Peter Croonen est aussi président de KRC Genk), et défendra donc les intérêts de son club.

Les supporters sacrifiés au profit du foot-business

Ouahbi n’est pas le seul sceptique. À travers de nombreux entretiens, avec des locaux et des personnes regardant avec un œil plus ou moins avisé le football, le projet divise. Il semble que la BeNeleague serait un beau projet pour les fans de football neutres, ceux qui veulent voir l’Ajax jouer des gros matchs tous les week-ends et donc voir l’apparition d’un nouveau championnat excitant, rempli de talent. En revanche, ceux qui travaillent pour les clubs concernés, ceux qui suivent les championnats régulièrement et surtout les supporters, tous sont unanimes pour dire que non seulement le projet ne marchera pas mais surtout qu’il ne devrait pas avoir lieu. D’un point de vue des supporters, il faut d’abord prendre en compte le trajet supplémentaire à faire pour les déplacements. Les deux pays ne sont certes pas très grands en superficie, mais les trajets de Groningen, au nord-est des Pays-Bas, jusqu’à Charleroi, à la frontière française, durent plus de quatre heures par la route. Alors que le trajet de Groningen jusqu’à Eindhoven est juste en dessous de trois heures. Ce sont des investissements de temps et financiers plus conséquents, dans une ère où les supporters ont déjà l’impression d’être exploités par le sport.

De plus, les supporters sont très attachés à l’histoire de leur pays, les traditions de leurs championnats et les derbys. Les plus petits clubs étant menacés par la séparation de la BeNeleague, seraient donc laissés de côté par le projet et perdraient leurs derbys. On pense au derby de Brugge, avec Club Brugge qui serait dans la BeNeleague et pas le Cercle Brugge. Ce dernier a certes voté pour lors de l’Assemblée du 16 mars, mais a tout de suite posté un communiqué disant que le club est « surpris par la nouvelle de l’introduction possible d’une BeNeleague » et que cette compétition est présentée comme « comme un fait accompli, ce qui n’est pas correct et pas non plus acceptable ». Le manque de communication et de transparence envers les plus petits clubs inquiète les clubs et les supporters de ceux-ci. Les rivalités changeront avec ce projet, et les nouvelles générations grandiront avec celles-ci mais ce sera loin des celles, locales, qui existent actuellement. La « fan culture » dans ces deux pays est très forte et la BeNeleague briserait cela, à l’avantage du fameux « foot-business » que les ultras détestent.

Les fans du Club Brugeois élus 'Supporters de l'Année'
Crédits: Sport.be

Les casse-têtes de la BeNeleague

En plus des supporters, il faut tout de même gérer les clubs qui sont inclus et surtout ceux qui sont exclus de la BeNeleague. Le communiqué de la Pro League précise tout de même que « la BeNeleague doit aller de pair avec la garantie d'une stabilité économique pour les autres clubs professionnels grâce à la création d'un championnat national de première division sur la base de règles de licences et de compétition durables. » Alors que les gains financiers potentiels pour les gros clubs ne sont pas certains, les pertes pour les plus petits clubs, elles, sont certaines. Les droits TV actuels ne sont pas les plus élevés en Europe mais ils sont tout de même conséquents. Ceci est en grande partie dû à la présence de clubs comme Brugge, PSV ou Feyenoord dans ces championnats. Si l’on retire ces gros poissons du lot, le championnat national perdrait significativement en valeur et les droits TV avec. Le manque d’attractivité des championnats serait dupliqué sans les têtes d’affiches et pourraient mener à la faillite de certains clubs non-inclus dans la BeNeleague. Les « parachute payments », qui aideraient financièrement les clubs qui descendent de cette division d’élite pourraient soutenir les clubs, mais ceux qui sont voués à rester dans la division inférieure ne toucheraient rien de ce nouveau pactole.

La COVID a déjà poussé les clubs dans leurs derniers retranchements, dans des championnats qui dépendent énormément des revenus de stade/jour de match. Ne pas assurer leur stabilité financière serait fatale à ces clubs. Avant même la pandémie, le système belge était déjà compliqué quant à l’intégration des petits clubs. Les problèmes de licences ont poussé certains clubs à être exclus de la deuxième division, les reléguant en division amateur, et les remplaçants par les équipes de jeunes de certains gros clubs. Le chaos de la Ligue belge et de la gestion générale du système ne rassure personne quant à la faisabilité d’un tel projet, encore moins en quatre ans. Car oui, en dehors des problèmes financiers des petits clubs, il faut prendre en compte d’autres composantes. Le contrat actuel des deux championnats prend fin en 2025, la BeNeleague ne pourra donc pas apparaître avant la fin de la saison 2024/25. Bien que cela paraisse loin, un tel projet et de restructuration de championnats majeurs prend beaucoup de temps. Il faut prendre en compte les juridictions actuelles, les contrats de sponsors (notamment Jupiler, présent dans le naming de la Pro League), la redistribution des droits TV également.

Les prochaines étapes du projet

L’organisation du championnat même reste à débattre. Qui intègre la BeNeleague, combien de clubs, les équipes réserves sont-elles appelées à remplacer les clubs partis ? Comment marcheraient les relégations et les promotions ? Tout ceci reste à débattre. L’inquiétude affichée du PSV, quant aux qualifications pour les coupes d’Europe, est également un point à décider avant de s’engager dans un tel projet. En combinant les places européennes dans deux pays, il y aurait plus d’équipes en coupe d’Europe que la France, le Portugal ou la Russie, tous mieux classés que la Belgique et les Pays-Bas à l’indice UEFA. Ceci serait totalement illogique.

Bien que certains médias aient dit que le vote du 16 mars 2021 annonce que le projet va se concrétiser, ce n’est absolument pas le cas. Le vote parle d'une volonté que les clubs belges réfléchissent au projet, et non de la certitude que le projet aboutisse. Il faut maintenant convaincre les clubs néerlandais de s'exprimer dans un vote similaire. Infos Foot Belgium s’inquiète car l’écart entre les deux pays est encore trop grand, avec un niveau footballistique et financier beaucoup plus important aux Pays-Bas. Cependant, s’il y a un consensus alors cela pourrait devenir sérieux. Scott Doyne, du Belgian Football Show, pense qu’il sera très difficile déjà de convaincre les Néerlandais mais que le vote belge ne vaut rien et que ce projet n’aboutira pas. Le plus dur reste donc à venir pour les supporters de la BeNeleague. Il faudra également convaincre l’UEFA et la FIFA qui ont évité le pire avec la Super League cette année. Gianni Infantino, président de la FIFA, a tout de même dit « nous devons être ouverts aux discussions. […] Ces discussions durent depuis vingt ans et nous avons toujours dit non parce que nous sommes basés sur les ligues nationales. Mais peut-être que cela aidera ? Peut-être que c'est la seule issue. Peut-être qu'en Europe, il faut y réfléchir, tout comme en Afrique. Je pense qu'il est de notre devoir d'étudier ces choses et nous verrons ensuite où cela nous mènera. » C’est une première étape, pas une aide définitive, mais un peu de soutien de la plus grande instance ne peut pas faire de mal.

A year of Infantino: What has changed at FIFA? | Sports| German football and major international sports news | DW | 26.02.2017
Credits: DW

Les conclusions à en tirer

Les supporters et journalistes neutres sont plus fans du projet. Les locaux beaucoup moins. De nombreux compte Twitter spécialisés dans le football belge ou néerlandais ont communiqué leur désarroi quant à l’idée du projet. Des projets de BeNeleague similaires en football féminin, hockey sur glace et handball avaient déjà vu le jour, sans grand succès. Le soutien unanime des personnes concernées sera donc primordial pour la réussite de cette version et, à ce stade, c’est loin d’être le cas. Les supporters sont prêts à protester ces décisions, qui vont à l’encontre de l’histoire de leurs clubs et championnats, les institutions ne sont pas certaines de l’organisation et il y a tout de même beaucoup de points négatifs.

Football in Luxembourg souligne que, même si les clubs grandissent financièrement, l’identité moderne de ces équipes, dont les grosses, reste celle de clubs vendeurs et/ou formateurs et donc il est difficile de les imaginer redevenir dans l’immédiat des grands clubs d’Europe comme l’Ajax de Cruyff. À défaut d’être un projet excitant pour les neutres, qui verraient une alternative à la Ligue des champions ou la Super League, la BeNeleague est partie avec des bonnes bases mais également beaucoup de problèmes et d’oppositions à ce projet. Il est donc difficile aujourd’hui d’imaginer comment ce projet pourrait être mis en œuvre dans les 5 années à venir. Après la restructuration de la Ligue des champions, les choses changeront peut-être…

Merci à Jonathan Rest, Eredivisie France, Football in Luxembourg, Belgian Football Podcast, Ajax France, Eliot Brennan, Mohamed Ouahbi, What a load of Waffle, Kevin Sauvage et Infos Foot Belgium.